ETHIQUE

Chère consoeur, cher confrère

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Ethique et soin

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Avant-propos : cet article est une pure réflexion personnelle. Il n’a aucune prétention scientifique C’est un simple partage d’idées...Tout au plus a-t-il pour ambition de susciter une suite dans la réflexion engagée …

« Cher confrère, chère consœur », un tel entête est d’usage dans bon nombre de professions réglementées, mais est-ce de même chez les infirmiers ?

Légalement cela le pourrait. La profession d’infirmier est en effet une profession réglementée, soumise à des règles professionnelles, à une « déontologie », et la notion de confraternité à laquelle nous rapporte cet entête, y est clairement exprimée :

Article R4312-12 du Code de la Santé publique (Profession d’infirmier ou d’infirmière, Règles professionnelles, dispositions communes à tous les modes d’exercice)

Les infirmiers ou infirmières doivent entretenir entre eux des rapports de bonne confraternité. Il leur est interdit de calomnier un autre professionnel de la santé, de médire de lui ou de se faire écho de propos susceptibles de lui nuire dans l'exercice de sa profession. Un infirmier ou une infirmière en conflit avec un confrère doit rechercher la conciliation

Mais dans les faits, force est de constater qu’on voit rarement des infirmiers utiliser les termes de « confrère » ou « consœur » pour s’adresser à, ou parler de leurs pairs. On entend rarement un infirmier dire en service d’hospitalisation à un de ses patients : « attendez, je vais voir avec ma consœur ce qu’il en est », ou « vous verrez demain avec mon confrère pour votre sortie», pas plus qu’on n’entend en libéral, lors d’un refus de prise en charge par exemple « je vous donne l’adresse d’une consœur » ou lors d’un remplacement « ce week-end c’est un de mes confrères qui viendra », comme pourrait le faire un médecin, un avocat, un architecte, etc. Pourtant ce terme a du sens. A lui seul, il évoque un sentiment de respect pour son pair, un sentiment de reconnaissance, de solidarité. Et pourtant, il ne fait pas partie du vocabulaire courant des infirmiers…

Le peu d’utilisation de ce terme peut avoir plusieurs origines, et ce constat m’a amené à m’interroger sur la notion de confraternité, et sur son existence au sein de ma profession.

Qu’est-ce que la confraternité ?

Pour bien comprendre le sens d’un mot, il faut souvent revenir à son étymologie. Confraternité vient du latin « cum » (avec) et « fraternitas », (relations entre frères, entre peuples), lui-même dérivant de frater : frère. Cela renvoie donc à la notion de fraternité, aux valeurs qui en découlent (solidarité amitié), et à la notion d’appartenance à un même corps.

La fraternité en elle-même est un lien moral, donc on peut en déduire que la confraternité est aussi un lien moral qui unit ou devrait unir les membres d’un même corps (professionnel par exemple) dans un esprit de solidarité et d’amitié. Cela implique, de fait, d’autres valeurs comme le respect mutuel des différences et la tolérance, la confraternité contribuant ainsi à la paix entre les membres du groupe.

C’est d’ailleurs dans ce sens que sont rédigées nos règles professionnelles, rappelant en substance qu’il est interdit aux infirmiers de calomnier un autre professionnel de la santé, de médire de lui ou de se faire écho de propos susceptibles de lui nuire dans l'exercice de sa profession, et, que la conciliation doit être toujours recherchée en cas de conflit entre confrères.

Le but de la confraternité est donc de favoriser la bonne entente entre confrères et d’éviter les conflits. Ce qui, reconnaissons-le, ne peut qu’améliorer l’ambiance de travail et le bien-être des professionnels.

Mais n’est-ce là que son but ? Pas forcement. Les infirmiers travaillent toujours dans l’intérêt de leur patient, tout comme les autres professions de santé réglementées. La confraternité serait-elle alors un moyen d’agir dans l’intérêt des patients ? Il se peut bien que la réponse soit oui.

La confraternité dans l’intérêt du patient

Si l’on part déjà du fait que la confraternité vise l’amélioration des relations entre confrères, il parait évident que la qualité des soins n’en sera qu’améliorer. Avec de meilleures relations, s’établit une meilleure communication entre confrères et chaque infirmier connait l’utilité de celle-ci lors de la prise en charge de patients. De bonnes transmissions, des échanges de point de vue constructifs autour des prises en charges et/ou autour des pratiques individuelles et collectives ne peuvent qu’améliorer celles-ci. De plus, de « bonnes » relations entre collègues au travail est un facteur « déstressant » pour les professionnels : savoir que l’on peut compter les uns sur les autres, qu’il existe une solidarité professionnelle entre confrères, que l’on ne se fera pas « casser » si on fait une erreur mais certainement aider, renforce par conséquence la confiance en soi et en ces connaissances /compétences. Ce qui permet de mieux les mobiliser au quotidien.

D’autre part, tout comme pour les autres professions de santé, l’une des bases du soin infirmier est la relation que va établir l’infirmier avec son patient. Cette relation se doit d’être une relation de confiance mutuelle et réciproque, sans laquelle, l’infirmier ne pourra exercer pleinement son rôle. C’est grâce à cette confiance que le patient livrera à l’infirmier son histoire, ses ressentis, ses émotions, ses vécus, etc, tous ces éléments qui permettront à l’infirmier d’établir un diagnostic infirmier pertinent et d’adapter ses interventions au plus près des besoins du patient.

Or qu’adviendra-t-il de cette confiance, si le patient entend un autre infirmier médire l’un ou des infirmiers qui lui prodiguent généralement ses soins ? Ne portera-t-il pas plus de crédit à des propos négatifs sur un infirmier si ceux-ci viennent d’un « confrère » ? De même si un infirmier critique négativement, devant le patient, les soins prodigués par un confrère, que pourra-t-il penser ? « Si c’est un infirmier qui le dit, il est « de la partie », il sait de quoi il parle, c’est donc la vérité»…. adieu alors la relation de confiance instaurée entre l’infirmier et son patient ! Avec toutes les conséquences que cela pourra alors avoir sur les soins à venir…

Comprenons-nous bien, la confraternité n’est pas une omerta. Il ne s’agit pas de passer sous silence les différents que l’on peut avoir entre confrères ou consœurs. Il s’agit encore moins de les nier. Il s’agit d’être suffisamment adultes, matures, professionnels pour pouvoir en parler entre nous afin de les régler entre professionnels.

On comprend alors pourquoi nos règles professionnelles insistent sur la nécessité de recherche de conciliation : si un infirmier est en désaccord avec un confrère sur sa façon d’agir, sur un de ses choix d’intervention, ou autre, il doit en premier lieu en discuter directement avec le confrère concerné, avec à l’esprit la recherche de la conciliation. Et, si celle-ci n’est pas trouvée, il doit éventuellement rechercher l’aide du conseil départemental de l’Ordre des infirmiers. Mais en aucun cas, il ne doit tenir devant le patient des propos désobligeant un autre confrère, cela afin de ne pas saper la confiance que le patient peut donner à celui-ci, confiance si nécessaire pour la qualité des soins. Et cela est valable tout autant pour un patient que pour un groupe de patients, en structure d’hospitalisation ou « hors murs ».

Il existe encore un autre avantage à la confraternité, elle est un frein à toute dérive mercantile de la profession. Médire, calomnier, déprécier, sont des actions que l’on peut utiliser pour mettre en avant…soi-même. En dévaluant un confrère, ou un groupe de confrères (le personnel infirmier d’un service, d’une clinique, d’un cabinet libéral etc), on peut rechercher son propre profit ou celui de son service, de sa structure, en cherchant à influencer le patient dans le choix de son praticien. Or notre profession, comme toute profession de santé ne peut pas être exercée comme un commerce, le soin n’est pas une marchandise. Si une concurrence de fait existe dans certains secteurs du soin et, parfois, entre secteurs, cette concurrence doit être loyale et s’appuyer exclusivement sur la qualité des soins dispensés et sur la reconnaissance de la compétence des professionnels par les patients eux-mêmes, créant ainsi entre concurrents une émulation saine avec recherche permanente de l’amélioration du service rendu.

Bref, la confraternité a du bon ! Mais pour autant, il semblerait qu’elle ne soit pas toujours au rendez-vous chez les infirmiers.

La confraternité infirmière : vœux pieux ?

Il n’est pas rare d’entendre des infirmiers tenir en  public  des propos désobligeants sur un ou une collègue, ou sur un groupe de confrères. Je me souviens d’un reportage passé il y a quelques années dans un journal TV et des commentaires que l’on pouvait lire alors sur certains forums internet professionnels publics. C’était un reportage sur une infirmière libérale, intervenant en secteur rural. Tous ses faits et gestes ont été décortiqués, passés au crible, critiqués vertement par quelques collègues salariés, oubliant par ailleurs que leurs propos pouvaient être lus par n’importe qui, professionnel infirmier ou non. Pour résumer : cette infirmière travaillait « comme un cochon », et forcement, ne pensait qu’à l’argent (cela parce qu’elle avait dans sa mallette un lecteur de cartes vitales qui avait été confondu avec un lecteur de carte-bleue). Certes, je cite cet exemple car étant moi-même libérale, il m’a plus marqué que d’autres, mais les critiques existent aussi dans l’autre sens : les libéraux critiquent aussi assez régulièrement leurs collègues salariés, je n’en doute pas une seconde, et même parfois aussi, leurs collègues libéraux, tout comme les infirmiers salariés ne ménagent pas non plus leurs confrères salariés. Dans un reportage télévisé récent, passant à heure de grande écoute, on pouvait entendre une infirmière, discutant avec une stagiaire, et critiquant, devant la patiente, le pansement effectué par sa collègue la veille.

Cela n’aurait que peu d’importance si les critiques émises ne transpiraient pas souvent hors du giron infirmier, mais malheureusement, ces critiques sont régulièrement faites devant les patients, et/ou leur famille, leur entourage, quand ce n’est pas au travers d’écrits ou de dires reproduits dans les médias. Et la régularité de ces entorses à la confraternité finit par nuire non seulement aux confrères ou consœurs directement visés mais, par généralisation, à l’ensemble de la profession. Car, n’en doutons pas, la généralisation est un phénomène courant dans l’espèce humaine.

Cette propension à la critique publique des consœurs ou confrères semble être une particularité de la profession infirmière, car elle ne se retrouve pas chez la majorité des autres professions réglementées. Certes, tout le monde se doute bien que ces professionnels ont aussi leurs différents, leurs conflits, mais de là à les étaler sur la place publique, il y a une marge qu’ils ne franchissent généralement pas. On pourrait bien sûr dire que cela est dû au risque de sanction infligée par un Ordre professionnel, mais cela est aussi valable pour les professions n’ayant pas d’Ordre professionnel ou n’ayant pas encore de règles professionnelles imposant le devoir de confraternité.

Alors pourquoi cette propension ? Quelles pourraient bien en être les causes ?

De la confraternité à l’identité professionnelle et inversement

La confraternité prend naissance dans le sentiment d’appartenance à un même groupe, un même corps. Si sur le papier, le corps infirmier existe bel et bien, s’il est reconnu qu’infirmier est un titre professionnel, et que les infirmiers peuvent portée une insigne dont l’usage leur est exclusivement réservé, on ne peut, dans les faits, que constater que ce sentiment d’appartenance à la même profession, au même corps, fait parfois (souvent ?) défaut.

Est-ce dû à la diversité des secteurs d’exercice ? Il est vrai que cette profession peut s’exercer dans des secteurs très variés : « soins de ville », structures d’hospitalisation, scolaire, entreprises, fonction publique territoriale, associatif, etc, ce qui ne facilite pas forcement sa cohésion. De plus, le diplôme d’Etat infirmier permet l’ouverture à d’autres diplômes répondant à des besoins précis de spécialisation suivant les domaines d’activité : anesthésie, bloc opératoire, puériculture, ou dans le cadre hiérarchique propre à la profession : cadre de santé infirmier, etc. Ces diversités entrainent souvent une méconnaissance entre secteurs et il n’est pas rare d’entendre des infirmiers dirent de confrères exerçant ailleurs ou autrement : « nous ne faisons pas le même métier ». Comment alors se reconnaitre du même corps si l’on pense déjà ne pas faire le même métier ?

Sémantiquement, la notion de corps est importante. Le mot corps en français a plusieurs sens : du corps humain au corps d’’armée en passant par le corps chimique (la molécule) ou le corps professionnel, on retrouve dans toutes ces définitions une notion commune, celle de parties formant un tout. Et c’est bien ce qu’il se passe pour les infirmiers. Car même si, en effet, suivant le lieu d’exercice, la spécialisation reconnue, etc, le « faire » des infirmiers peut être très différent, il n’en reste pas moins qu’ils ont tous les mêmes compétences et connaissances de base et surtout la même mission.

Un infirmier libéral ne fera certainement pas exactement les mêmes gestes techniques et/ou ne posera certainement pas les mêmes objectifs de soins qu’une infirmière en bloc opératoire, ou qu’un infirmier exerçant en secteur psychiatrique, ou qu’un cadre de santé, mais il aura toujours pour mission de prendre soin de la santé des autres , « d’aider les individus, les familles et les groupes à déterminer et réaliser leur plein potentiel physique, mental et social et à y parvenir dans le contexte de l’environnement dans lequel ils vivent et travail. » (Définition de la mission des infirmiers suivant l’Organisation Mondiale de la Santé)

Cette même mission des infirmiers nous renvoie à l’identité professionnelle.

L’identité pour une profession, pour un groupe, comme pour une personne n’est pas forcement chose simple à définir. En team-building (« construction d’équipe ») on utilise pour cela les notions de valeurs, visions/ représentations et missions communes. Mais pour les infirmiers, est-ce que ces notions sont claires et surtout communes ? Même pour le Code de la Santé publique, la définition du métier d’infirmier se limite à ce que les infirmiers font, or on n’est pas uniquement et forcement ce que l’on fait. L’identité relève de l’être et, est bien plus que ça.

Si nous naissons tous êtres humains, nous ne naissons pas forcement infirmier. Être infirmier s’acquiert avec le temps, les études, l’expérience. Cela ne se résume pas à l’obtention d’un bout de papier où il est écrit diplôme d’Etat d’Infirmier. Or la profession d’infirmière est une profession jeune comparée à d’autres professions réglementées comme celle des médecins, des avocats, etc. et malgré sa jeunesse, en une trentaine d’année, elle a vu pas moins de 2 réformes de ses études… et une nouvelle se profile pour les années à venir. Le rôle des infirmières est aussi régulièrement revisité, en fonction des besoins de tel ou tel secteur, la profession se voyant tour à tour charger de nouveaux actes ou décharger de certains. Ainsi le rôle social autrefois reconnu à l’infirmière à domicile tend à disparaitre au profit de nouvelles professions mais on parle d’ajouter aux infirmiers de nouvelles missions de prévention par exemple ou de surveillance clinique qui, elles, ne seront pas forcement applicables dans tous les secteurs d’activité.

Tous ces changements rapides, successifs, faits souvent en fonction des besoins du moment et du contexte, ne sont-ils pas la cause du flou qui entoure l’identité infirmière ? Dans ce mouvement permanent comment peuvent se repérer les infirmiers ? Et comment peuvent-ils construire une identité professionnelle commune?

Or sans identité commune clairement définie, peut-on se sentir appartenir au même corps ? Dans ce contexte, comment peut-il se développer des liens de confraternité ? La confraternité infirmière doit-elle se limiter à un vœu pieux ?

Pas forcement. Certes le contexte n’est peut-être pas favorisant. Entre la diversité des pratiques, la formation, courte, qui n’ouvre pas forcement à la connaissance des différents secteurs d’exercice et de leurs spécificités, à la compréhension des autres « membres » du corps infirmier, les difficultés matérielles rencontrées par ces différents secteurs (conditions d’exercice, revenus, etc) qui peuvent les pousser à un repli sur eux-mêmes, et certainement encore bien d’autres raisons qu’il serait long de lister ici, la confraternité peut être mise à mal. Mais il existe quand même une solution …

La confraternité, ça se pratique !

La confraternité est de l’ordre du sentiment, de l’émotionnel. Or nous nous créons nous-mêmes nos émotions, ce n’est pas le monde extérieur qui nous les crée … autrement nous pleurerions ou ririons tous pour la même chose. Et les formations sur la gestion des émotions seraient inutiles !

Se sentir appartenir à une seule et même profession, à un seul et même corps, être fier d’appartenir à ce corps, avoir un réel sentiment de solidarité entre membres, n’a rien de « sectaire », comme l’on peut l’entendre dans certains propos réducteurs. La confraternité au contraire, comme nous l’avons vu, peut être un atout pour chaque membre de la profession en améliorant sa confiance en lui et son bien-être professionnel, un atout pour la profession dans son ensemble, en la rendant plus forte, plus solidaire et, aussi, un atout pour la population, au travers de meilleures prises en charge. Donc si nous créons nos sentiments, nous pouvons certainement créer chez nous, individuellement, ce sentiment de confraternité, en commençant peut-être par voir nos « collègues » comme des confrères et consœurs…Cela ne dépend que de nous.

Alors chère consœur, cher confrère, qu’attendons nous pour passer de la théorie à la pratique ?

Bien confraternellement,

Florence BRACCIANO-GALLEY
Rédacteur infirmiers.com

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