Forum : Psychiatrie

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Messagepar morango » 21 Fév 2018 08:44

Infirmière depuis 15 ans, je suis en colère contre moi...je n'ai pas su gérer ma carrière. Un résumé:Premier poste en pédopsy dans un hôpital public..8 années de bonheur puis une envie d'autre chose, je demande une dispo: des postes en soins généraux, en médecine du travail...puis la psy me manque. Retour en psy pendant 2 ans en clinique:j'adore! du temps pour les patients, de la relation d'aide, des entretiens infirmiers, de la bienveillance...je quitte ce poste suite à du harcèlement moral que je ne supportais plus. Retour dans le public en psy de secteur adulte dans un hôpital parisien réputé...quelle deception!!! Des hospi courtes, des admissions et des sorties, pas le temps pour du relationnel, pour des médiations...la déprime me guette,je redemande une dispo...avec l'idée de retourner en clinique psy....et là je réalise qu'il n'y a plus le plein emploi pour les IDE même en Ile de France...ne trouvant pas de poste dans le privé je suis contrainte de retourner à l'hôpital public. Je demande une mutation et depuis 2 mois je travaille dans un autre hôpital psy parisien en service fermé adulte de secteur. Nouvelle deception... mon quotidien se résume à des chambres d'iso, des admissions...et pas vraiment le temps pour autre chose. Lors de l'entretien d'embauche on ne m'a pas laissé le choix de poste, je n'ai pas eu le choix que d'accepter , je devais travailler. Retour à la case départ avec de la violence et des iso en plus. Je suis malheureuse de ne pas pouvoir exercer ce que je fais le mieux. Utopiste? La psy publique se résume à ça au final? Je ne sais plus quoi faire...
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Messagepar brrruno » 21 Fév 2018 10:39

Bonjour,
Je partage votre déception, les institutions avec la domination de l'administratif sur le soin n'ont rien de réjouissant. Maltraitant le personnel et les patients malgré les différents rapports qui pleuvent sur la psychiatrie. Heureusement il existe quelques îlots de résistance. A vous de voir ce que vous êtes prête à accepter avant de pouvoir trouver un espace de travail qui vous corresponde. Pour ma part je n'ai pas pu accepter d'être placé au bon vouloir d'une direction des soins ridicule, dévalorisant la place des infirmiers au profit d'un "soin" purement chimique, niant la nécessité d'une réflexion théorique et le besoin de travail relationnel spécifique à la psychiatrie. Mais j'ai eu la chance d'avoir un poste en privé sans trop de problème.
Puisque vous êtes dans l'institution, prenez le temps de vous renseigner sur les différents services, de rencontrer les psychiatres pour vous assurer que l'orientation théorique et la prise en charge proposée vous corresponde et voyez les possibilités de mutation interne (attention dans certains hôpitaux il faut stratégiquement demander un autre poste que celui espéré), vous pouvez également continuer à postuler dans des cliniques, ce n'est pas parce que vous venez d'arriver dans un hopital que vous ne pouvez pas en partir rapidement ...
Dernière chose à savoir : le plan de départ volontaire de la fonction publique (je n'ai pas encore fait de recherche à ce sujet mais avec un projet de réorientation ce peut être intéressant).
En attendant, ne restez pas isolée.
Bon courage
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Messagepar Jo_bis » 21 Fév 2018 18:28

morango a écrit :Infirmière depuis 15 ans, je suis en colère contre moi...je n'ai pas su gérer ma carrière. Un résumé:Premier poste en pédopsy dans un hôpital public..8 années de bonheur puis une envie d'autre chose, je demande une dispo: des postes en soins généraux, en médecine du travail...puis la psy me manque. Retour en psy pendant 2 ans en clinique:j'adore! du temps pour les patients, de la relation d'aide, des entretiens infirmiers, de la bienveillance...je quitte ce poste suite à du harcèlement moral que je ne supportais plus. Retour dans le public en psy de secteur adulte dans un hôpital parisien réputé...quelle deception!!! Des hospi courtes, des admissions et des sorties, pas le temps pour du relationnel, pour des médiations...la déprime me guette,je redemande une dispo...avec l'idée de retourner en clinique psy....et là je réalise qu'il n'y a plus le plein emploi pour les IDE même en Ile de France...ne trouvant pas de poste dans le privé je suis contrainte de retourner à l'hôpital public. Je demande une mutation et depuis 2 mois je travaille dans un autre hôpital psy parisien en service fermé adulte de secteur. Nouvelle deception... mon quotidien se résume à des chambres d'iso, des admissions...et pas vraiment le temps pour autre chose. Lors de l'entretien d'embauche on ne m'a pas laissé le choix de poste, je n'ai pas eu le choix que d'accepter , je devais travailler. Retour à la case départ avec de la violence et des iso en plus. Je suis malheureuse de ne pas pouvoir exercer ce que je fais le mieux. Utopiste? La psy publique se résume à ça au final? Je ne sais plus quoi faire...


Ce qui transparait dans votre parcours, c'est la désillusion (je ne dis pas désespoir).
En gros, vous arrivez en mettant la barre très haut, vous tenez plus ou moins longtemps et...désillusion...vous partez.
Si j'ai bien lu : 6 postes (au moins) en 15 ans...dont un qui a duré 8 ans.

Certes, le milieu hospitalier se dégrade, mais vous, quelle est votre part de responsabilité ?
Il y a des aléas, je le sais, mais il faut aussi vous poser les bonnes questions : ne pensez-vous pas que vous avez une vision un peu "idyllique" de vos conditions d'exercice ? Etes-vous prête à reconsidérer votre approche du métier.

Le problème quand on aime son métier, est que parfois on l'aime "trop" !! :D :D :D
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Messagepar brrruno » 22 Fév 2018 11:57

Est ce une illusion que de vouloir travailler correctement ?
La violence et l'isolement prennent le pas sur le soin dans de plus en plus de service. On accole le terme de thérapeutique à la contention ou l'isolement pour ne pas avoir à se questionner. Ce n'est pas mettre la barre très haute que de vouloir pratiquer un soin cohérent et réfléchi en psychiatrie. Est ce que dans les services de chirurgie quand une plaie ne nous satisfait pas, l'amputation est la première intention ? J'espère que si un jour cela devait arriver, on ne répondrait pas à ceux qui voudrait réfléchir autrement, en faisant vivre ce qu'ils ont connu, qu'ils mettent la barre trop haute.
Effectivement il faut pouvoir se préserver, ne pas se battre contre des moulins à vent mais ne pas accepter tout et n'importe quoi non plus car l'impact est tout aussi néfaste.
Il y a des lieux ou les chambres d'isolement n'existent pas, et les contentions non plus ; pourquoi le taire ?
A l'heure où se forment, dans les hôpitaux psy, plus d'infirmiers à la prise en charge des pansements, aux risques d'infections nosocomiales ou autres stupidités qu'au travail spécifique de la psychiatrie, il est important de se regrouper et de faire entendre notre responsabilité dans les prises en charge.
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Messagepar Jo_bis » 22 Fév 2018 18:20

brrruno a écrit :Ce n'est pas mettre la barre très haute que de vouloir pratiquer un soin cohérent et réfléchi en psychiatrie.

Ce que vous dites est une chose (vraie), conditions soignantes matérielles et humaines.
La manière dont on se représente individuellement son métier en est une autre.

Car enfin, on le voit tous les jours, dans le même service, avec le même travail, les mêmes conditions de travail, certains seront satisfaits professionnellement et d'autres pas....quel que soit le lieu d'exercice.
C'est comme ça, et ça s'explique en partie par notre propre manière d'envisager sa profession.
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Messagepar brrruno » 22 Fév 2018 21:19

Je suis d'accord, mais il ne me semble pas s'agir, dans la situation décrite, d'une volonté de pratique individuelle. Ce qui me dérange c'est de considérer une pratique soignante qui a été réfléchie et qui s'est développée durant une vingtaine d'années (en considérant le livre blanc de la psychiatrie écrit par l'AERLIP pour début de la reflexion de la pratique infirmière dans les hôpitaux psy publics et la fin de la formation spécifique pour clore cette reflexion) comme étant une barre haute.
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Messagepar augusta » 23 Fév 2018 08:55

Effectivement, tout dépend de ce qu'on vient chercher au travail. Tout dépend de ce qu'on en attend.
Malgré la dégradation des conditions de travail, malgré des PEC médicales et/ ou administratives en psychiatrie avec lesquelles les soignants ne sont pas toujours en phase, je pense qu'on peut quand même s'y retrouver dans la relation à l'autre (lors d'une admission ou lors d'une chambre d'iso pour reprendre les exemples cités).
Si vraiment le soignant ne trouve plus sa place, il faut partir. Rien ne sert de se faire du mal.
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Messagepar Jo_bis » 23 Fév 2018 17:01

brrruno a écrit : Ce qui me dérange c'est de considérer une pratique soignante qui a été réfléchie et qui s'est développée durant une vingtaine d'années (en considérant le livre blanc de la psychiatrie écrit par l'AERLIP pour début de la reflexion de la pratique infirmière dans les hôpitaux psy publics et la fin de la formation spécifique pour clore cette reflexion) comme étant une barre haute.

Je ne parle pas de la psychiatrie, ni de ses pratiques soignantes. Ça n'a rien à voir dans mon propos.

Je parle de la manière dont Morango voir son métier, quelle représentation elle en a. Et ceci, en faisant abstraction de toute "spécialité" d'exercice.
Je pense qu'en cela, elle met la barre haute dans sa manière de l'envisager.
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Messagepar brrruno » 23 Fév 2018 17:21

Mais sauf erreur de ma part, il me semble que c'est son propos, de son métier autour de la psychiatrie. (J'espère d'ailleurs que morango reviendra pour participer à cette discussion qu'elle a lancé !)
Et il me semble difficile de faire d'un propos spécifique une réponse générale. Elle ne nous parle pas de sa vision de l'hôpital général, du travail en service de soin somatique, mais bien de ce qui se passe en psychiatrie. Comment à partir de là considérer qu'elle envisage le métier, toutes spécialités confondues, en plaçant la barre haute ? (Meme si c'était le cas ...)
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Messagepar Jo_bis » 23 Fév 2018 17:41

brrruno a écrit :Mais sauf erreur de ma part, il me semble que c'est son propos, de son métier autour de la psychiatrie.

Mais ce que je souhaite, ce n'est pas qu'elle réfléchisse sur la psychiatrie, ça fait 15 ans qu'elle le fait, mais sur elle-même, sa conception de sa profession.
Elle n'avancera pas sans prendre du recul.

brrruno a écrit :Et il me semble difficile de faire d'un propos spécifique une réponse générale.

Ma réponse est tout sauf générale car je m'exprime en fonction de ce qu'elle écrit.
Pour qqn d'autre, elle serait différente.

Si Morango "cale" au bout de 15 ans de psychiatrie, ce n'est pas un hasard, c'est que ceci cache qqc de plus profond, lié à sa manière d'envisager le métier.

brrruno a écrit : Comment à partir de là considérer qu'elle envisage le métier, toutes spécialités confondues, en plaçant la barre haute ?

Je pense que c'est le cas.
Vous n'êtes pas sans savoir que la majorité des soignants qui font une depression ou un burn out (pas tous !), sont souvent des perfectionnistes qui mettent la barre haute, qui n'ont quasiment aucun recul par rapport aux situations ou aux personnes.
Il y a plusieurs signes d'alerte à ce sujet dans le message de départ :
morango a écrit :.8 années de bonheur

morango a écrit :Retour en psy pendant 2 ans en clinique:j'adore!

morango a écrit :je quitte ce poste suite à du harcèlement moral que je ne supportais plus

morango a écrit :Retour dans le public en psy de secteur adulte dans un hôpital parisien réputé...quelle deception!!!

morango a écrit :la déprime me guette,je redemande une dispo.

morango a écrit :je travaille dans un autre hôpital psy parisien en service fermé adulte de secteur. Nouvelle deception...

morango a écrit :Je suis malheureuse de ne pas pouvoir exercer ce que je fais le mieux.

Morango "oscille" entre le bonheur parfait et la déception la plus totale.
D'ailleurs, en fin de message, on voit un embryon de clairvoyance :
morango a écrit : Utopiste?

Je dirais que oui, un peu quand même....
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Messagepar brrruno » 23 Fév 2018 18:19

Jo_bis a écrit :
brrruno a écrit :Mais sauf erreur de ma part, il me semble que c'est son propos, de son métier autour de la psychiatrie.

Mais ce que je souhaite, ce n'est pas qu'elle réfléchisse sur la psychiatrie, ça fait 15 ans qu'elle le fait, mais sur elle-même, sa conception de sa profession.
Elle n'avancera pas sans prendre du recul.

J'espère que vous n'êtes pas sans savoir qu'on ne retire pas l'environnement pour comprendre le sujet. Et j'insiste, ce n'est pas la question d'être infirmier n'importe où, mais en psychiatrie. (attention avant d'être mal interprété, je ne dis pas que je regroupe tous les autres endroits dans un même espace, différent de la psychiatrie) Chaque secteur a sa spécificité et elle ne peut pas être ignorée. Que ce soit vis à vis de la prise en charge ou des difficultés administratives des lieux (je suppose que vous n'êtes pas sans connaître les interventions de François RUFFIN à ce sujet).

brrruno a écrit :Et il me semble difficile de faire d'un propos spécifique une réponse générale.

Ma réponse est tout sauf générale car je m'exprime en fonction de ce qu'elle écrit.
Pour qqn d'autre, elle serait différente.
[...]
Vous n'êtes pas sans savoir que la majorité des soignants qui font une depression ou un burn out (pas tous !), sont souvent des perfectionnistes qui mettent la barre haute, qui n'ont quasiment aucun recul par rapport aux situations ou aux personnes.
[/quote]
Propos spécifique, réponse générale. Même si mon intention première était d'insister sur la spécificité du lieu, et d'une confrontation parfois difficile face à la dégradation des prises en charges. Morango a une première expérience en pédopsychiatrie, lieu d'exercice (généralement :lol: ) avec une forte prise de position à l'encontre de l'isolement, avec des conditions de travail qui, bien que se dégradant également, l'ont été plus lentement ou tardivement qu'en psychiatrie adulte. Et elle arrive en psychiatrie adulte dans une période bien trouble pour la psychiatrie, avec des objectifs annoncés par les technocrates de réduction des temps d'hospitalisations (lors d'un de mes derniers entretiens d'embauche -oui je bouge beaucoup- deux imbéciles m'ont dit que les durées moyennes de séjour en unité d'admission devaient descendre à 1 semaine et que les infirmiers n'étaient là que pour donner des médicaments et observer leur effet). Alors je veux bien croire que je place la barre parfois un peu haute (je parle pour moi parce que je ne connais pas Morango) mais il y a des limites basses qui annihilent le ridicule.
Pour finir, s'il s'agit de faire un travail sur soi même, il y a des espaces pour cela. Le forum n'en est pas un. Si le diagnostic est posé et que les signaux vous alerte tant, j'espère que vous lui aurez donné un tel conseil en message privé.
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Messagepar Jo_bis » 23 Fév 2018 19:37

Je crois qu'on ne se comprend pas.
Je m'exprime sûrement mal.... :?
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Messagepar brrruno » 23 Fév 2018 20:06

Je suis aussi assez fatigué, ça peut jouer ... Et peut être que je relie trop le discours de morango à une réalité de la psychiatrie (discours tenu par nombre de professionnels qui ne sont ni en dépression ni en burn out ... pour l'instant) pour faire les liens que vous faites.
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Messagepar brrruno » 07 Mar 2018 10:58

Un article qui peut mettre certaines questions en perspective.

L’Hôpital malade du management
LE MONDE · SAMEDI 17 FÉVRIER 2018 CATHERINE VINCENT

Des soignants isolés, mis en concurrence, dans l’incapacité de bien faire leur travail :
appliquées sans discernement depuis le début des années 2000, les méthodes de gestion
issues du privé sont une catastrophe pour les institutions sanitaires et sociales.
Etat des lieux.


Ce n’est plus un bouillonnement, c’est une explosion. Le 8 janvier, le ministère de la Santé publie
un rapport accablant sur le fonctionnement du centre hospitalier universitaire (CHU) de Grenoble,
où un neurochirurgien de 36 ans s’est donné la mort, en novembre 2017, dans un bloc opératoire.

Le 26 janvier, la ministre des solidarités et de la santé, Agnès Buzyn, présente un plan de douze mesures
d’urgence en faveur des hôpitaux psychiatriques, en réponse aux mouvements de grève qui ont émergé
ces derniers mois dans ces établissements. Le 30 janvier, à l’appel de sept syndicats, les personnels
des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) sont en grève pour protester
contre leurs conditions de travail.
Le 19 février, dans le cadre du plan d’accompagnement des Ehpad, une commission sera installée
par le ministère de la santé afin de proposer « une stratégie nationale de lutte contre la maltraitance »…
Jamais la situation des personnels soignants dans les hôpitaux et les maisons de retraite n’a paru si dégradée,
avec pour conséquence directe le mauvais traitement des personnes vulnérables dont ils ont la charge.

Comment en est-on arrivé là … ? Outre le manque de moyens et d’effectifs, le constat des observateurs est
quasiment unanime : appliquées sans discernement, les méthodes de gestion et de management issues du
privé sont une catastrophe pour les institutions sanitaires et sociales. L’organisation Action praticiens
hôpital (APH), qui regroupe une dizaine de syndicats et a lancé fin 2017 un observatoire de la souffrance au
travail, fait état de « pressions managériales » de plus en plus fortes de « l’hôpital-entreprise ». « Dans certains
établissements, on n’est plus loin de ce qui se passe chez Lidl ou Amazon », affirme Nicole Smolski, présidente
d’honneur d’APH. Les techniques managériales modernes seraient-elles incompatibles avec la philosophie
et la pratique du soin ?

Communication constante de données, exigence de résultats économiques ou commerciaux, évaluations
quantitatives : dans le but de réduire les déficits et de rendre les services de l’Etat plus efficaces, la fonction
publique française a connu depuis 2000 de multiples réformes. Non sans douleur. Car le « nouveau management
public » (New public management ou NPM), souligne Sabine Fortino, « heurte de plein fouet l’attachement
des salariés au service public et à ses valeurs ».

Dans un article publié en 2013 dans la revue Participations, cette sociologue du travail au CNRS note que ce
n’est pas le changement en soi qui leur pose problème, mais « les dimensions idéologiques et sociétales
dont il est porteur, ainsi que le nouveau rapport au travail qu’il suppose ». Un diagnostic particulièrement
adapté aux personnels soignants hospitaliers, dont l’organisation du travail a été bouleversée par l’introduction
des techniques managériales vers les années 2000, puis la loi Hôpital, patients, santé et territoire
(HPST), promulguée en 2009.

« En plaçant des gestionnaires à la tête des hôpitaux, en leur donnant des pouvoirs exorbitants, on a complètement
déséquilibré le rapport de pouvoir entre le personnel de soins et l’administration », résume Philippe Halimi,
chef du service de radiologie de l’hôpital européen Georges-Pompidou, à Paris.

En février 2016, ce médecin a créé l’Association nationale Jean-Louis Mégnien – du nom du cardiologue qui, fin 2015,
s’était donné la mort dans ce même établissement –, afin de lutter contre le harcèlement moral et la maltraitance
au sein de l’hôpital public.
Elle organise, le 16 février à la Faculté de médecine de l’université Paris-Descartes, une « journée scientifique »
sur ce thème. Une première.

UN SYSTÈME « QUASI TOTALITAIRE »

Le professeur Halimi en est convaincu : si l’hôpital est si malade, c’est que son organisation actuelle, celle
d’un système « quasi totalitaire », s’appuie sur une gouvernance où « 90 % des responsabilités sont
dans les mains des directeurs d’établissement », qui « appliquent une logique administrative comptable pure et dure,
incompatible avec la bonne marche de l’hôpital public ».

Dans un article publié en 2017 dans la Revue interdisciplinaire Management, homme & entreprise,
Marc Olivaux, Djelloul Arezki et Olivier Keramidas, spécialistes en sciences de gestion (Cergam, université Aix-Marseille),
soulignent eux aussi les limites intrinsèques des techniques managériales dans les institutions de soins.
Après avoir mené une enquête de terrain dans un centre hospitalier régional universitaire(CHRU), ils notent
que ce mode de gestion, en faisant entrer l’hôpital dans une logique purement comptable,
« génère des situations paradoxales » et entraîne notamment une baisse de l’autonomie et du pouvoir des professionnels.
Dans un milieu médical caractérisé par « une forte autonomie des acteurs »,un milieu ayant des valeurs professionnelles et un
code déontologique fort, cela ne passe pas.

« Il est insupportable pour un médecin, par exemple, de se voir expliquer par un gestionnaire combien de
temps doit durer un rendez-vous avec un schizophrène! », illustre la sociologue Danièle Linhart.
Pour cette professeure émérite au CNRS, auteure de La Comédie humaine du travail (Erès, 2017), l’esprit
managérial « consistant à imposer des normes sans tenir compte des métiers » est incompatible avec
l’éthique professionnelle du service public. Et plus encore dans le domaine du soin. « C’est une chose que
de chercher les voies d’une modernisation, c’en est une autre que d’appliquer à la lettre l’esprit capitaliste
théorisé par Frederick Taylor à la fin du XIXe siècle, selon lequel, pour diriger une entreprise, il faut avant
tout asseoir sa domination sur ses salariés », résume t-elle. Une stratégie qui vise – et parvient – « à réduire
le collectif et à augmenter l’individualisation », faisant du travail « une épreuve solitaire, particulièrement
douloureuse dans un milieu où l’on se retrouve confronté à des décisions difficiles ».

« Il est insupportable pour un médecin de se voir expliquer par un gestionnaire combien de temps
doit durer un rendez-vous avec un schizophrène » (Danièle LINHART, sociologue).

Conséquence : une souffrance des soignants de plus en plus aiguë. Les étudiants sont les premiers à
en faire les frais, comme l’a dénoncé le livre choc de Valérie Auslender, Omerta à l’hôpital (Michalon,
2017).

Cette jeune médecin, attachée à Sciences Po, y rapporte les témoignages accablants d’une centaine
d’étudiants en médecine ou en soins infirmiers. Annoncé il y a quelques semaines, le suicide à Paris
d’une interne en dermatologie n’a hélas rien d’exceptionnel : selon l’Intersyndicale nationale des
internes (ISNI), c’est le dixième survenu en un an parmi ces étudiants déjà confirmés. Et le personnel
soignant dans son ensemble est aujourd’hui en détresse. Avec pour conséquence un risque d’erreurs
médicales plus élevé, et une dégradation notable de la relation aux personnes vulnérables qu’il s’agit de
prendre en charge.
Car la maltraitance institutionnelle ne se réfère pas uniquement aux horreurs régulièrement dénoncées
dans les médias. « Elle peut se nicher dans les mille petits riens du quotidien qui, si on n’y prend garde,
peuvent générer autant de souffrances accumulées », souligne Carine Maraquin, psychologue clinicienne
et coordonnatrice d’un dossier sur « La fabrique de la maltraitance » (revue Vie sociale et traitements
n° 127, Eres, 2015). Non pas que les personnels soignants aient l’intention de nuire. Professeur en
éthique médicale à l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée, la philosophe Corine Pelluchon, bien au
contraire, dit avoir été frappée, lors de ses expériences de terrain, par « le travail extraordinaire et
l’extrême dévouement du personnel soignant » dans les institutions publiques.

« Ce sont des gens de vocation, hypermotivés, qui supportent d’autant moins bien de ne pas pouvoir exercer
leur métier correctement », affirme-t-elle. Mais depuis quelques années, elle observe de la part des soignants
« une multiplication de réponses aberrantes à des situations inédites ». Or les situations de soins sont
toujours inédites, notamment avec des malades ou des personnes très âgées, et ce ne sont pas les normes
et procédures qui peuvent résoudre ce type de problèmes.

« Cette organisation managériale du travail engendre des contre-productivités qui sont néfastes
aux soignants, aux soignés, à la Sécurité sociale et à la société tout entière », poursuit la philosophe. Auteure
d’un récent ouvrage sur l’Ethique de la considération (Seuil, 288 p., 23 euros), elle dénonce au passage les
fausses solutions que sont les normes de « bientraitance». Celles qui consistent, par exemple, à prescrire
cinq minutes pour faire la toilette d’une personne âgée en Ehpad. « C’est une absurdité, car trois
minutes suffiront peut-être pour une malade calme et coopérante, quand il en faudra quinze pour un
vieillard qui ne supporte pas l’intrusion d’une personne soignante dans son intimité ! »

Trop souvent, l’obligation de « bientraitance » se transforme ainsi en une maltraitance envers les
soignants, placés dans une situation que Danièle Linhart appelle « le travail empêché ». « Autrement dit,
un respect de la procédure tel qu’il vous empêche de faire ce que vous avez à faire, détaille cette sociologue.
Exemple : j’ai besoin de 20 minutes pour faire manger cette personne, on me donne 10 minutes, et même si
j’ai bricolé une fourchette spéciale, je n’y parviendrai pas, compte tenu de son temps de déglutition. Le travail
empêché, c’est de ne pas pouvoir nourrir cette personne convenablement et sans maltraitance. Et le travail
empêché à répétition peut créer un dégoût de son travail, voire une haine de soi. »

Face à cette avalanche de dysfonctionnements, la prise de conscience des pouvoirs publics est désormais
manifeste. Nommé en janvier 2017 médiateur national pour l’amélioration de la qualité de vie au
travail des professionnels de santé, Edouard Couty, très bon connaisseur du milieu hospitalier, s’est vu
confier, à la suite du suicide survenu au CHU de Grenoble, la mission d’établir un diagnostic sur la
situation de cet établissement : rendu public début janvier, son rapport épingle un fonctionnement
entrepreneurial et une gestion du personnel s’appuyant trop systématiquement sur des critères de
rentabilité liés aux « problématiques budgétaires ». La députée Monique Iborra (LRM), de son côté, a présenté
en septembre 2017 les conclusions d’une« mission flash » menée afin de mieux appréhender
les difficultés des Ehpad publics. Face à une population vieillissante et souffrant de pathologies
de plus en plus complexes, elle a souligné « des sous-effectifs en personnel unanimement reconnus »,
un encadrement « plus technocratique qu’efficace »,et « un foisonnement de normes qui pèse aujourd’hui
sur les établissements ».

LIMITER DES DÉGÂTS

Dans ces énormes paquebots que sont l’administration des hôpitaux et celle des maisons de retraite,
comment limiter les dégâts ? « Il faut amender la loi HPST afin d’atténuer le déséquilibre des pouvoirs
entre personnel soignant et administratif, ne pas promouvoir les directeurs d’établissement uniquement
sur les résultats d’une gestion comptable, faire respecter l’Etat de droit en cas de harcèlement moral »,
énumère le docteur Halimi, qui espère la mise en oeuvre rapide dans les hôpitaux, annoncée fin 2016,
de médiateurs référents pour gérer les cas de harcèlement et de violence.

« Dans l’idéal, il faudrait un médiateur différent pour les étudiants, afin que ceux-ci puissent se confier à eux
en toute liberté », ajoute Valérie Auslender, pour qui l’urgence est de « rompre la solitude des étudiants et
des professionnels de santé, et de réinstaurer un climat de non-violence ». Figurant aux côtés d’une
dizaine d’experts dans la deuxième partie d’Omerta à l’hôpital, le professeur Didier Sicard, ancien chef de
service à l’hôpital Cochin et président d’honneur du Comité consultatif national d’éthique, écrit avoir été
« bouleversé » par les témoignages recueillis par cette jeune médecin. Décrivant l’hôpital comme « un lieu
ultra-technique, ultra-sécuritaire » et « confronté à une industrialisation du système de santé », il rappelle
que « l’hyperspécialisation éloigne de l’humain en habituant le professionnel à des tâches complexes
mais répétitives ».

Pour lutter contre cette dérive dangereuse, Corine Pelluchon, elle, raisonne en philosophe. « Le manque
de temps, les sous-effectifs, les consignes absurdes ont évidemment des effets délétères sur le travail du soin,
mais la faute n’incombe pas seulement à l’organisation managériale, estime-t-elle. La maltraitance, c’est
souvent une sorte de panique qui s’installe, où le soignant perd sa capacité à réfléchir de manière libre, à
utiliser son intelligence et son bon sens. Or, le soin avec les personnes est prudentiel, disait Aristote : c’est une
réponse à une situation toujours singulière, pour laquelle il faut avoir du discernement moral, de la
sagesse pratique, au lieu d’appliquer les règles de manière bête et méchante. Utiliser son bon sens, faire
confiance à sa capacité de trouver la solution la plus juste, retrouver son autonomie et sa capacité d’agir,
c’est une des ressources que l’on a pour résister à la contamination du mal. » Une voie étroite de résistance
individuelle, en attendant que la situation, peut-être, s’améliore collectivement.
brrruno
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Messagepar 13Zaza13 » 23 Nov 2019 20:55

Bonsoir,
Des nouvelles pour le plan de départ volontaire de la fonction publique?
Valable pour la fonction publique éducation nationale?
Merci et bonne soirée
13Zaza13
 
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