L'infirmier en soins généraux de premier grade Samuel* a retrouvé la terre ferme pour quelques mois. Le militaire, âgé de 30 ans, est affecté à bord d'un sous-marins nucléaire d'attaque, un submersible long d'une centaine de mètres et lourd de quelque 5 100 tonnes en plongée, le soignant alterne trois à quatre mois de mission en mer et à terre.
Points de suture, petites blessures, pansements...
En mer, l'infirmier ne peut compter que sur lui-même. À bord du sous-marin, les 65 marins, hommes et femmes, sont jeunes (25 ans en moyenne) et font l’objet d’un suivi médical rigoureux. Samuel travaille en totale autonomie. Points de suture, petites blessures, pansements, gestion de la douleur, otites, angines... sont le lot quotidien. S'il fait «principalement de la bobologie», il doit se tenir prêt pour des prises en charge plus complexes. Ses connaissances et ses compétences sont aussi très élargies puisqu'il peut être amené à réaliser des gestes techniques qui sortent du champ de compétences classique d'un infirmier.
Dans ce monde auquel il faut, à chaque mission, se réhabituer, l’infirmier est un point de repère, le confident des marins.
«Quelle que soit notre expérience professionnelle antérieure, tous les infirmiers embarqués sur sous-marin reçoivent une formation spécifique.» L’occasion de revoir les principales pathologies, les traitements, les posologies, ou encore la surveillance des effets indésirables, mais aussi d’appréhender les particularités du milieu comme la radioprotection ou la gestion d’une atmosphère confinée». Les nouvelles recrues profitent aussi de cette formation, quand c’est possible pour embarquer quelques jours sur un sous-marin. «L'idéal, c'est de voir ce que c'est que de naviguer. C’est quand même une expérience particulière et on ne sait jamais comment on réagit sous l'eau».
Une mission de vigilance et de prévention
La vie dans un sous-marin est faite d'un programme bien défini : lever, petit-déjeuner avec l'équipage, séances de sport, consultations, révision des différents protocoles... C’est ce quotidien et la cohésion de l'équipage qui permettent de tenir. De tenir alors qu’on vit à des centaines de mètres de profondeur, dans un univers froid fait de «coursives étroites pleines de câbles», qu’on marche très peu et que les yeux «ont perdu l’habitude de la lumière du jour» et oublié «la ligne d’horizon». Les journées se ressemblent et même si les hommes y sont entraînés, il s’agit de ne pas craquer mentalement.
Nous, infirmiers, avons aussi ce rôle de prévention, de vigilance vis-à-vis de l’état mental des troupes ou de situations préoccupantes.
Dans ce monde auquel il faut, à chaque mission, se réhabituer, l’infirmier est un point de repère, le confident des marins. « Ils savent qu'ils peuvent venir me parler et qu'il n'y aura ni jugement ni punition ». Les marins viennent parfois confier leurs soucis et trouvent en lui une oreille attentive. «On parle de tout, des proches, des enfants, d'un mal-être, d'une inquiétude au retour de mission, d'une escale qui s'est mal passée. Nous, infirmiers, avons aussi ce rôle de prévention, de vigilance vis-à-vis de l’état mental des troupes ou de situations préoccupantes, avec toujours cette possibilité d'en référer à l’état-major. En réalité, la plupart du temps, il s'agit surtout d'écouter et de savoir repérer les signaux faibles».
Accompagner les équipages et trouver des solutions
Lors d'une mission, prévue pour être sa dernière, l’un des hommes évoque quelques ennuis familiaux. «Je me souviens qu'on lui a appris qu'il devrait faire une mission supplémentaire, que celle-ci ne serait finalement pas la dernière comme il l'espérait. Au fur et à mesure que la mission avançait, il commençait à accuser le coup», rapporte Samuel. «Et au bout d'un moment, je sens qu’il n'est pas bien du tout. Il n'est plus à sa mission. Il est un peu déconnecté». L'infirmier prend alors la décision de faire une demande de liaison auprès du bureau d’aide et de conseils aux familles (le BACF), ce qui implique pour le sous-marin de remonter à la surface. «Il a fallu que ce bureau prenne le relais et trouve des solutions pour la famille afin de rassurer le marin». Soulagé, l'homme termine sa mission et accepte en rentrant une consultation au « service local de psychologie appliquée (SLPA)» qui offre un soutien psychologique, des consultations gratuites pour les militaires, leurs conjoints et leurs enfants. «Le métier implique de savoir écouter, de se rendre disponible, d'observer, de repérer les signaux inquiétants, de soutenir, d'accompagner les équipages, de trouver des solutions», résume l'infirmier.
À 90% du temps, nous n'avons pas de lien avec un médecin. Donc, nous gérons tout, tout seul, au quotidien.
Sous l’eau, l'équipage est coupé du monde. «À bord d'un SNA, l'infirmier part seul, sans médecin, parce qu'on a la possibilité, en cas de blessé grave ou de problème médical important, d'évacuer le personnel par hélicoptère soit auprès d’un hôpital proche des côtes françaises, soit dans un pays étranger allié», explique le militaire. En cas de problème, impossible de prendre conseil auprès d’un médecin sans en passer par un protocole précis et une remontée à la surface - une opération qui peut prendre plusieurs jours. «Parfois aussi, la situation opérationnelle ne permet tout simplement pas de remonter à la surface» observe Samuel. Sans critère d’urgence, les équipes sont ainsi habituées à attendre plusieurs jours ou même les escales quand c'est possible.
Être le seul soignant à bord
En de très rares cas, si la situation d'un militaire mérite une remontée, le sous-marin hisse un mât de façon à établir une connexion satellite. «Il y a toujours un médecin de garde à l'Escadrille, tenu de répondre au téléphone en tout temps et en tout lieu». L’infirmier travaille «sur protocole», mais «en totale autonomie et de manière complètement isolée. À 90% du temps, nous n'avons pas de lien avec un médecin. Donc, nous gérons tout, tout seul, au quotidien».
«Les premières missions sont particulières. Le milieu est quand même exigu et change vraiment de ce qu'on peut connaître à l'extérieur, confie l’infirmier. Le fait de se retrouver seul soignant à bord ajoute un stress particulier que je n'ai retrouvé nulle part ailleurs. Même à l'hôpital, si on se retrouve un peu seul aux urgences, il y a toujours un médecin, il y a des équipes sur lesquelles s’appuyer».
Il y a des situations qui marquent et qui nous rendent fiers de faire ce métier hors du commun.
Méthode, sang froid et maintien des compétences sont les clés de l'exercice, également essentiel pour garder confiance en soi. «À bord, personne ne peut nous dire : Tiens, je ne ferais pas les choses comme ça /Tu es sûr pour ton protocole ? / Pour le dosage ? On est vraiment seul. L’exercice demande donc de faire preuve de sang-froid, de recul et d'une certaine maturité.» Les temps qu'il passe à terre sont aussi l'occasion de se former : «J'effectue des stages à l'hôpital, au SAMU, ou auprès des marins pompiers de Marseille».
Le plaisir de travailler en totale autonomie
Du sang-froid, il lui en a fallu lors de sa troisième navigation. «La mission impliquait un gros déploiement, un peu lointain», se souvient l’infirmier. «J'ai un homme, au beau milieu de la mission, qui se luxe l'épaule». L'escale est encore loin. La prise en charge est complexe et exige un geste technique pour la réduire. «Il y a quand même des risques quand on réduit une luxation d'épaule. Il faut faire une analgésie. Souvent, dans le civil d'ailleurs, ils font ce geste sous échographie ou tout du moins ils font une radiographie avant d'intervenir pour regarder un peu le positionnement de l'épaule». Lui n’a rien de tout cela mais il parvient à réduire la luxation. «Il y a des situations qui marquent et qui nous rendent fiers de faire ce métier hors du commun», observe l’infirmier. Bien sûr, il ne faut pas qu’il lui arrive quelque chose à bord : «Je suis encore plus prudent en mer», rit-il, heureux que ce métier lui permette de travailler en totale autonomie. «C’est vraiment nous qui gérons les choses de A à Z».
À terre, retrouver le rythme du quotidien
En mer, l’équipage n'a droit qu'à un échange avec ses proches par semaine. Le retour à terre n’est pas toujours évident. «Les périodes d'absence ne sont pas faciles à gérer». Il faut retrouver le rythme du quotidien, reprendre sa place auprès de ses proches ou encore «refaire des choses toutes bêtes comme aller chercher du pain ou se réacclimater à la lumière du soleil». Lorsqu'il est à terre, l'infirmier prépare la mission à venir. Il réalise des entretiens infirmiers pour vérifier les aptitudes médicales de l'équipage, en collaboration avec un médecin et un dentiste. Il s'occupe également des commandes pour ravitailler sa pharmacie et prépare les escales, qui ont lieu tous les trente jours environ.
La suite de sa carrière, Samuel ne la voit nulle part ailleurs même s'il envisage de la poursuivre à terre. «J’ai prévu de naviguer encore l'année prochaine, avant de laisser la place aux plus jeunes», explique-t-il. Il prendra alors des postes à terre mais sans quitter le service de santé des forces sous-marines. «Mon projet, c'est de rester à long terme ici parce que j'adore ce métier, assure-t-il. J'aimerais transmettre mon savoir et mon expérience aux plus jeunes. Mais je ne me vois pas partir ailleurs».
*C'est la Chefferie du service de santé des forces sous-marines (CSS-FSM), organisme du Service de santé des armées (SSA), qui est chargée de mettre en œuvre un soutien médical adapté, au profit des équipages embarqués sur sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) ou sous-marin nucléaire d’attaque (SNA).
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