Depuis plusieurs années, l’Italie manque cruellement de soignants. L’an dernier, en termes de volume, le pays comptait environ 460.000 inscrits à l’Ordre national des infirmiers (FNOPI), soit 5.8 à 6.9 infirmiers pour 1000 habitants. Un taux nettement inférieur à la moyenne européenne estimée à 8.4 infirmiers alors que la population italienne de plus en plus vieillissante, était estimée à environ 59 millions d’habitants l’an dernier. Autre donnée inquiétante: quelque 65.000 professionnels répartis entre les secteurs publics privés et territoriaux manquent à l’appel selon plusieurs enquêtes menées notamment par le ministère de la Santé mais aussi l’Institut national des statistiques (ISTAT).
Des conditions de travail épouvantables
Cette pénurie importante qui plombe la santé italienne et pénalise la population s’explique par les mêmes facteurs qui poussent médecins et paramédicaux à jeter l’éponge. D’abord, des conditions de travail épouvantables avec une augmentation constante du nombre d’agressions en milieu hospitalier. Puis, des salaires parmi les plus bas en Europe, le salaire moyen dans le public oscillant entre 1500 et 1700 euros net par mois soit entre 24.000 et 28.000 euros brut par an selon l’ancienneté, la qualification professionnelle et l’organisation du temps de travail. Réglementés par la convention nationale, les salaires peuvent légèrement augmenter avec les indemnités de services et les heures supplémentaires.
Selon l’Ordre infirmier italien, près de 40.000 auxiliaires travailleraient en indépendant via des coopératives spécialisées dans l’intérim médical.
Départs à l'étranger
À bout de souffle, des infirmières optent pour un départ en retraite anticipée ou une reconversion. D’autres font leurs valises et partent s’installer à l’étranger dans des pays plus accueillants et plus «compréhensifs», explique Carlo Canale, un infirmier quadragénaire salarié dans un centre hospitalier du quartier de Saint Jean à Rome et qui souhaite partir en Allemagne. Mais surtout beaucoup d’autres s’inscrivent sur les plates-formes ou dans les coopératives spécialisées dans l’intérim médical qui fournissent des infirmiers vacataires aux hôpitaux, aux services d’urgence et aux cliniques privées ou conventionnées.
L'explosion des "gettonisti"
Selon les données publiées par la FNOPI, environ 40.000 infirmiers travailleraient en indépendant via des coopératives spécialisées dans l’intérim en santé en Italie. De l’autre côté des Alpes, ces professionnels sont appelés «gettonisti» : des soignants rémunérés avec un «jeton de présence» et sur facture. Le tarif varie de 25 à 28 euros de l'heure selon les missions, les régions, les établissements et le niveau de spécialisation. «Un infirmier "gettonista" peut gagner entre 2700 et 3500 euros net par mois, soit nettement plus qu’un collègue salarié en milieu hospitalier, le temps de travail est mieux organisé, on sent moins la pression dans la mesure où on choisit les périodes mais certains cumulent les missions pour gagner plus en moins de temps», confie Carlo Canale.
En 2024, le recours aux infirmiers intérimaires a coûté quelques 8.7 millions d’euros aux régions italiennes.
Un système qui s'emballe
Cumuler les missions pour gagner plus, c’est là que le bât blesse et que le système s’emballe. Primo, parce que le recours aux intérimaires impacte dangereusement les finances publiques régionales. Car selon plusieurs estimations, l’emploi de personnels intérimaires via des coopératives ou des plates-formes, se chiffrent en millions d’euros de dépenses par an. Un rapport rédigé par l’Agence italienne anti-corruption (ANAC) qui avait été sollicitée par l’Agence nationale de santé publique, affirme qu’en 2024, le recours aux infirmiers intérimaires a coûté quelques 8.7 millions d’euros aux régions italiennes. Une charge non négligeable sur des budgets déjà sous haute tension notamment dans des régions comme la Lombardie, la Toscane ou encore le Piémont qui enregistre un déficit d’environ 800 millions d’euros tandis qu’à l’échelle nationale, le déficit du système de santé dépasse les 2.5 milliards d’euros.
Des limites strictes de durée et de tarifs d’intérim ont été introduites par le gouvernement italien.
Un nouveau décret-loi pour éviter les dérives
À cette charge, s’ajoutent des dérives importantes au niveau de la qualité des soins et une augmentation de la précarité comme l’affirme plusieurs syndicats. Ainsi, Barbara Mangiacavalli, présidente de la FNOPI, a souligné à plusieurs reprises, l’incompatibilité du recours aux coopératives en soulignant la nécessité d’introduire des modèles d’organisations non lucratives. Pris sous le feu des critiques, le gouvernement a finalement tenté l’été dernier d’introduire des plafonds visant à limiter la dépendance à ces prestations temporaires à l’aide d’un décret-loi voté au pied levé. L’enjeu étant de restreindre l’intérim pour éviter les dérives. Ce dispositif établit que le recours à des professionnels externes ne doit être autorisé qu’en cas de nécessité ou d’urgence réelle. C'est-à-dire lorsqu’il est impossible de couvrir les besoins avec du personnel dépendant.
Scandale à Milan
Des limites strictes de durée et de tarifs ont également été introduites. L’idée était donc de faire de cette pratique, une solution exceptionnelle, encadrée et coûteuse seulement lorsqu’elle est strictement nécessaire. Toutefois, les régions et les établissements ont continué à se retourner vers les coopératives et les dérives se sont accentuées. En décembre 2025, un scandale a éclaté en à l’hôpital San Raffaele de Milan et le débat autour des infirmiers et des médecins intérimaires s’est intensifié. Cette affaire a commencé avec la démission de 17 infirmiers dans plusieurs services de médecine à haute densité et le recours à une coopérative spécialisée dans l’intérim médical.
Des erreurs graves des intérimaires et des dysfonctionnements importants
Par manque de formation spécifique, les infirmiers envoyés en mission par la coopérative ont commis une série d’erreurs graves en administrant par exemple des doses de médicaments 10 fois supérieures à celles prescrites. Ces dérives ont donné lieu à des dysfonctionnements importants dans les soins et des perturbations dans la prise en charge des patients. Une enquête a été ouverte par le parquet de Milan qui a débouché sur des démissions au niveau de la direction hospitalière. Et aussi, une nouvelle volée de critiques des syndicats et des ordres qui ont dénoncé l’externalisation excessive en soulignant les risques pour la santé des patients et la qualité des soins.
Une pratique qui perdure pourtant
Alimenté par la pénurie structurelle d’environ 70.000 infirmiers en début d’année 2026, le recours aux infirmiers "gettonisti" via les coopératives, continue d’être largement utilisés dans certaines régions malgré les restrictions introduites par le gouvernement depuis l’entrée en vigueur des nouvelles lignes directrices adoptées le 31 juillet 2025. Trop d’années d’incurie, de laxisme, de sous-investissements et aussi le manque de recrutement et de remise à plat des conditions salariales et professionnelles des infirmiers, empêchent d’éradiquer totalement un système désormais trop bien ancré dans le tissu régional italien.
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