AU COEUR DU METIER

Télémédecine : quelle place pour les infirmières ?

Qu’il s’agisse de rémunération, de responsabilité, de transfert de compétences, de redéfinition du rôle propre infirmier, d’approche du patient ou bien encore de formation…, les questions soulevées par la télémédecine dans l’exercice de la profession infirmière sont nombreuses. Éléments de réponse à l'occasion de la table ronde "L'infirmière au cœur de la télémédecine" qui s'est tenue le 3 juillet dernier dans le cadre de la 8e université d'été de la e-santé à Castres (81).

infirmière chambre tablette télémédecine

« L'infirmière 3.0, c’est la même qu’aujourd’hui mais qui vit avec son temps »

Même si les expériences sont encore très locales et trop limitées au champ hospitalier, le développement de la télémédecine (331 dispositifs recensés en 2013) répond aux défis actuels de l’offre de soins (accès aux soins, démographie médicale, décloisonnement du système de santé). Certaines régions de France sont plus en avance que d’autres en la matière. C’est le cas de la Picardie où l’Agence régionale de santé (ARS) estime qu’à fin 2014 près de 18 000 patients devraient être pris en charge pour une activité de télémédecine en année pleine, soit 1 500 par mois. L’une de ces activités concerne notamment la téléconsultation en dermatologie expérimentée depuis avril 2013 .

Les IDE peuvent prescrire de l’insuline, une glycémie à jeun dans certains actes dérogatoires... Cela est valorisant mais la responsabilité juridique va aussi de pair

Dotés d’une tablette tactile, les infirmiers libéraux du compiégnois ont en effet la possibilité de prendre des clichés d’une plaie leur posant problème (ulcère de jambe, escarre…) pour demander une expertise auprès d'un médecin spécialiste du CH de Compiègne. L’objectif est d’éviter au patient de se déplacer en consultation et d’adapter si besoin sa prise en charge. La tablette est un dossier ; on peut voir l’évolution du pansement et avoir un avis professionnel médical en direct. Il s’agit d’un pivot technique dans l’instant avec un gain de temps indéniable. C’est aussi pour nous une forme d’expertise car on est toujours avec le médecin. […] Pour les patients, c’est rassurant et ils sont très partants a témoigné par visioconférence Franck Perez, expert en soins des plaies et vice-président de l’URPS infirmiers de la région. L’Idel a un rôle de coordination entre le médecin généraliste et le médecin référent de l’hôpital. La téléconsultation permet d’apporter des réponses concrètes – difficultés d’accès à un dermatologue par exemple – et rapides aux problèmes de cicatrisation a ajouté son collègue Stéphane Routier. Ce projet porté par les URPS est actuellement expérimenté dans plusieurs régions de France (Languedoc-Roussillon notamment). Il va rentrer dans le cadre de l’article 51 de la loi HPST du 21 juillet 2009 […] qui légitime ce que nous faisions avant dans l’ombre a précisé Lydie Canipel, secrétaire générale de l’Association nationale de télémédecine (Antel).

Pour autant, a prévenu cette dernière, cet article n’a pas été créé pour la télémédecine. C’est un transfert de compétences et non une délégation de tâches. On sécurise l’acte. C’est une vraie réflexion organisationnelle pour l’équipe, pour le corps médical dans la résistance au changement. Autre exemple cité, celui du transfert de compétences en diabétologie : Les IDE peuvent prescrire de l’insuline, une glycémie à jeun dans certains actes dérogatoires... Cela est valorisant mais la responsabilité juridique va aussi de pair a mis en garde la secrétaire générale de l’Antel.

Ces deux exemples évoqués lors de cette table ronde montrent combien le déploiement de la télémédecine impacte directement l'exercice de la profession infirmière notamment. Mais cela ne se fait pas sans mal : Le montage d’un dossier pour un protocole de coopération avec l’ARS est énorme a souligné Christine Darbelet, de l’URPS infirmiers Midi-Pyrénées, région dans laquelle un protocole sur le diagnostic de l’évaluation de la fragilité qui s’appliquerait aux Idels vient d’être accepté. Et de s’interroger aussi sur la rémunération qui va de pair : Nous sommes conventionnés avec l’Assurance Maladie : quid donc du paiement des actes ?.

université d'été e-santé

Une formation au numérique indispensable tout au long de la carrière

Cette nouvelle pratique médicale à distance touche aussi immanquablement la formation : Grâce aux nouveaux outils de la télémédecine, les infirmiers […] voient leurs connaissances et compétences reconnues à part entière. Néanmoins, cette évolution du rôle de l’infirmière doit aller de pair avec l’évolution de la formation : nous avons le devoir de transmettre le savoir à nos étudiants ainsi qu’aux professionnels pendant leur exercice. Et la télémédecine nous impose de nous former véritablement au numérique pour être compétents a souligné Martine Baurin, infirmière responsable de la formation des infirmiers pour la Croix Rouge française.

La télémédecine élève tout le monde en efficience

L’arrivée de la télémédecine bouscule quelque peu les rôles, les contours et les relations entre professionnels de santé, notamment celles entre médecins et IDE. Cependant, la télémédecine élève tout le monde en efficience a déclaré Lydie Canipel pour laquelle le médecin va voir son rôle d’expert renforcé au détriment de la bobologie.

Une relation soignant-soigné bouleversée elle aussi

La télémédecine bouleverse aussi la relation IDE/patient entre autres sur les plateformes de téléconseil où les IDE qui y travaillent doivent faire le deuil du face face a-t-elle poursuivi. Sans oublier par ailleurs que nombre de malades, notamment chroniques, ont acquis une certaine expertise de leur maladie dont les IDE, à l’instar des autres professionnels de santé, doivent désormais tenir compte dans leur approche.

Avec un besoin à la fois de polyvalence et d’expertise (diagnostic d’une personne âgée fragile, ETP spécifique à une pathologie, soins des plaies complexes…), l’IDE 3.0, c’est la même qu’aujourd’hui mais qui vit avec son temps a conclu Lydie Canipel.

Télésuivi d’insuffisants cardiaques : le téléphone a remplacé la seringue

Opérateur de la Plateforme interactive médecins patients santé (PIMP’s) lancée en décembre dernier par le CH René Dubos de Pontoise avec le soutien de l’ARS Ile-de-France, le centre d’accompagnement Cordiva coordonne depuis ce programme de télésuivi d’insuffisants cardiaques en Ile-de-France (150 patients aujourd’hui et 330 à terme). Concrètement, les infirmières conseils du centre – spécialement formées à l’insuffisance cardiaque et à l’éducation thérapeutique du patient (ETP) – organisent le suivi téléphonique régulier des patients, les alertent si besoin sur les risques d’une éventuelle décompensation cardiaque (réception de plusieurs alertes par jour en fonction des données des patients via une plateforme informatique) et participent à leur suivi éducatif. Aujourd’hui, je n’ai plus une seringue à la main mais un téléphone, ce qui est inhabituel pour une infirmière. Nous disposons d’un espace temps inédit qui nous permet d’échanger avec nos patients, d’écouter ce que la pathologie représente pour eux et ce qu’elle implique dans leur quotidien. Cordiva a engendré une nouvelle approche du métier d’infirmière, a témoigné Viviane Centaure, l’une des infirmières coordinatrices de Cordiva.

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