PSYCHIATRIE

Les transmissions ciblées en psychiatrie : un éphémère nécessaire

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Compétences infirmières

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Les transmissions sont l’occasion d’un passage de relais entre deux équipes soignantes. C’est l’occasion d’un passage de témoin entre une équipe qui vient de passer du temps à entrer en relation avec un groupe de patients et une autre équipe qui s’apprête à le faire. Mais que dire de la réalité de ces transmissions ? Comment le langage opère-t-il et produit-il, inévitablement, un écart entre ce qui est transmis et ce qui est reçu ? Maël Guillou, infirmier en psychiatrie à Dinan, en Bretagne, nous fait part de sa réflexion sur ce sujet épineux et sur cet irréductible décalage dont il est important, du moins, de prendre conscience.

En psychiatrie, les soignants constituent le témoin des événements qui se déroulent dans le service. Contrairement aux courses sportives en équipe où les témoins sont des bâtons inamovibles et identiques, quelle que soit l’équipe engagée, nous, soignants, sommes au contraire caractérisés par notre unicité (de perception, de temps passé auprès des patients, de notre sensibilité…).  

Il apparaît illusoire qu’un même message soit véhiculé et interprété avec le même sens que lui conférait celui qui l’a initialement écrit.

Décalage inévitable du langage  

Collaboration soignantes infirmières

En psychiatrie, les soignants constituent le témoin des événements qui se déroulent dans le service. Mais ils ressentent et observent de manière unique… et donc différente.  

Le moment des transmissions nous donne l’occasion de mettre en mots les maux que nous observons. Or nous n’observons bien que ce que nous avons appris à observer. De par notre formation, nos lectures, mais aussi de par notre expérience acquise sur le terrain. Ainsi, ce qui va avoir du sens pour nous, car cela rentre dans le champ de notre perception, peut sembler dénué de sens pour un autre soignant. Nous ressentons et observons de manière unique et donc nous retranscrivons de manière unique. Et une même phrase peut être interprétée de manière différente en fonction du soignant qui la lit et de son vécu auprès du patient concerné.

Il apparaît alors illusoire qu’un même message soit véhiculé et interprété avec le même sens que lui conférait celui qui l’a initialement écrit. Le langage est un système de codification de l’information, et les mots permettent de matérialiser l’impalpable, or dans le cas des soignants, notamment en psychiatrie, lors des transmissions, les mots viennent matérialiser des maux. Les théories du langage nous apprennent qu’entre ce que souhaite exprimer l’interlocuteur, sa façon de le faire, la façon de le lire, l’interprétation qu’on en fait, il y a de nombreuses chances (ici malchances) que le message compris ne soit pas le message initial. Cette réalité est également valable pour les transmissions infirmières.

Les transmissions en psychiatrie sont, plus qu’une retranscription fidèle d’une réalité, l’expression du ressenti d’une équipe soignante à une autre, et il convient d’en tenir compte.

Prendre en compte (aussi) la réalité d’un ressenti

Le caractère évolutif des mots rend alors plus difficile leur retranscription fidèle, il n’est possible que de tenter de faire une photographie à l’instant T des comportements et besoins des patients. Et la manière de décrire un comportement est aussi soumise à notre perception des faits. Il n’existe pas, à moins d’imposer une pensée unique, de moyen fiable à 100% pour retransmettre un comportement… Il me semble alors judicieux de décrire les faits, de retranscrire mot pour mot entre guillemets les paroles des patients. Cependant, même cela est soumis à notre interprétation, car nous choisissons en général de ne retenir qu’une partie de ce qui nous est dit. Or, il se peut que la partie importante de ce qui nous est dit soit celle que nous avons jugée non pertinente à transmettre…

Les transmissions en psychiatrie sont donc, plus qu’une retranscription fidèle d’une réalité, l’expression du ressenti d’une équipe soignante à une autre, et il convient tout autant d’en tenir compte que de s’en faire sa propre opinion.

Car si les mots peuvent matérialiser l’impalpable, ils peuvent alors permettre de matérialiser ce qui n’a jamais existé que dans l’esprit du soignant, pensant décrire un fait qui n’a existé comme il l’entend que dans le champ de sa perception. Et si l’équipe suivante le considère comme un fait accompli, alors le risque est de prendre pour photographie de la réalité, une petite partie d’un kaléidoscope qui, ici, représenterait la vie au sein de l’unité.

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Maël GuillouIDE en Centre Hospitalier Spécialisé en santé mentale à Dinan (22100) Membre de l'espace éthique de l'établissementmael.guillou@gmail.com

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