MOUVEMENT SOCIAL

Hôpital Necker : les IBODE en grève ne voient toujours rien venir...

Publié le 08/07/2026

Les infirmiers de bloc opératoire de l'Hôpital Necker Enfants malades (AP-HP) à Paris dénoncent depuis près d'un an des conditions de travail dégradées qui mettent en péril la qualité des soins et la sécurité des jeunes patients. La direction, interpellée à de multiples reprises, fait la sourde oreille. 

IBODE Necker grève 2026

Crédit photo : IBODE / CIB

Faudra-t-il un drame pour que les autorités compétentes réagissent ? C'est ce que redoute Marie (le prénom a été changé), une infirmière de bloc opératoire qui travaille depuis plus d'un an à l'Hôpital Necker Enfants malades (AP-HP) dans le 15e arrondissement parisien, et qui a pris le rôle de porte-parole du groupe de professionnels en colère. 

«J'ai choisi l'hôpital Necker parce que les professionnels sont soucieux de la qualité des soins», explique Marie, qui dit avoir été marquée par la rigueur des équipes et «le sérieux des prises en charge». Dans cet hôpital, pourtant considéré comme une référence en matière de prise en charge des enfants, avec une réputation à la fois nationale et internationale, les infirmiers de bloc opératoires (IBODE) vivent depuis un an maintenant une situation de travail difficile qu'ils ne cessent de dénoncer. 

"Des annulations de missions en cascade" 

En septembre 2025, le gouvernement met fin à la prime Ségur et aux heures supplémentaires majorées mises en place après la pandémie de Covid-19. «Cette compensation, (forme de reconnaissance du travail et de l'implication des professionnels pendant la pandémie, ndlr) permettait de fidéliser deux IBODE en plus tous les jours, ce qui fait qu'on avait du personnel formé, stable, qui revenait sur les jours de repos et qui était rémunéré à la hauteur du sacrifice». À Necker comme dans la plupart des établissements, la question de la fidélisation des professionnels se pose de façon aiguë et chronique. 

«Au moment de l'annonce, nous avons fait une première alerte à la direction», explique Marie, «car nous redoutions de voir partir du personnel formé». Ce premier courrier, transmis par l'un des chirurgiens du service, en soutien des IBODE, ne reçoit pas de retour de la part de la direction de l'hôpital. Fin septembre, l'Assistance-publique Hôpitaux de Paris (AP-HP) baisse le taux horaire des intérimaires infirmiers suite à une mesure gouvernementale d'encadrement des salaires. Conséquences directes : «Il y a eu des annulations de missions en cascade», assure Marie. Les IBODE tentent alors de combler comme ils le peuvent, chaque jour, l'absentéisme des intérimaires, mais la situation se dégrade. Et les conséquences dans le bloc opératoire sont concrètes. Actuellement, 51 équivalents temps-plein IBODE sont nécessaires pour faire tourner le bloc polyvalent (le plus gros bloc opératoire de l'hôpital), or celui-ci en compte seulement 33. Les IBODE exercent alors leur droit de retrait, estimant que la situation devient dangereuse et qu'elle met en péril la qualité des soins. «Concrètement, ça veut dire qu'on travaille avec des intérimaires qui ne sont pas formés», détaille Marie, «avec des gens qui découvrent le bloc à Necker. Or on parle quand même d'un bloc hyper spécifique avec des interventions très complexes, qui concernent des enfants. On travaille avec des gens qui n'ont aucune expérience. Dans de nombreux cas, on se retrouve dans des situations où l'on compte un IBODE fixe par salle et un intérimaire, qu'il faut encadrer, former, surveiller et accompagner. Sans parler de toutes les tâches annexes qui font qu'un bloc opératoire tourne (la préparation de matériel, les commandes, la gestion des stocks, le réapprovisionnement des charriots en salle d'intervention...) et que les intérimaires ne font pas».   

Actuellement, il faut vraiment que le public se pose la question de savoir s'il monterait dans un avion avec un co-pilote sans expérience ? Parce qu'aujourd'hui, c'est ce qui nous arrive.

Contrôle des compétences des intérimaires : un minimum

Si le recours à l'intérim est censé être ponctuel, il devient peu à peu structurel à l'hôpital Necker comme au sein de très nombreux établissement de soin. «Les intérimaires font désormais partie des équipes. On ne peut pas fonctionner sans eux», assure Marie. Aujourd'hui, c'est justement l'une des revendications des IBODE : «obtenir un encadrement, un contrôle des intérimaires qui sont embauchés pour le bloc. Il faut que les cadres contrôlent leurs compétences et leur expérience (au bloc et même dans certaines chirurgies) avant de les parachuter sur un terrain d'exercice aussi complexe que celui de Necker». Selon Marie, les IBODE ont multiplié, depuis un an, les réunions avec la direction pour un résultat qu'ils estiment vain. «Alors que nous avons tout fait pour rester dans un dialogue constructif avec la direction, après un an de mobilisation, nous n'avons rien obtenu. La situation n'est pas nouvelle et a été dénoncée à de multiples reprises», se désole Marie. «On a fait un conseil de bloc extraordinaire, jeudi 2 juillet, pour évoquer nos difficultés, mais les réponses restent très floues».

Reconnaissance du travail des IBODE 

Alors que les intérimaires font aujourd'hui partie intégrante du service, les IBODE exigent une reconnaissance de leur travail d'encadrement (des intérimaires, des étudiants), sous la forme d'une prime de tutorat, ainsi que la prise en compte des heures supplémentaires. «Actuellement, elles ne sont pas payées et nos comptes épargne-temps explosent, or on ne peut pas les poser devant les besoins», résume l'infirmière. Les IBODE se sentent «pris en otage» en salle, alors qu'ils ne demandent que «le minimum», à savoir des conditions de travail décentes et de pouvoir assurer la sécurité des soins. «Nous avions également demandé 5 heures supplémentaires en reconnaissance du travail effectué par les IBODE et que les intérimaires ne font pas». Là encore, jusqu'à présent, leurs demandes sont restées lettre morte. Aucune réponse n'a encore été donnée sur la question de la rémunération. 

«Actuellement, il faut vraiment que le public se pose la question : monterait-il dans un avion avec un co-pilote sans expérience ? Parce qu'aujourd'hui, c'est ce qui nous arrive. On opère des enfants, on les endort, et sans rentrer dans les détails, on a eu, à cause de cette situation extrêmement dégradée, des événements indésirables sérieux. On ne parle pas de petites erreurs, mais de problématiques importantes. À chaque fois, des intérimaires pas formés étaient en cause...»

«On n'a aucun problème avec les intérimaires», souligne Marie qui n'entend pas ici faire leur procès, «mais la seule chose qu'on demande, c'est un minimum de contrôle de leurs compétences et de leur expérience...Quel employeur engage des personnels sans même s'assurer de leurs compétences ?», s'agace-t-elle. Aujourd'hui, rappelle-t-elle, lorsqu'un enfant est victime d'un accident de la voie publique ou d'une défenestration en région parisienne, ce sont les équipes de bloc de Necker qui le prennent en charge. «Cette question concerne tout le monde en réalité. Et aujourd'hui, on parle de la situation de cet hôpital, souligne l'IBODE, mais la question du manque de moyen est une question nationale» (voir l'encadré ci-dessous), dont les enjeux sont extrêmement graves : la sécurité des patients. «En général, sans faire de mauvais liens avec l'actualité récente», met-elle en garde. "Il y a souvent des alertes avant le drame et là, elles ont été très nombreuses.»

La direction de l'hôpital se défend

La direction de l'hôpital, interpellée, explique à Infirmiers.com que «l’hôpital Necker - Enfants malades (AP-HP) applique la réglementation salariale en vigueur» et qu'il «ne lui appartient pas de modifier le taux horaire des heures supplémentaires fixé au niveau national». Elle assure également qu'elle travaille à trouver des solutions. 

«Le bloc Laennec compte des postes vacants identifiés pour lesquels l’hôpital mène une politique de recrutement active, malheureusement confrontée à la réalité du marché du travail avec un nombre de candidats insuffisants au regard des besoins des différents blocs. L’activité du bloc Laennec est maintenue avec une juste proportion d’ouvertures de salle pour garantir les prises en charge des patients urgents ou non différables. Notre priorité demeure d’assurer la sécurité des patients et la continuité des soins, tout en maintenant un dialogue social étroit et continu avec les représentants des personnels et les équipes pour aboutir à des solutions partagées. Toutes les activités prioritaires, urgentes et non différables sont maintenues. L’ensemble des patients déprogrammés sont suivis par les secrétariats médicaux qui organisent les reports d’intervention en fonction de la disponibilité des familles et des plages de bloc. La prise en charge des urgences est assurée normalement. La permanence des soins est maintenue la nuit et le week-end. Plusieurs rencontres ont eu lieu avec les IBODE et leurs représentants ainsi qu’avec les différents acteurs du bloc en vue de progresser vers des réponses concertées aux problématiques, et engageant l’ensemble des acteurs du bloc opératoire».

Une mobilisation est prévue mercredi 8 juillet à 18h à l'appel des infirmières de bloc de l'hôpital Necker et du Collectif Inter-Blocs. Le rassemblement est prévu devant le métro Duroc à Paris.

"Cette réalité est celle de nombreux blocs en France"

Grégory Chakir, Président du Collectif Inter-Blocs (CIB).

Ce qui se passe à Necker est le reflet de ce qui se passe au niveau national pour la profession d'infirmier de bloc opératoire (IBODE), qui est dans une situation très compliquée depuis plusieurs mois - et même catastrophique en termes d'effectifs, de conditions de travail (avec notamment une fuite massive des professionnels). À l'hôpital Necker, les IBODE alertent la direction depuis près d'un an au sujet de leurs conditions de travail qui se dégradent (à cause d'un recours massif aux intérimaires, un manque de reconnaissance financière, aggravé par la fin des heures supplémentaires majorées mises en place après la pandémie de Covid-19). Tout cela a constitué un coup très dur pour les équipes, et c'est vrai pour toute la profession sur le plan national. Malgré tout, les professionnels continuent de porter les soins à bout de bras, mais les IBODE sont en quête d'une reconnaissance financière. Leurs heures supplémentaires sont moins valorisées, ce qui a entraîné une baisse de la motivation, des arrêts de travail et une charge de travail plus importante. La situation a conduit à faire appel aux intérimaires, or, avec le plafonnement de leur rémunération, beaucoup ont refusé les vacations dans le domaine de la chirurgie pédiatrique, un domaine complexe, technique et exigeant. Toutes ces raisons ont pesé sur les équipes en place.

Du silence pour toute réponse

À Necker, il manque une vingtaine de postes pour le bloc polyvalent et cette réalité touche en réalité de nombreux blocs opératoires en France. Cette situation est chronique et s'aggrave si l'on en croit les remontées du terrain, qui font état de sous-effectifs et de charge de travail qui augmentent. Le Collectif Inter-Blocs a interpellé les pouvoirs publics, l'Assemblée, et même la ministre de la Santé directement sur le sujet, mais nous n'avons obtenu que du silence pour toute réponse. Alors même que ce sujet devrait être prioritaire et nécessite des réponses rapides. On peut vraiment se poser la question du degré de volonté d'améliorer la prise en charge des patients, et spécifiquement des enfants. On dirait bien qu'il y a d'autres priorités dans notre pays. Le 11 juin 2026, les IBODE de Necker ont décidé de se mettre en grève. Au-delà des revendications salariales et au niveau des conditions de travail, la sécurité des enfants était désormais en jeu. Ça ne pouvait plus tenir. Il y avait une mise en danger des enfants au sein des blocs et elles ont dit stop. Les assignations ont été massives pour continuer de faire tourner le bloc. Malgré les très nombreuses réunions, et après plus de 25 jours de mobilisation, la direction n'a pas daigné faire une réponse à la hauteur. Aujourd'hui, elles n'ont obtenu que la fermeture de salles par manque d'effectifs, avec le report d'interventions, mais la réponse est minime. Pour résumer, le bloc fonctionne depuis un an en mode dégradé. 

Comment répondre à la fuite massive des blocs ?  

Cela fait déjà plusieurs mois, voire plusieurs années qu'on alerte les pouvoirs publics sur la situation catastrophique dans laquelle se trouve la spécialité IBODE, avec des conséquences graves sur la prise en charge nationale des patients en France, qui se dégrade mois après mois. On attendait au moins une prise de position franche (après avoir sollicité le ministère à plusieurs reprises). On a des propositions à faire pour améliorer l'exercice et la reconnaissance de la spécialité IBODE. Il y a aujourd'hui une fuite massive des blocs, la formation à la spécialité n'est pas soutenue (il n'y a pas de plan de politique ni de financement), le nombre de professionnels infirmiers qui veulent se spécialiser est en train de baisser par manque de soutien et de reconnaissance. Autrement dit, ce qui se passe à Necker est le résultat de l'inaction et de la volonté politique et gouvernementale de détruire cette spécialité pour réduire les coûts, dans une éternelle logique de rentabilité. 

Nous demandons une augmentation salariale pour tous les IBODE en France, un plan d'attractivité massif et urgent, un plan de formation de la spécialité, avec une diplomation, avec un vrai plan de carrière pour les professionnels et des perspectives. 

La Rédaction d'Infirmiers.com

Source : infirmiers.com