PRATIQUE AVANCÉE

Une formation IPA toujours attractive, mais encore peu adaptée au terrain

Par
Publié le 16/02/2026

Le recensement annuel du nombre d'étudiants infirmiers en pratique avancée de l'UNIPA démontre un intérêt toujours croissant pour la formation. Mais le déséquilibre structurel des effectifs entre mentions signale l'inadaptation du modèle, à la fois aux besoins du terrain et aux aspirations des professionnels. 

Etudiants suivant un cours en amphithéâtre

Crédit photo : BURGER / PHANIE

La profession d’infirmier en pratique avancée (IPA) est désormais bien identifiée, en particulier par les institutions (CNAM, DGOS, ARS), bien installée dans l’écosystème de la santé, et demeure attractive. C’est du moins ce que semble démontrer la dernière enquête de l’Union nationale des IPA (UNIPA) sur les effectifs étudiants. Pour la troisième année consécutive, après un léger creux constaté en 2022, les inscriptions en formation ont continué d’augmenter en 2025, confirmant le constat dressé en 2024 qu’elle attire de plus en plus de candidats. L’UNIPA dénombre ainsi 3 973 IPA diplômés et 1 988 étudiants en formation, soit une « base démographique solide ». Et entre 2020 et 2025, le nombre d’étudiants IPA a connu une croissance exponentielle de 534%. «La pratique avancée n’est plus émergente mais entre dans une phase de consolidation», observe-t-elle. Avec les 33 universités, dont deux dans les territoires ultramarins (La Réunion, Guadeloupe) qui proposent a minima une de ses 5 mentions, elle est également accessible sur presque l’ensemble du territoire français.

Ce qui ne signifie pas pour autant que le modèle ronronne et répond intégralement aux attentes, et surtout aux besoins en soin. En réalité, si la formation livre chaque année un millier de diplômés, ce n’est toujours pas suffisant pour atteindre les objectifs en termes d’effectifs : soit 10 000 à 15 000 IPA en exercice nécessaires d’ici 2030. L’UNIPA table plutôt sur une estimation de 7 000 professionnels diplômés. La profession pèse numériquement peu dans le secteur de la santé, alors même que ses missions sont systémiques, et essentielles dans un contexte de vieillissement de la population : «amélioration de l’accès aux soins, prise en charge des maladies chroniques, prévention, coordination de parcours.» «Si la pratique avancée existe, elle ne transforme pas encore structurellement l’organisation des soins», expose-t-elle.

Un déséquilibre structurel entre mentions qui fige la profession

Et puis, il y a surtout ce déséquilibre entre les mentions, qui se reproduit structurellement d’année en année. Les mentions de «Pathologies chroniques stabilisées» et «Psychiatrie-Santé mentale» concentrent à elles seules 77% des effectifs étudiants. Dans le détail, leur répartition en deuxième année de Master en 2025 s’observe ainsi :

  • Pathologies chroniques stabilisées, prévention et polypathologies courantes en soins primaires (PCS; PPCSP) : 54,16 %, soit 482 diplômés. Une part qui reste stable depuis la création des 4 premières mentions.
  • Psychiatrie et santé mentale (PSM) : 23,15 %, soit 206 diplômés, en légère hausse (19% en 2024).
  • Oncologie et hémato-oncologie (OHO) : 8,54 %, soit 76 diplômés, en diminution. En 2024, la mention pesait pour 9,7% des effectifs ; en 2020, elle équivalait à 23,15%.
  • Néphrologie, dialyse et transplantation rénale (NDT) : 4,04 % (36 diplômés). Là aussi, s’observe une érosion légère, mais continue, des effectifs : de 10% en 2020, ils ne représentaient plus que 5,5% de la totalité des inscrits en 2024.
  • Urgences (Urgences) : 10,11 % (90 diplômés). Cette mention, créée en 2021, présente des effectifs stables depuis 3 ans, après une très forte augmentation entre 2023 et 2024 (de 2,5% à 9,7%).

Si, en termes d’effectifs, les promotions demeurent stables, l’UNIPA relève la permanence des déséquilibres entre mentions, l’hégémonie des PCS et PSM, aux profils plus généralistes, illustrant une tendance à «la concentration des pratiques autour de la santé globale de la personne et de la prévention, au détriment des orientations plus spécifiques.» Les autres mentions, OHO et NDT, sont des mentions «de niche, ce sont des spécialités très particulières. Or la pratique avancée n’a pas vocation à former des spécialistes dotés d’une expertise particulière. Elle a pour volonté d’augmenter le métier socle, de prendre en charge des patients de tout type», commente Lise Mantisi, secrétaire générale de l’UNIPA, «mais nous sommes enclavés dans ces mentions.»

La domination du paysage de la pratique avancée par ces deux mentions s’explique aussi par leur aspect «sécurisant» pour les étudiants. Elles leur offrent la possibilité de développer «un modèle d’exercice sur le long terme. Pour la mention PCS, si demain on veut travailler en ville, c’est faisable ; et si, à l’inverse, on veut exercer en hospitalier sur une prise en charge d’une patientèle très particulière, c’est possible aussi.» Même chose pour la mention PSM, quand les mentions NDT et OHO, elles, sont «extrêmement ciblées» et destinées à un exercice en établissements spécialisés (comme les centres de lutte contre le cancer)

Il faut sortir d'une "logique de spécialités médicales"

Ces grandes variations entre mentions révèlent en réalité un problème structurel. Si PCS et PSM concentrent tellement les effectifs, c’est parce qu’elles correspondent le plus à la nature de la pratique avancée, fondée sur une approche populationnelle prenant en compte le patient dans sa globalité. La formation d’IPA serait ainsi prisonnière de référentiels figés, conséquence d’un exercice encore «trop calqué sur une logique de spécialités médicales» finalement «peu compatible avec l’identité et les missions réelles» des professionnels, souligne l’UNIPA. Et qui ne répond pas aux besoins qui émergent sur le territoire.

Il faut arrêter de se caler sur des pathologies, parce qu’on prend en charge des patients dans leur globalité, de manière holistique, et pas sous l’aspect de leur pathologie.

Car s’il faut soigner les personnes atteintes de pathologies rénales ou de cancers, d’autres patients ne peuvent actuellement pas du tout être suivis par des IPA. Le champ d’action de la mention PCS, la plus large, est en effet limité par une liste de pathologie : diabète de type 1 et 2, maladies de Parkinson et d’Alzheimer et démences associées, AVC, épilepsie, BPCO, artériopathies et insuffisance cardiaque. «Ce modèle des 5 mentions n’est pas suffisant» et ne répond pas aux besoins de santé actuels, marqué par le vieillissement de la population et l’augmentation des patients polypathologiques, réagit Lise Mantisi. «Il faut arrêter de se caler sur des pathologies, parce qu’on prend en charge des patients dans leur globalité, de manière holistique, et pas sous l’aspect de leur pathologie.»  Et surtout que les IPA puissent suivre l’ensemble des patients souffrant de maladies chroniques, que ce soit «les maladies inflammatoires, la maladie de Crohn, la sclérose en plaque», par exemple.

À l'université, une filière IPA qui a besoin de se restructurer

Et puis, il y a les conséquences sur le plan universitaire. «La formation s’ajuste insuffisamment aux besoins de la population et répond principalement aux contraintes des référentiels, ce qui conduit à une sous-exploitation des capacités universitaires», note en effet l’UNIPA. Pour les mentions dont le nombre d’inscrits continue de chuter, c’est la double peine. Les moyens pérennes leur manquent, entravant leur déploiement sur le territoire, avec des universités qui n’ont pas ouvert de filières dédiées aux OHO, NDT et Urgences. Car se pose la question du coût, financier et humain, que ces mentions représentent pour les universités au regard du nombre d’étudiants qu’elles finissent par attirer. Mais aussi celle des étudiants qui, sur certains territoires, veulent s’engager dans ces trois mentions mais qui en sont empêchés parce que l’université la plus proche ne la propose pas. Pour tenter de mieux structurer sa formation, la mention OHO a tenté de mutualiser les enseignements en multipliant les supports : modules en e-learning, cours en visio… afin que les quelques étudiants de chaque université bénéficient des mêmes contenus, explique Lise Mantisi.

Enfin, il manque encore cruellement maîtres de conférences en sciences infirmières. Si des postes ont bien été créés grâce à l’instauration du CNU92 (Conseil national des universités dédié à la formation infirmière), les candidats au doctorat, même s’ils se manifestent de plus en plus, restent peu nombreux. Et les seuls postes disponibles ne permettent qu’un exercice universitaire ; tout exercice clinique devient donc une activité supplémentaire. Actuellement, les enseignements en pratique avancée sont donc essentiellement délivrés «des infirmiers experts, des IPA, des cadres de santé qui ne sont pas forcément universitaires et qui font ça en plus de leur temps de travail, en cumul d’activité.»

Orienter la formation vers une logique populationnelle

Pour que la pratique avancée puisse vraiment jouer son rôle au sein du système de santé, il faut donc commencer par entamer une refonte des mentions, juge l’UNIPA. La montée en compétences des IPA doit rester guidée «par une logique populationnelle», écrit-elle. Celle-ci est «indispensable» pour à la fois sécuriser la transformation de l’offre de soins, installer durablement la pratique avancée dans le paysage de la santé, rendre la filière «attractive et pérenne» et, surtout, répondre aux besoins croissants de la population. Pour cela, l’UNIPA appelle à s’inspirer plus largement des modèles mis en place à l’international (notamment au Canada et dans les pays anglo-saxons : États-Unis, Australie, Royaume-Uni). Plus concrètement, la formation pourrait inclure une mention de l’enfant et une mention de l’adulte, avec un socle commun, auxquelles viendraient se greffer des modules supplémentaires pour se spécialiser, avance Lise Mantisi. Ce qui, outre le fait de favoriser cette approche populationnelle, offrirait un autre avantage : faciliter la mobilité des professionnels. «Si demain, ils ont envie d’aller vers une spécialité ou une autre, ils pourraient faire des modules complémentaires sans avoir besoin de refaire un cursus complet en PA, mais simplement d’ajouter à l’expertise qu’ils ont déjà.»

Soutenir la création de postes d'enseignants-chercheurs

Et l’autre condition, c’est bien sûr d’investir dans la formation, aussi bien en termes financiers qu’humains. Très logiquement, pour augmenter le nombre d’IPA en exercice, il faut d’abord augmenter le capacitaire dans les universités, soit le nombre de places en formation, et encourager les établissements à envoyer leurs infirmiers se former. L’UNIPA milite également pour la création de postes de bi-appartenants afin «d’ancrer la pratique avancée dans la recherche, garantir la qualité pédagogique, structurer une culture universitaire propre aux sciences infirmières, et sécuriser l’ouverture de nouvelles mentions ou parcours populationnels». Cette question de la constitution d’un tel statut se pose en réalité à toute la profession infirmière, dans le cadre de l’universitarisation de sa formation. En octobre 2022 déjà, l’Inspection générale des affaires sociales se positionnait pour la mise en place d’un tel statut pour les formateurs paramédicaux.

Ce qui est essentiel pour les territoires, les patients et l’avenir de la santé, c’est que nous puissions être complémentaires avec l’offre médicale [...].

Ces évolutions sont inévitables, selon l’UNIPA, car elles participeront, dans un contexte de refonte globale de la profession avec la promulgation de la loi infirmière, «à structurer une offre de soins lisible, agile et durable» et à mieux répondre à la complexité croissante des besoins de santé des populations et aux tensions persistantes du système. «Ce qui est essentiel pour les territoires, les patients et l’avenir de la santé, c’est que nous puissions être complémentaires avec l’offre médicale, que l’on puisse répondre à tous les patients. Et pour cela, il faut mettre en cohérence les mentions et la formation pour que l’on puisse travailler aux mieux avec les médecins, en collaboration, en ville comme à l’hôpital», conclut Lise Mantisi.


Source : infirmiers.com