PRIX DE LA RECHERCHE EN SCIENCES INFIRMIÈRES

Quand la logistique booste la qualité de vie au travail

Publié le 07/05/2026

Lauréate du Prix de la Recherche en Sciences Infirmières de la catégorie «Meilleure publication scientifique», Michelle Delpy est récompensée pour ses travaux sur l’impact des logisticiens hospitaliers sur la satisfaction au travail des infirmières.

l'importance de la logistique hospitalière

Crédit photo : Pixabay

Cadre supérieure de santé et aujourd’hui doctorante en sciences infirmières, Michelle Delpy s’est intéressée à la question suivante, aussi opérationnelle que stratégique: que change réellement l’introduction de logisticiens dans les services de soins?

Un constat de terrain à l’origine de la recherche

À l’origine de ce travail, un constat largement partagé sur le terrain. «Comme beaucoup, j’étais confrontée à une évolution des pratiques infirmières», explique-t-elle. «On observe que les infirmiers sont parfois assez éloignés du patient». Elle rappelle notamment que certaines études montrent qu’ils consacrent moins de la moitié de leur temps aux soins directs. Cette réalité s’inscrit dans un contexte hospitalier marqué par l’informatisation, la multiplication des normes et l’augmentation des tâches périphériques au soin.«Tout cela augmente une charge qui est en dehors du soin direct», précise-t-elle.

Des postes de logisticiens encore peu étudiés du point de vue des soignants

C’est en découvrant les premières expérimentations de postes de logisticiens dans certains centres hospitaliers que naît son sujet de recherche. «Les articles mettaient surtout en avant les bénéfices économiques et logistiques. Moi, j’ai voulu regarder du point de vue des infirmières : quel est l’impact sur leur travail?» Une question d’autant plus pertinente dans un contexte de pénurie et de difficultés de fidélisation des professionnels de santé. «On arrive peut-être à un moment où il faut se questionner sur l’équilibre», analyse-t-elle avant d’ajouter: «Cette situation est parfois source de perte de sens pour les infirmiers.»

Une méthodologie mixte pour objectiver et comprendre

Pour y répondre, Michelle Delpy a conduit une étude mixte séquentielle explicative auprès d’infirmières d’un CHU ayant déployé ces postes depuis plusieurs années. Une première phase quantitative a permis de recueillir 602 réponses à un questionnaire incluant une échelle de satisfaction validée. «Cela nous a permis d’objectiver les résultats», souligne-t-elle. Une seconde phase qualitative, basée sur des entretiens semi-directifs, est venue approfondir les perceptions des professionnelles. «Les entretiens permettent de comprendre ce qui se joue derrière les chiffres», ajoute-t-elle. L’ensemble a été consolidé par une triangulation des données.

Le score est meilleur chez les infirmières qui travaillent avec un logisticien, et ce dans tous les types de services.

Une amélioration significative de la satisfaction au travail

Les résultats sont probants. «Le score est meilleur chez celles qui travaillent avec un logisticien, et ce dans tous les types de services», détaille-t-elle. Mais au-delà des données chiffrées, ce sont les effets concrets sur le quotidien qui marquent. «Les infirmières disent que cela allège leur charge de travail, physique, mais aussi mentale», rapporte-t-elle. La gestion des stocks et du matériel, souvent source de stress, est en grande partie déléguée. «Elles parlent d’un environnement moins anxiogène, avec moins de ruptures de stocks et moins de situations où il faut aller chercher du matériel dans un autre service au dernier moment.»

Se recentrer sur le cœur du métier

Ce gain de temps et de sérénité a une conséquence directe: le recentrage sur le soin. «Elles disent qu’elles peuvent se consacrer davantage aux patients et que cela redonne du sens à leur travail», souligne Michelle Delpy. Une dimension essentielle à l’heure où la question du sens est au cœur des enjeux d’attractivité. «Les infirmières disent qu’elles n’ont pas choisi ce métier pour gérer du matériel», insiste-t-elle. L’étude met également en évidence un lien avec la fidélisation: les professionnelles concernées expriment moins l’intention de quitter leur poste ou la profession.

Un impact sur la dynamique d’équipe

Autre enseignement marquant: l’effet sur le collectif. «Les tensions liées à la gestion du matériel diminuent», explique-t-elle. «On n’est plus dans des situations où l’on cherche qui a pris le dernier dispositif.» Les logisticiens contribuent ainsi à apaiser le climat au sein des services. «Cela allège les tensions et améliore le fonctionnement collectif», résume-t-elle. Ils sont perçus comme des «personnes ressources», facilement mobilisables par les équipes.

Des enjeux d’organisation et de reconnaissance

Pour autant, la mise en place de ces postes soulève encore des questions. Le profil des logisticiens reste hétérogène. «Certains viennent du soin et se forment à la logistique, d’autres sont issus de la logistique et doivent s’acculturer au monde du soin», observe-t-elle. Leur intégration dans les équipes, souvent en position transversale, constitue également un enjeu. «Il faut réfléchir à leur place, un peu comme pour d’autres fonctions supports.» Mais le principal frein reste budgétaire. «Dans un contexte contraint, la création de postes est toujours une question sensible», reconnaît-elle. D’où l’importance de produire des données probantes. «L’objectif, c’est d’apporter des arguments pour éclairer les décideurs.»

De la recherche à la transformation des pratiques

Au-delà de cette étude, Michelle Delpy poursuit aujourd’hui un doctorat en sciences infirmières et s’intéresse à l’impact de l’intelligence artificielle sur les pratiques. Mais elle insiste sur un défi central: celui de l’implémentation. «Un des enjeux majeurs de la recherche en soins, c’est de réussir à traduire les résultats en actions concrètes», souligne-t-elle. «Produire des connaissances ne suffit pas, il faut réussir à les intégrer dans les pratiques». C'est justement l'enjeu principal de la Chaire Recherche Innvovation et Pratiques en Soins de l'AP-HP et de l'Université Sorbonne Paris Nord. À travers ses travaux, c’est une réflexion globale sur l’organisation du travail infirmier qui se dessine. «Permettre aux infirmières de se recentrer sur leur cœur de métier, c’est essentiel. C’est une question de qualité des soins, mais aussi de sens au travail» conclut-elle.

Michelle Delpy
Prix de la Recherche en Sciences Infirmières, catégorie "Meilleure publication scientifique"

Le cursus de Michelle Delpy

Michelle Delpy est infirmière de formation. Elle débute sa carrière en soins à domicile puis en chirurgie avant d’évoluer vers des fonctions d’encadrement, notamment en néphrologie-hémodialyse, en cancérologie et en chirurgie. Elle devient ensuite cadre supérieure de santé. Aujourd’hui adjointe à la direction des soins, elle est chargée du développement de la recherche en soins au sein d’un groupement hospitalier en Corrèze. Titulaire d’un master Recherche et Innovation en Soins, elle a été primée pour son mémoire de recherche. Ses travaux ont été présentés dans plusieurs congrès, dont le congrès du SIDIIEF, et publiés en 2025 dans une revue scientifique internationale de référence, The Journal of Advanced Nursing. Elle est actuellement doctorante en sciences infirmières et poursuit ses recherches sur l’évolution des pratiques, notamment autour de l’intelligence artificielle au sein de la Chaire RIPS, de l'EUR-SIePS (École Universitaire de Recherche en Sciences Infirmières et Promotion de la Santé) et du LEPS (Laboratoire Éducation et Promotion en Santé).

Le Prix de la Recherche en Sciences Infirmières
Le Prix de la Recherche en Sciences Infirmières, en partenariat avec Infirmiers.com, distingue chaque année des travaux contribuant à l’avancement des connaissances et à l’amélioration des pratiques professionnelles. Il valorise l’engagement des infirmières et infirmiers dans la production de données scientifiques et leur diffusion. À travers plusieurs catégories, dont celle de la «Meilleure publication scientifique», il met en lumière des recherches à fort impact pour la profession et le système de santé.
Corinne Pauline Nkondjock

Source : infirmiers.com