IBODE

La réingénierie de la formation IBODE effective, quels impacts pour la spécialité ?

Les textes signalant l’universitarisation de la formation des infirmiers de bloc opératoire (IBODE) viennent de paraître au Journal Officiel. Une évolution qui était très attendue par la spécialité, partagée entre satisfaction d’atteindre plus de reconnaissance et crainte de la voir débordée par le sujet des mesures transitoires.

Apprentissage, blocs de compétences, VAE..., la réingénierie de la formation IBODE est actée.

La grande Arlésienne est enfin arrivée. C’est ainsi que Marie-Sophie Niay, qui dirige l’Association des Enseignants des Écoles d’Infirmiers de Bloc Opératoire (AEEIBO), résume la publication dans le Journal Officiel du 29 avril du décret et de l’arrêté entérinant la réingénierie de la formation IBODE. Il faut dire qu’avant d’être validé par le Haut Conseil des Professions Paramédicales (HCPP) le 14 avril dernier, le projet d’universitarisation s’est fait attendre pendant 16 longues années. Après plusieurs mois de discussion, représentants de la profession et Direction générale de l’offre de soin (DGOS) se sont finalement entendus. Au sein de la spécialité, l’heure est donc à l’expression d’une certaine satisfaction, toutefois teintée de prudence.

Un facteur d’attractivité

Je trouve que cette réingénierie est une bonne chose, réagit Magali Delhoste, présidente de l’Union Nationale des Associations d’Infirmier(ière)s de Bloc Opératoire Diplômé(e)s d’État (UNAIBODE). Nous allons enfin pouvoir nous inscrire dans le cursus LMD [ndlr : licence, master, doctorat]. Car si les infirmiers en soins généraux voient leurs études validées par la délivrance d’un diplôme de grade licence, la spécialité IBODE, qui requiert de repasser sur les bancs de l’école, n’était pas sanctionnée par l’obtention d’un master. De quoi freiner la reconnaissance de ses compétences, estimaient ses représentants et associations. Aussi cette universitarisation est-elle perçue comme un facteur essentiel pour en renforcer l’attractivité. Elle devrait normalement rendre la spécialité plus attractive, car nous passons dans un régime de formation homogène par rapport à toutes les autres formations. Il était temps de le faire, abonde Marie-Sophie Niay. Pour nous, ce n’est pas une reconnaissance, nuance de son côté Grégory Chakir, le porte-parole du Collectif Inter-Bloc, qui y voit plutôt une évolution normale de la formation s’inscrivant dans le cadre du processus de Bologne*.

Cette universitarisation des études d’IBODE s’accompagne d’un certain nombre de modifications dans la constitution des cursus, qui devraient notamment faciliter le parcours des professionnels demandant une Validation des Acquis de l’Expérience (VAE). Les textes prévoient en effet un découpage de la formation en blocs de compétences, auparavant divisée en modules, qui simplifierait l’acquisition des connaissances manquantes. Avant, les personnes en VAE étaient obligées de marquer un arrêt dans leur cursus car elles ne pouvaient pas aller chercher les deux ou trois compétences qui leur manquaient dans la formation, celle-ci n’étant pas du tout pensée en termes de compétences, explique ainsi Mme Delhoste. Ils pourront désormais aller les chercher au sein du cursus, c’est-à-dire qu’ils auront la possibilité d’intégrer partiellement ces blocs de compétences. Conséquence espérée : attirer plus de personnes en VAE pour renflouer les effectifs d’IBODE dans les établissements, actuellement en pénurie. S’y ajoute enfin la possibilité pour les infirmiers de poursuivre leurs études pour obtenir un doctorat, le master étant indispensable. Même s’il n’existe pas actuellement de doctorat IBODE, note la présidente de l’UNAIBODE. Pour les employeurs, enfin, cette réingénierie est une bonne chose, ajoute Marie-Sophie Niay, car il permet de multiplier « les voies d’accès à la formation », en particulier avec l’apprentissage.

De nouvelles modalités d’intégration

Côté intégration des écoles d’IBODE, l’épreuve d’admissibilité, qui reposait sur un contrôle écrit des connaissances, est remplacée par la présentation d’un dossier professionnel, où le candidat explique son cursus, détaille Marie-Sophie Niay. Puis a lieu une épreuve orale d’admission durant laquelle il expose ses motivations. Pas de quoi entraîner un nivellement général par le bas, note-t-elle, soulignant que ces modalités d’entrée ont déjà été appliquées lors des concours 2020-2021 en raison de la crise sanitaire. Dans certaines écoles, cela se passe très bien pour ceux qui ont été admis, et dans d’autres, un peu moins bien. On ne craint pas de perte de compétences. À noter que la mise en place d’une épreuve orale a été réclamée par la profession lors des discussions avec les pouvoirs publics.

Nous n’aurons pas la reconnaissance en master des anciens diplômés mais ça ne nous fermera pas les portes d’une évolution universitaire.

Toutefois, les textes venant de paraître, les écoles seront-elles prêtes en septembre 2022, pour la rentrée ? Oui, répond Mme Niay. L’AEEIBO travaille sur le sujet depuis un moment. Les écoles vont être très réactives et en capacité de mettre en place les nouvelles modalités. Pour autant, elle reproche au contenu final du texte un manque d’ambition. La réingénierie de la formation représentait une opportunité d’en élever le contenu, explique-t-elle, pointant particulièrement la notion répétée d’aide dans les actes et activités des IBODE, qui tendrait à leur attribuer un rôle plus subalterne. Certes, on intègre un stage de recherche de 4 semaines, mais nous allons avoir une très grande difficulté à le mettre en place. Il faut savoir que toutes les écoles d’IADE, qui incluent aussi ce type de stage, ont beaucoup de mal à en trouver, souligne-t-elle. On demandait autre chose. Le sort des IBODE formés avant 2022 demeure, lui, en suspens, aucun effet rétroactif n’étant prévu pour eux. Nous n’aurons pas la reconnaissance en master des anciens diplômés mais ça ne nous fermera pas les portes d’une évolution universitaire. Ce sera du cas par cas et ce sera évalué par les universités, précise néanmoins M. Chakir.

Les mesures transitoires toujours au cœur du débat

Reste que cette réingénierie ne peut pas être décorrélée de deux autres problématiques majeures : les mesures transitoires et la nécessité d’augmenter les salaires. La première est au cœur des craintes de la spécialité, à tel point qu’elle pourrait, pour certains, remettre en cause l’intérêt de la réingénierie si les autorisations délivrées aux infirmiers en soins généraux se pérennisaient. Si les mesures transitoires n’obligent pas à la formation, si les moyens ne sont pas mis en place pour permettre la formation massive d’infirmiers, alors les employeurs vont se contenter des autorisations données aux infirmiers en soins généraux, s’inquiète ainsi Grégory Chakir. On ne peut pas dire que la réingénierie est une avancée et, de l’autre côté, s’en contenter en disant qu’il faut autoriser les infirmiers à exercer le même métier que les IBODE sans les accompagner vers une formation à la spécialité. Une inquiétude que partage Marie-Sophie Niay, qui relève que les mesures transitoires ont été acceptées pour remédier temporairement à la pénurie de personnel mais que les autorisations ne doivent pas devenir pérennes. Et une inquiétude d’autant plus marquée que l’arrêté précise que l’une des mission des écoles d’IBODE est d' assurer la formation aux actes exclusifs. Une disposition dont les représentants de la spécialité avaient réclamé le retrait lors de la présentation des textes au HCPP. Que sous-entend cette phrase ? Nous sommes en réingénierie ; il n’y a plus lieu de parler d’actes exclusifs, réagit-elle. Il aurait fallu sortir les textes relatifs à la réingénierie et aux mesures transitoires en même temps. Ce n’est pas clair. Je reste donc très prudente.

Dès lors qu’on reconnaîtra un grade master pour la spécialité, il faudra évidemment que les salaires suivent

En revanche, au sein de l’UNAIBODE, les craintes sont plus modérées. C’est une crainte qui se conçoit, admet Magali Delhoste. Mais il faut partir du principe que les mesures transitoires ne sont pas faites pour être pérennes. […] Et si c’est le cas, toute personne qui sera dans ce dispositif aura le choix de faire la VAE, de rester en mesures transitoires jusqu’à la retraite ou de faire l’école. La spécialité s’interroge d’autant plus que les pouvoirs publics avaient jusqu’au 30 avril pour rendre leur décision et qu’elle n’a pas été informée d’une quelconque avancée.

Quant à la question du salaire, elle a également été mise sur la table. Et aucune augmentation n’est actuellement prévue pour les futurs IBODE. On nous a rappelé que la NBI allait entrer en application, ce que nous avons immédiatement contré en disant qu’il s’agissait de l’application d’une décision de justice et non d’une valorisation, s’insurge Grégory Chakir. Au sein du Syndicat National des Infirmiers de Bloc Opératoire (SNIBO), qui dépend de l’UNAIBODE, on défend une même revendication de revalorisation. Dès lors qu’on reconnaîtra un grade master pour la spécialité, il faudra évidemment que les salaires suivent, confirme Magali Delhoste, qui espère que les discussions pourront s’ouvrir à partir de septembre, lorsque la mise en place de la réingénierie sera effective. L’objectif : viser au moins une base d’égalité salariale avec les infirmiers anesthésistes (IADE), dont les études sont validées par un Master.

*Processus continu de mesures prises afin d’harmoniser les systèmes d’enseignements supérieurs européens entre eux, lancé en 1999 et qui instaure notamment le système en trois cycles (bachelor, master et doctorat) et celui de crédits ECTS.

Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr

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