CROYANCES

Croître, multiplier… et réguler les naissances : la contraception vue par les religions

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Croyances et soins

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Les inégalités socio-économiques, l’éducation et les facteurs culturo-spirituels peuvent être un frein au suivi d’une méthode contraceptive. Pour autant, si le libre accès à la contraception1 permet à chacun de prendre conscience qu’on ne devient pas parent en mettant au monde un enfant mais lorsqu’on prend soin de lui de manière responsable, il ouvre les femmes à l’éducation et l’autonomie. D’où l’importance de pouvoir parler contraception à tout(e) patient(e), indépendamment de ses origines et de ses croyances.

Au nom du caractère sacré de la vie, les religions admettent la régulation des naissances mais s’avèrent réticentes envers la contraception

Croissez et multipliez, et remplissez la terre2. L’Homme et la Femme sont appelés depuis la Genèse à croître et à se multiplier. Afin que l’un et l’autre endossent une paternité et une maternité responsables face à leur descendance, les religions ne s’opposent pas à la régulation des naissances, sans pour autant autoriser l’intervention dans le processus naturel de génération (soit la contraception). De ce commandement divin découlent de nombreux impératifs religieux en matière de mode de vie et de sexualité : valorisation de la virginité de l’homme et de la femme jusqu’au mariage ; respect de la chasteté hors cadre marital3 ; interdiction de la masturbation et la fornication ; condamnation de l’homosexualité, l’inceste et l’adultère. Au nom du caractère sacré de la vie, les religions admettent la régulation des naissances mais s’avèrent réticentes envers la contraception.

Religions et contraception ne font pas toujours bon ménage

Pour le judaïsme, chaque couple doit donner naissance à un garçon et une fille pour se renouveler (autant que faire se peut) plus un ou plusieurs enfants pour se multiplier. Si préservatif, vasectomie ou interruption de coït sont interdits à l’homme, il concède à la femme une contraception après la naissance du nombre d’enfants désirés (chez les ultra-orthodoxes, si la santé physique ou mentale de la femme est en danger). Sont préconisées les méthodes naturelles (celle des températures des Dr Ogino et Knauss et des modifications de la glaire cervicale du Dr Billings). La ligature des trompes (sauf en cas de protection maternelle), la pilule et le stérilet sont prohibés comme toute autre méthode pouvant entraîner des pertes sanguines, les périodes d’abstinence en seraient allongées4. Comme en toute situation, des autorisations sont délivrées au cas par cas (fibrome, ovulation avant le 14ème jour…) par un rabbin décisionnaire ; elles suivent toujours l’avis médical. La plupart des couples s’en dispensent et agissent en conscience.

Après le concile de Vatican  II5, le pape Paul VI réitère dans sa lettre encyclique Humanae vitae6 la condamnation par l’Église catholique de tout moyen chimique (pilule) ou prophylactique (préservatif) ayant pour but de barrer la voie à la transmission de la vie. L’auto-observation des rythmes naturels (méthodes des Dr Ogino et Knauss ou du Dr Billings) et la continence périodique y sont prônées ; l’interruption volontaire ou médicale de grossesse et la stérilisation perpétuelle y sont condamnées. Vers 1980, l’Église exprime son hostilité envers la "pilule du lendemain" nouvellement mise sur le marché. Si pour des raisons physiologiques, psychiques ou sociales sérieuses, les méthodes naturelles ne peuvent être raisonnablement appliquées, les époux pourront se déterminer pour un autre type de méthode. En revanche, l’Église catholique n’estime nullement illicite l’usage des moyens thérapeutiques vraiment nécessaires pour soigner des maladies de l’organisme, même si l’on prévoit qu’il en résultera un empêchement à la procréation, pourvu que cet empêchement ne soit pas, pour quelque motif que ce soit, directement voulu7.

Les Églises protestantes ne donnent aucune directive spécifique à leurs fidèles, chacun d’eux étant responsable de ses actes et libre d’agir selon sa propre conscience, y compris en matière de méthode de régulation des naissances ou de contraception. De même pour l’Église orthodoxe, qui s’oppose par ailleurs à la stérilisation perpétuelle. Il est de coutume que les couples orthodoxes aient de nombreux enfants, reconnait le Père Jean Gueit, l’un des responsables de l’Eglise orthodoxe en France. De nos jours, en France, leur niveau de procréation est au-dessus de la moyenne nationale. Pourtant, la vie intime d’un couple marié orthodoxe n’est pas subordonnée à la procréation. La venue d’un enfant est un don par surcroît mais elle ne conditionne pas la vie sexuelle8.

Les juristes accordent un devoir moral à tout musulman de fonder et d’entretenir une grande famille dans le cadre du mariage. À l’exception des conservateurs, si une nouvelle grossesse risque d’affecter la santé de la femme, les imams autorisent les méthodes naturelles des Dr Ogino, Knauss ou Billings et les contraceptifs (pilule, stérilet, préservatif). La stérilisation perpétuelle est illicite. Dans les familles, il est rare que les sujets touchant à l’intime soient abordés alors que le Coran cite de nombreuses situations où le Prophète aborde ces thématiques librement avec ses filles ou les femmes de sa communauté. Les non-dits en ce domaine avec les proches ou les professionnels de santé sont donc culturels et non religieux.

Les Védas ne mentionnant pas la position à suivre en matière de contraception, les hindous adoptent deux attitudes opposées : certains l’acceptent estimant qu’un contraceptif n’a aucune incidence sur l’âme de l’embryon empêché de se former ; d’autres la réfutent, considérant que tout contraceptif a un effet abortif. Encouragée par les autorités indiennes, la contraception est plus pratiquée dans les villes. Dans les campagnes indiennes perdure la croyance populaire que la pilule réchaufferait le corps et le lait maternel, provoquerait des éruptions cutanées et de la fièvre chez le bébé à venir, entraînerait des prises de poids et augmenterait les risques cancéreux. Pour ses raisons, le préservatif et les méthodes préconisées par les Dr Ogino, Knauss ou Billings sont mieux acceptés que la pilule.

Le bouddhisme admet la contraception car elle permet d’éviter la perspective d’une interruption volontaire de grossesse, soit un acte de violence commis sur un être vivant. Les méthodes traditionnelles (plantes) et le préservatif peuvent être conseillés ; pilule et stérilet sont rarement acceptés. Dans les pays asiatiques, les autorités encourageaient la ligature des trompes après la mise au monde des enfants désirés ; en Chine, dès le premier enfant né9.

Parler contraception et sexualité sans tabou

Aborder la contraception face à des populations (étrangères ou non) considérant cette thématique comme taboue est loin d’être aisé. Voici quelques conseils pour animer une séance d’information :

  • Organiser des groupes unisexes mais pas nécessairement d’une même communauté, prévoir un intervenant du même sexe. Le sujet étant tabou, il est peu abordé avec des personnes de son sexe, encore moins avec ou en présence du sexe opposé
  • Choisir un orateur d’âge mûr ; l’auditoire accordera plus de valeur à ses propos. Pour favoriser les futurs échanges, il saluera chacun personnellement dès son arrivée et le remerciera d’être venu
  • Mettre à disposition boissons (même de l’eau) et gobelets, si possible. Dans toutes les cultures, on offre à boire à celui qui vient du dehors, gage de bienvenue
  • Installer le groupe en cercle (et non en rang) pour un meilleur échange de la parole. Chaque participant s’assoie là où il le désire
  • Débute la séance. L’orateur prend la parole en position assise (cela démontre l’importance à apporter à ses propos). Il regarde son auditoire sans poser de façon insistante son regard sur l’un ou l’autre. Avant de présenter le déroulé de la séance, il renouvelle ses annonces d’accueil et présente préalablement ses excuses pour les propos qu’il devra tenir, les mots qu’il prononcera, les images qu’il commentera… pour aborder le sujet du jour de façon exhaustive. Son discours sera précis (effets secondaires…), son vocabulaire simple et jamais imagé. Avant de détailler une coupe anatomique ou un mannequin, il présentera de nouveau ses excuses de leur soumettre ses représentations pour optimiser leur écoute
  • Ne pas réserver les questions pour la fin. Chacun est invité à prendre la parole au cours de la séance. Nul ne sera interrompu dans son propos, nul ne sera contraint de s’exprimer
  • En cas d’hésitation de patients envers un contraceptif, un traitement ou un examen, l’orateur leur suggèrera de prendre avis auprès de leur ministre du culte ou des couples de leur communauté tout en restant à leur disposition si besoin
  • En fin de séance, proposer des fiches d’information en diverses langues sur la contraception, le préservatif… Elles auront été préalablement exposées sur une table. En prendra qui veut. Assurer l’auditoire de sa disponibilité pour échanger après la rencontre ou lors d’un entretien individuel ou mieux en couple pour que les partenaires choisissent ensemble la méthode qui leur est la plus appropriée

Notes

      1. Journée mondiale de la contraception les 26 septembre. En France, elle est autorisée depuis le 19 décembre 1967 par la loi Neuwirth
      2. Genèse 1, 28
      3. De même entre deux mariages. Aussi, jeunes et célibataires ne peuvent accéder à une contraception, y compris pour contrer des règles abondantes ou douloureuses
      4. Le commandement relatif à la pureté familiale du judaïsme impose l’abstinence sexuelle lors d’un saignement vaginal (règles ou autres) et les 7 jours suivants
      5. 1962-1965
      6. 25 juillet 1968
      7.  Même position pour toutes les religions
      8. La paternité dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, Ed. Nouvelle Cité, 2021
      9. Cela n’a plus cours de nos jours en raison de la nécessité d’un regain de naissances suite au vieillissement de la population


Pour en savoir plus

  • Guide des rites, cultures et croyances à l’usage des soignants, Vuibert/Estem, 2013
  • Connaître et comprendre le judaïsme, le christianisme et l’islam, Le Passeur Editeur, 2021

Isabelle Levy
Conférencière
Consultante spécialisée en cultures et croyances face à la santé
@LEVYIsabelle2

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