PORTRAIT / TEMOIGNAGE

Témoigner pour être reconnu

Je m’appelle Philippe Gaurier. J’ai un parcours d’infirmier à aujourd’hui Cadre supérieur de santé et l’éclairage que je vous propose de poser sur la profession infirmière est celui de l’insuffisance de reconnaissance  : insuffisance de reconnaissance sociale, salariale et de compétence ; insuffisance surtout de connaissance et de reconnaissance de la réalité du travail, par le grand public, les médias et le système politique. Il est nécessaire de construire notre mémoire collective infirmière en témoignant.

entretien infirmier écriture

"J’ai fait le choix de travailler avec vous les grands axes de l’insuffisance de reconnaissance de notre profession infirmière" nous explique Philippe Gaurier.

Ensemble, nous essaierons de repérer les causes de cette insuffisance de reconnaissance. Bien sûr, l’analyse restera partisane puisque je suis moi-même infirmier. Bien sûr, certains thèmes mériteraient d’être plus approfondis. Mais j’ai fait le choix, volontairement, de partager avec vous, ce qui est, à ce jour, ma compréhension globale de la situation.
J’ai bâti cet article sur les bases d’une conférence « grand public » car l’objet est de partager dans le corps infirmier et soignant, mais au-delà d’informer tout simplement.

Dans sa conception, l’exposé restera classique, puisque après une courte introduction, je vous proposerai :
Un bref rappel historique, un peu redondant, connu de tous, mais indispensable à la compréhension de l’évolution
Un essai d’analyse porté par un continuum qui doit nous guider d’une micro analyse vers une macro analyse.
Et enfin, nous parlerons de l’incontournable nécessité du témoignage infirmier.

Quelques données succinctes :

  • 460000 infirmières et infirmiers dans le compte rendu du débat qu’il y a eu à l’Assemblée Nationale le 13 juin 2006
  • 87% de femmes.
  • 73% dans des établissements de santé.
  • 14% en libéral
  • 13% en extrahospitalier.
  • Nous travaillons donc en équipe le plus souvent.
  • Un salaire post-bac + 37 mois et demi d’étude a 1420€ en début de carrière
  • 3 corps :
    • Un corps d’I.D.E.
    • Un corps cadre
    • Un corps de directeur
  • Et, le plus important enfin : un exercice extrêmement diversifié.

Effectivement, je vous pourrai vous parler longuement de cet exercice extrêmement diversifié puisque j’ai publié un ouvrage, aux Éditions Ellébore qui s’appelle « Être infirmier aujourd’hui, d’une ONG au monde hospitalier, un parcours sans frontières ».

Et je pourrai reprendre avec vous chaque chapitre et développer l’univers de la Pédiatrie et de la Réanimation Néonatale, vous parler de mes deux missions avec Médecins Sans Frontières en Somalie et en Afghanistan, vous emmener en formation à l’école des cadres de santé, vous raconter des histoires de formation en formation initiale des infirmiers et puis aborder avec l’hypothèse de la réparation, la réalité de la réflexion d’un soignant sur lui-même.

Mais comme je vous l’ai annoncé, j’ai fait le choix de travailler avec vous les grands axes de l’insuffisance de reconnaissance de notre profession : La profession d’infirmière.

Rappel historique

Prendre soin des autres… Le plus vieux métier du monde :

Il existe des spécialistes de l’Histoire de la profession infirmière -je n’en suis pas un-. Mais si l’on résume, l’on peut dire que :
Prendre soin des autres, c’est le plus vieux métier du monde car si la personne humaine n’avait pas en elle cette nature profonde du prendre soin, nous ne serions sans doute pas là pour continuer d’en parler.
Il  y a quelques siècles, vous le savez, ce prendre soin commun a été porté professionnellement par le Don de soi et s’est vu incarné par le bénévolat, les religieuses, les bonnes sœurs. La logique de dévouement supplantait la logique professionnelle et alors, l’idée même de reconnaissance et/ou de salaire n’avait aucun sens. Et que l’on soit croyant ou non, on pourrait dire que  Dieu pourvoyait à la reconnaissance.

L’influence du genre :

Ce phénomène perdure aujourd’hui, par l’influence du genre. Je parle du genre féminin et du genre masculin. Notre profession est à 87% féminine et « comme par hasard » elle souffre d’insuffisance de reconnaissance; à Bac + 3, elle est largement sous-payée. Comme mes collègues, je rêve de parité et d’égalité des salaires… à travail égal, salaire égal. Mais nous,  bien sûr, ce qu’il nous faut c’est à salaire égal par rapport  à d’autres branches professionnelles mieux reconnues, peut-être plus « masculines ».

Le domaine d’exercice :

A mon avis, on va au soin (je parle de la motivation fondamentale à aller vers ce métier), dans une logique de prendre soin de l’autre et l’on se rend compte que jusqu’à la fin des années 70, le cadre législatif que l’on nous propose ou plutôt que l’on nous proposait était faire des soins prescrits par le médecin et si en plus on voulait prendre soin de l’autre et bien on pouvait à condition qu’il nous reste encore un peu temps bien sûr. Ce n’est que depuis 1978 qu’apparaît enfin aux côtés de notre rôle sur prescription (notre rôle de faire des soins pour le médecin), un rôle propre, un rôle qui nous appartient ou je devrai dire plutôt qui nous appartient de nouveau. La médecine, depuis des siècles, en développant son savoir s’était tout simplement appropriée le prendre soin même si sa recherche fondamentale portait essentiellement sur traiter une maladie, soigner un organe.

Sauf erreur de ma part, un historien de la profession infirmière, un vrai, celui-là,  rappelait au Congrès infirmier de Nantes en mars 2006 que les infirmières exerçaient dans le cadre d’une dérogation à l’exercice illégal de la profession médicale.
Elle n’est pas belle la vie! 460 000 infirmières et infirmiers qui exercent dans le cadre d’une dérogation à l’exercice illégal de la profession médicale.
Insuffisance de reconnaissance, disais-je. Le mot est faible!

De la micro à la macro analyse

Insuffisance de positionnement personnel :

Bien sûr, notre métier est technique et relationnel, vous l’avez entendu des milliers de fois. Bien sûr, il repose sur un savoir, un savoir-faire et un savoir être.
Mais l’insuffisance de positionnement personnel, lui, repose principalement sur le fait que la motivation fondamentale à exercer ce métier, je le répète, est caractérisée par la volonté de « Prendre soin de l’autre ». Et c’est en prenant soin de l’autre que, professionnellement, l’infirmière et l’infirmier se positionnent. C’est un choix fondamental, empli d’humanité et de réflexion sur soi, mais ce choix, plus que respectable, induit un positionnement visible « par défaut ».

Je m’explique. Cette qualité, car à mon sens c’est aussi une qualité humaine, ne présenterait aucun handicap si elle était universelle et systématiquement partagée.
Mais quand on analyse le travail, on sait qu’il faut s’y montrer compétent bien sûr, mais aussi qu’il faut se montrer tout simplement, aller au devant de la scène, passer devant l’autre pour être vu. Mais l’infirmière ne sait pas faire ça, l’infirmière ne peut pas faire ça, l’infirmière ne veut pas faire ça. L’objet de l’infirmière est d’aider à faire  marcher celles et ceux qui n’arrivent pas à marcher jusqu’à la scène. On est donc bien loin de passer devant les autres.
Ce qui est intolérable, c’est que cette qualité, ce positionnement de vie, aussi fondamental que nécessaire à l’humanité handicape notre profession dans la société, aujourd’hui.

Insuffisance d’organisation de la profession :

Absence d’organisation interne :

Il n’existe toujours pas, concrètement, d’Ordre infirmier en France.
Cependant, c’est enfin passé à l ’Assemblée Nationale le 13 juin 2006. Et chacun d’entre nous peut lire, s’il le souhaite, le Décret (d’application) du n° 2007-552 du 13 avril 2007 relatif à la composition, aux modalités d’élection et au fonctionnement des conseils de l’ordre des infirmiers et à la procédure disciplinaire applicable aux infirmiers et modifiant le Code de la Santé Publique.

Un Ordre pourquoi ?
A mon avis (mais d’autres le développe mieux que moi : Cf. nombreux articles sur infirmier.com)

Un Ordre pour se reconnaître et être reconnu dans notre profession
Un Ordre pour faire connaître et reconnaître la profession, et c’est différent.
Un Ordre pour proposer des choix, peut-être même des alternatives, négocier des choix, peser sur les choix. 460  000 infirmières isolées et soumises, cela peut faire sourire. 460 000 infirmières, si j’ose dire « Marchant comme un seul homme » (excusez moi mesdames), ça va faire beaucoup moins rire.
Mais pour être un peu plus exhaustif, parlons aussi des inconvénients d’un Ordre :
L’un des risques d’un Ordre, entre autre infirmier, est celui lié à tout Ordre, à tout corporatisme. Le risque est de s’isoler au lieu de s’ouvrir. Il nous faudra être vigilant.
L’autre risque majeur est lié à l’élite. Une élite s’éloignant petit à petit  de sa base et s’épanouissant de mieux en mieux et de plus en plus avec les autres élites des autres Ordres, des autres Organisations, des autres grandes associations, des élites politiques tout simplement. Le risque de l’élite est de n’avoir qu’un seul projet, celui d’être l’élite. Comment nous garantir de cette dérive naturelle, je ne sais pas. Je sais seulement qu’il nous faudra faire de bon choix et surtout, je l’ai déjà dit, rester vigilants. Mais comment?
Le dernier risque est d’affaiblir le militantisme syndical qui est déjà extrêmement faible. Mais je l’ai entendu dans chaque congrès où le débat s’est ouvert. Ordre et Syndicats peuvent travailler en complémentarité. C’est effectivement la seule bonne solution.

Inadéquation de la formation :

Actuellement, les futures infirmières sont formées dans des Instituts de Formation en Soins Infirmiers. Ces études post-baccalauréat (ou avec l’obtention d’un équivalent) s’effectuent après un concours d’admission qui comprend une dissertation, des tests psychotechniques et une épreuve orale. Elles durent 37 mois et demi et repose, à juste titre, sur une formation en alternance théorie – pratique

Ce système est vieillissant, il présente des dérives et des limites.
J’essaie d’expliquer ces limites dans le chapitre 11 du livre précité Être infirmier aujourd’hui.
Il est temps d’affiner la sélection et d’approfondir la formation des personnels qui forment les futures infirmières. On ne peut pas afficher théoriquement les valeurs porteuses du soin et mettre, parfois, en œuvre dans un cursus de formation en soin des valeurs qui semblent antinomiques. Quel contrôle la profession infirmière a-t-elle pour s’assurer que cela ne se produit pas, même si c’est très occasionnel?
On ne peut pas non plus avoir quitté le soin, la réalité de la production de soin, par exemple, 5, 10, 15 ans auparavant et continuer de s’afficher en tant que modèle encore et toujours 5, 10, 15 ans après.
Notre système de formation en IFSI est incohérent (et je pèse mes mots) car il oblige celui qui veut devenir formateur en soin à se séparer du soin. C’est comme si l’on demandait à un professeur en médecine d’enseigner en faculté des savoirs actualisés après avoir quitté l’exercice médical 5, 10, 15 ans auparavant. On crierait au scandale, mais pour les infirmiers, on ferme les yeux. C’est intolérable.

On ferme les yeux ou plutôt l’environnement ferme les yeux parce que :
Certains IFSI veulent garder leurs prérogatives et leur pré carré, c’est normal, c’est humain. Alors que l’évolution logique des choses nous pousse vers une formation universitaire. Mais ces quelques IFSI, s’il y en a, sont largement confortés dans leur positionnement.
En effet, les pouvoirs publics ne veulent pas, non plus, d’une reconnaissance universitaire qui obligerait à reconnaître les compétences des infirmières et dès lors à les payer réellement à Bac + 3 ou au-delà. De plus, hiérarchiquement, vous imaginez un Directeur d’hôpital (et ses sous - directions) qui aurait en face de lui des centaines d’infirmières à Bac + 3 + 5 ou + 7.
Enfin, accéder à un réel niveau de recherche, à un réel niveau de doctorat, pour celles et ceux qui « pousseraient leurs études jusque là », c’est positionner les soins infirmiers au même niveau scientifique que les soins médicaux. C’est toujours travailler en collaboration avec les médecins, certes, mais c’est enfin travailler d’égal à égal. Et ça, ce serait une véritable révolution dans la société française. La plupart des pays d’Europe a ou se mobilise pour une formation universitaire. Depuis 30 ans, je rêve d’une formation universitaire, et c’est l’Europe qui nous l’apportera. Je dis simplement merci! C’est l’Europe, parce que, sauf erreur de ma part, le Ministre de la santé « sortant », nous avait laissé entrevoir à plusieurs reprises notre accès à la filière universitaire mais concrètement il n’en est rien.
Dans un cursus universitaire, la Licence validerait la formation nécessaire à l’exercice infirmier.
Le Master permettrait de développer les compétences nécessaires dans le champ clinique, au lit du patient, dans le champ managérial, pour encadrer les équipes, dans le champ de la formation, pour former les étudiants, dans le champ économique et financier pour répondre à la nécessité de contrôler les dépenses ou en tout cas de les utiliser au mieux et de rendre compte. Ces développements cliniques permettraient, entre autre, à la psychiatrie d’être enfin et de nouveau reconnue dans sa spécificité puisqu’elle pourrait  développer une filière universitaire comme les autres spécialités.
Enfin, le Doctorat permettrait, je me répète, d’accéder un réel niveau de recherche et d’adapter nos soins aux résultats probants comme le disent les Québécois et comme vous le faites dans vos spécialités. Une véritable Evaluation des Pratiques Professionnelles ne pourra se décliner correctement qu’à ce niveau là. 

Insuffisance de positionnement au sein du système hospitalier :

A l’hôpital deux grands pouvoirs s’affrontent : le pouvoir administratif et le pouvoir médical. Je n’invente rien, ce n’est pas un scoop. On peut imaginer que le pouvoir administratif pense parfois que les grands médecins ne sont pas suffisamment conscients de leur devoir dans le domaine du contrôle des dépenses publiques. Quant aux grands médecins, ils signifient parfois l’incompétence des directions  et du monde administratif. J’ai volontairement limité mes propos. Et dans cette bataille des Chefs 73% de 460 000 infirmières soit 335 000 infirmières comptent les points aux côtés des malades. 335 000 infirmières et infirmiers dont certains se battent, pour qu’au-delà de la logique comptable purement administrative et au-delà de la logique organique ou organiciste promue parfois par le corps médical, la logique d’accompagnement du malade portée par les paramédicaux soit enfin prise en compte. Les paramédicaux devraient faire naître un 3ème pouvoir, à l’hôpital, ne serait-ce que par leur compétence et leur nombre.

Mais face à l’hypothèse de ce 3ème pouvoir montant pendant ces 2 dernières décennies, l’application de la nouvelle gouvernance dès janvier 2007, quelque soit aussi son intérêt, devrait réconcilier les deux uniques pouvoirs en place : Le pouvoir administratif et le pouvoir médical. Chacun des 2 imaginant être en train de manipuler l’autre ou tout du moins de lui faire entendre raison.
Les médecins reprennent le pouvoir décentralisé au niveau des pôles. Et les administratifs comptables pensent avoir enfin piégé les médecins en les obligeant à répondre de leurs dépenses et en leur greffant pour mieux se faire d’un bras droit administrativo - comptable.
Quant au grand perdant, bien sûr, c’est le malade, car dans la foulée, cela, on n’en parle pas dans les médias, on décapite l’encadrement paramédical et on valide une pénurie infirmière organisée que les cadres paramédicaux éradiqués ne pourront plus ni gérer ni dénoncer.
Le 3ème pouvoir paramédical est mort avant d’être né. Et si, par un malencontreux hasard, un incroyable hasard, l’élite de l’Ordre infirmier naissant, celui que nous allons élire, un jour, valide cet état de fait et préfère « s’acoquiner » avec les élites administratives et médicales, nous en reprenons pour 5 à 10 ans, voire plus, d’insuffisance de reconnaissance.

Insuffisance d’effectifs :

Au début des années 90, on a dit aux formateurs qui étaient dans des petites écoles d’infirmières, il faut regrouper les structures. Il faut faire des économies d’échelle. Vous n’êtes pas rentables, fusionnez! De gré ou de force, nous l’avons fait. Mais parallèlement, les quotas d’entrée dans les écoles et dans les IFSI (la nouvelle appellation des écoles depuis 1992) ont diminué alors que le système n’était pas totalement en équilibre. Il y avait déjà un déficit et l’on savait déjà que la pyramide des âges nous serait défavorable dans les années à venir.

A l’époque, j’ai, personnellement, validé une erreur d’analyse franco-française, reposant sur des cohabitions politiques difficiles, des changements volontaires d’orientations qui ne prenaient pas en compte les besoins des français mais uniquement les besoins nécessaires à l’opposition des politiques politiciennes. Et puis, à la fin des années 2000, on a tous vu que la pénurie infirmière touchait un certain nombre de pays en Europe et là, j’ai compris (comme d’autres) que ce n’était pas qu’une erreur franco-française, mais une erreur en partie européenne et le doute a commencé à s’insinuer. Je me suis dit que plusieurs erreurs en même temps avec des politiques affichées différentes, ce n’était pas possible. Enfin, j’ai eu la chance d’intervenir au 3ème  Congrès mondial infirmier de la Francophonie en 2006, et là j’ai entendu que ce déficit en infirmières touchait aussi, outre atlantique, pas seulement le Québec, mais l’ensemble de l’Amérique du Nord et que les États-unis dans quelques années seraient en très grand déficit d’infirmières et qu’ils « pomperaient » sur l’ensemble des pays anglophones qui eux-mêmes, on peut le supposer, pomperont comme ils pourront. (Que celles et ceux qui ont été élevés dans la culture Shadocks fassent des liens).

Loi du marché, Loi de l’offre et de la demande ?

Bref. Face à cette pénurie d’infirmière, cette pénurie française, européenne, mais en fait mondiale, on ne peut plus valider que ce soit simplement le fruit de quelques erreurs nationales marginales.

Cette erreur mondiale résulte obligatoirement d’une logique mondiale ou d’une même illogique mondiale.
Mon hypothèse est la suivante :
Que l’on soit en accord ou non avec une logique de système libéral, on sait que ce système libéral repose sur le libre échange et la Loi du marché. Et la Loi du marché c’est quoi? Pour un néophyte comme moi, la loi du marché : c’est la demande qui régule l’offre. On analyse les demandes et s’il y a émergence d’une demande on met en place une réponse, c’est l’offre. C’est assez simple, il n’existe pas de contrôle, l’état n’intervient pas.
Certains pensent aussi que l’offre régule la demande. On l’a vu dans le domaine médical : depuis 20 ans, plus on augmente le nombre de médecin au kilomètre carré, plus le nombre de consultations par habitant augmente. Donc oui, l’offre régule aussi la demande. Et je pense qu’il y a des gens entre guillemets intelligents dans tous les pays développés du monde qui ont pensé et appliqué la même théorie, mais dans le sens inverse, dans le sens : en diminuant l’offre, on doit par conséquence diminuer la demande. En diminuant l’offre de soins, on doit pouvoir diminuer la demande de soins et de fait quelques soient les systèmes réduire les trous des « Sécurités Sociales » ou financements analogues… Mais ça politiquement, on ne peut pas le dire. Mais on peut dire : on va mieux gérer, il faut mieux gérer, il faut éviter nos dépenses inutiles. On a le droit à l’erreur, mais politiquement on n’a pas le droit de dire je vais faire volontairement une erreur. Alors pour diminuer l’offre de soins (dans l’attente de diminuer les quotas médicaux, ce qui est le cas maintenant), il suffisait de diminuer un paramètre, un paramètre docile, un paramètre qui a du mal à se mobiliser, un paramètre qui est en désordre puisqu’il n’avait pas d’Ordre, un paramètre qui ne fait pas de hautes études, un paramètre qui ne sait pas vraiment se plaindre puisqu’il est dans le recueil de la plainte de l’autre. Ce paramètre : c’est nous. Nous, les infirmières et les infirmiers.

La demande de mieux vivre augmente et augmentera toujours, c’est notre vrai bien

Notre premier bien est la vie, soit on l’a, soit on ne l’a pas. Mais on ne considère pas la vie comme un bien, on la considère aussi comme un fait. C’est en cela que mieux vivre est notre premier bien et que tout le monde cherche à mieux vivre. C’est pour cela que l’on ne pourra jamais contrôler la demande. Cette demande répond à un bien vital. Rester en santé, c’est juste l’étape au dessus de l’instinct de survie. Donc tout le monde cherche à rester en santé, tout le monde dès qu’on en a pris conscience. Ce bien de consommation ne peut pas être contrôlé par une réduction de l’offre car c’est un bien fondamental. Les économistes seront obligés de le reconnaître. Les économistes l’ont peut être, d’ailleurs, déjà reconnu.

Inadaptation ou démantèlement du service public ?

Mais les politiques, eux, l’ont-il reconnu? Au-delà des enjeux économiques, la vraie question est : Sommes-nous ou non dans une phase de démantèlement du service public?

Je me garderai bien de parler du nombre de scanners, de la fusion des hôpitaux, du budget de la santé, de la T2A, depuis le début de mon exposé, je suis très réducteur, je ne parle que de ce que je connais, des infirmières et des infirmiers. Et par rapport à la question « Sommes nous dans une phase de démantèlement du service public de santé? », et au vu du déficit d’infirmières qui perdure et qui va perdurer, ma réponse est oui, nous sommes dans une logique de démantèlement du service public. Rappelez-vous 73% des infirmières travaillent à l’hôpital. C’est l’hôpital qu’on est en train de démanteler. On est en train de le démanteler au profit des filières privées de soins. Mais me direz-vous pour que les filières de soins fonctionnement, il leur faut des infirmières. Oui, mais pour que les filières privées de soins prennent vraiment leur essor, il faut d’abord démontrer que l’hôpital public est « en partie obsolète » et qu’il ne répond plus totalement aux besoins de santé public de la population. Et aujourd’hui, nous en sommes là, et c’est l’avenir, dans 3, 5 ou 10 ans, qui nous dira si cette hypothèse était exacte.
D’ailleurs, cette hypothèse est en corrélation avec le point suivant. (Heureusement!)

Évolution de la profession : par choix ou par défaut ?

Aujourd’hui, en France – cela n’engage que moi - on distingue « 2 grands axes d’évolution » de la profession d’infirmière.

Le premier, qui existe déjà depuis quelques années, est celui d’infirmière clinicienne. Il me semble qu’une infirmière clinicienne est une infirmière qui acquière et qui développe des compétences dans un domaine clinique spécifique. Cet axe va se développer et l’entrée de la formation en soins dans un cursus universitaire permettrait de développer autant de champs cliniques que cela est nécessaire. Ils se traduiront sans doute par des Masters. Et c’est une bonne chose.
Je serai plus beaucoup plus nuancé pour le second axe. Celui de l’infirmière coordonnatrice de soins et/ou coordonnatrice de parcours de soins. C’est potentiellement porteur puisque l’on évolue d’un niveau de production de soins à un niveau de coordination de soins. L’infirmière tient déjà bien souvent ce rôle. Et le lui reconnaître serait une bonne chose. Mais la cantonner dans ce rôle pose quelques questions :

  1. Dans une logique de pénurie, en accédant principalement à ce travail (de coordination) la question qui se pose est : A qui l’infirmière délègue-t-elle ou délèguera-t-elle les soins qu’elle ne produira plus pendant qu’elle occupera cette fonction ? A une catégorie professionnelle sous-qualifiée pour les soins concernés? Si oui, il y aura baisse de la qualité de la prise en charge du patient? Mais le patient pourra-t-il s’en rendre compte? La V2, c’est-à-dire l’Evaluation des Pratiques Professionnelles détectera-t-elle ce biais? Ma réponse est déjà négative car les pratiques professionnelles peuvent être correctes, mais le nombre d’infirmières au lit du patient insuffisant!
  2. Cette nouvelle organisation d’une super infirmière encadrant plusieurs sous - infirmières ou plusieurs super aides-soignants serait comme par hasard beaucoup moins coûteuse. On pourrait les implanter massivement dans les filières privées de soins. On ferait même l’économie du personnel d’encadrement soignant qui passe une partie de son temps à défendre la profession d’infirmières, la qualité des soins et à réclamer plus d’effectifs. Les filières privées de soins démontreraient donc qu’elles sont moins coûteuses puisque le budget de l’hôpital repose à 70 - 80% sur les dépenses en personnel.
  3. De fait, on peut émettre l’hypothèse d’un lien  - qui n’est pas totalement absurde - entre la pénurie actuelle d’infirmière, la montée en charge des filières privées de soins et la réflexion sur les nouveaux métiers pour exercer auprès du patient. J’insiste, nous devons rester très vigilants et surtout nous devons oser parler de tout cela aux médias.

De l’intérêt du témoignage

Au-delà de grandes théories « hypothético exactes ou fausses », l’avenir nous le dira, mon souhait, aujourd’hui, mon souhait concret est de faire mieux reconnaître la réalité du travail soignant et en particulier celui de l’infirmière. Mais pour faire mieux connaître et reconnaître la réalité du travail infirmier, il faut (entre autre et aussi) rendre visible ce qui ne l’est pas ou peu. Et ce qui ne l’est pas ou peu : c’est notre intimité du travail avec le patient. Et c’est normal, parce que justement c’est intime. C’est une voie que nous n’avons pas encore développée.

Personnellement, j’ai travaillé cette logique de témoignage pendant des années et c’est ce qui m’a permis de publier aux Éditions Ellébore un ouvrage intitulé : « Être infirmier aujourd’hui, D’une ONG au monde hospitalier, Un parcours sans frontières »

Ce livre décrit les expériences les plus intenses de ma carrière et soulève les questionnements posés par chacune d’elles.
L’espace visité couvre principalement le monde hospitalier et  humanitaire mais aussi le travail en intérim, en entreprise… et le champ de la formation initiale en soins infirmiers.

Les problématiques soulevées sont parfois complexes et concernent le « prix de la vie », l’engagement professionnel, le respect de la déontologie et la souffrance du soignant.
Le but est d’emmener le lecteur dans des conjonctures de soins ou de formations peu habituelles, parfois extrêmes, de le faire voyager dans un univers qu’il ne connaît peut-être pas et de lui montrer que quels que soient le temps et le lieu, la réflexion sur les soins reste toujours incontournable et universelle.
L’étudiant ou le jeune diplômé y découvre de nombreux « cas concrets réels» qui peuvent lui permettre d’avancer, à son rythme, dans la construction de son identité professionnelle.
Le soignant plus chevronné, qui ne peut partager actuellement certaines expériences difficiles, y trouve un espace de rencontre, car il perçoit, qu’ailleurs et autrement, c’est au fond la même chose qu’il a vécue.
Enfin, le lecteur, qui n’est pas impliqué dans le soin, est invité à comprendre, de l’intérieur le questionnement du soignant sur lui-même et les débats éthiques de la profession.

C’est ce même esprit de témoignages que je souhaite développer au sein de notre profession pour nous faire mieux connaître et reconnaître.

Pour se faire, j’ai créé un site Internet : www.etre-infirmier-aujourdhui.com
Où j’appelle les soignants à témoigner  :
Si vous êtes infirmier(e), aide-soignant(e), kinésithérapeute, assistante sociale, cadre de santé... bref acteur paramédical de santé, dans le secteur public, privé ou libéral, vous avez forcément vécu des moments professionnels exceptionnels. Ce ne sont pas les mêmes que ceux décrits dans "Être infirmier aujourd'hui", mais je suis certain qu'ils méritent tout autant d'être partagés.
Je souhaite que vous osiez les partager avec moi comme j'ai osé le faire avec vous. Il vous suffit de cliquer maintenant sur infirmier.philippe@wanadoo.fr et de vous autoriser à raconter ce qui est si merveilleux, mais aussi parfois si dur, dans notre profession, ce qui est ou ce qui a été « votre intimité du soin ».
Je prendrai le temps de vous lire et de vous répondre.
Enfin, nous verrons ensemble, si vous le souhaitez -et seulement si vous le souhaitez-, comment faire apparaître dans la rubrique "Témoignages", en tout ou partie, de façon anonyme ou non, avec relecture ou sans, ce que vous m'aurez confié, dans un premier temps à titre strictement personnel.
C’est ainsi que nous pourrons construire ensemble une facette de la de la mémoire collective de la profession soignante et d’infirmière en particulier et participer à mieux accompagner celles et ceux qui vivent les soins au quotidien ou qui s’y destinent.
Nous appellerons ensemble cette rubrique de témoignages :
"Quelques soins sans frontières"

 

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