Être formateur en soins infirmiers, d’Emilie Hecquet (Seli Arslan)
Analysant avec acuité l’universitarisation de la formation infirmière, Emilie Hecquet prend acte de son évolution académique mais rappelle l’importance de son lien avec la réalité du soin.
Depuis la réforme de 2009, la formation infirmière s’est progressivement rapprochée de l’université, sans pour autant
que les Instituts de Formation en Soins Infirmiers (IFSI) y soient pleinement intégrés. Il en résulte que ce ne sont pas seulement les étudiants et les contenus pédagogiques qui évoluent. Le métier de formateur est lui aussi appelé à se transformer, comme s’y intéresse ce livre en questionnant les exigences universitaires et les réalités du terrain. Mais l'ouvrage débute par un rappel historique : la constitution progressive de connaissances et de ceux qui les transmettent, depuis les savoirs profanes et tacites jusqu’à l’émergence des sciences infirmières. Il montre ainsi que la fonction de formateur s’est longtemps construite sur l’expérience et l’imitation, avant de se doter progressivement de compétences pédagogiques spécifiques. Une évolution qui éclaire les tensions actuelles : l’universitarisation ne vient pas simplement ajouter des savoirs académiques à un modèle existant, elle modifie les identités et les manières de faire.
Responsable pédagogique à l’IFSI-IFAS Croix-Rouge Compétence de Valence, Emilie Hecquet porte un regard lucide et éclairant sur ces tensions qui sont comme un corolaire à l’accès aux diplômes universitaires, au développement de la recherche et à une plus grande réflexivité sur les pratiques. À savoir une complexification des contenus, un écart entre théorie et pratique, une relations parfois distante avec les universités et une crainte pour certains formateurs de subir une dilution de la spécificité infirmière. L’intégration universitaire s’avère surtout loin d’être homogène, dépendante des ressources disponibles et de l’organisation locale. Alors tout en soulignant le risque d’accroître les disparités entre établissements, les auteurs défendent une universitarisation habitée, qui ne renonce ni aux savoirs académiques ni à ceux issus de l’expérience. Une nature double qui permet aux formateurs de s’approprier la culture universitaire en maintenant le lien avec les réalités du soin. Deux impératifs pour que la formation conserve cet objet premier.
Et aussi
Éthique
L’humilité en médecine, de Guillaume Monod (Tom Pousse)
L’humilité n’est pas seulement une qualité morale du médecin. C’est une véritable compétence clinique. Voilà la thèse que soutient avec pertinence le psychiatre Guillaume Monod. Au cœur de la relation soignant-soigné, son livre se nourrit de récits de patients, d’expériences professionnelles et de philosophie. Il part d’une leçon reçue d’un infirmier : dans la relation de soin, savoir écouter le malade suppose de renoncer à une position de supériorité. À travers des situations cliniques, on voit comment la médecine peut s’enfermer dans un rapport de force lorsque son savoir devient une autorité incontestable. Par exemple en diagnostiquant «délirant» un patient qui attribue ses douleurs à un envoûtement, alors qu’en écoutant son histoire et ses représentations, une autre lecture de ses symptômes réorienterait la prise en charge vers un syndrome de stress post-traumatique. L’humilité ne consiste évidemment pas à renoncer au savoir médical, mais elle permet de reconnaître que le patient possède lui aussi un savoir, fondé sur une expérience intime, à prendre en compte. Tout comme le fait qu’admettre les limites de son propre regard rend le soin plus juste.
Gynécologie-obstétrique
Une grossesse sur quatre, de Camille Drouet Chades et Manon Mugnier (La revue dessinée/Casterman)
Née du vécu de la journaliste Camille Drouet Chades, cette BD-enquête retrace l’expérience de plusieurs femmes
confrontées à l'arrêt spontané de leur grossesse. Des urgences bondées au déserts médicaux en passant par l’absence de protocole standardisé d'un hôpital à l'autre. Parfois crues, les scènes cliniques interrogent la pratique soignante, avec des mots maladroits, des gestes précipités, des échographies annoncées sans ménagement après des passages dans des salles d'attente où se mêlent grossesses désirées et deuils périnatals. S'y ajoutent l'épuisement des sages-femmes, le manque de statistiques nationales et le silence qui entoure la reprise du travail après une fausse couche. Agrémenté en fin d’ouvrage d’un entretien instructif entre une historienne et une philosophe mais aussi de témoignages d’hommes qui apportent leur point de vue masculin, l’album, sobre, précis et sans misérabilisme, se révèle un outil agréable et facile d’accès pour repenser l'accueil de ces patientes si fréquentes.