C’est un rapport que le ministère de la Santé a préféré un temps glissé sous le tapis. Jusqu’à ce que Le Canard Enchaîné révèle, en ce début du mois d’août, son existence. L’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a produit en janvier dernier un rapport qui enfonce le clou d’un sujet qui alerte depuis 2023 la communauté soignante : la France est marquée depuis ces «quinze dernières années, par une augmentation continue et grave de la mortalité infantile». En 2024, rappelle le document, le taux de mortalité infantile atteignait selon l’INSEE 4,1 pour 1 000 naissances, quand en 2011, à son point le plus bas, il était de 3,5.
Sur la scène européenne, la France fait donc figure de mauvais élève. Alors que «nos partenaires de l’UE continuent, eux, leur trajectoire à la baisse» depuis le début des années 2010, en mars 2025, l’Institut national d’études démographiques (INED) plaçait la France en 23ème place dans le classement sur la mortalité infantile. « Si la France connaissait le taux de mortalité infantile moyen de l’UE, soit 3,3 ‰, ce sont les morts de 529 enfants dans leur première année qui auraient pu être évitées en 2024», assène ainsi l’IGAS ; et ce sont 1 057 enfants qui auraient vécu si la France avait eu un taux de mortalité infantile semblable à celui de l’Italie, soit 2,5%. Et de brandir un dernier chiffre pour faire bonne mesure : en 2024, 2 709 enfants sont décédés avant leur premier anniversaire, «ce qui représente un décès pour 250 enfants nés vivants)». «On le mesure ainsi, il existe à l’heure actuelle, en France, un excès de mortalité néonatale, et donc infantile, considérable.»
Une situation due à une pluralité de facteurs
Le phénomène est, bien sûr, multifactoriel. Et la plupart des causes sont connues. Il y a d’abord l’élévation de l’âge moyen des femmes enceintes et la part croissance des mères de plus de 35 ans, passée de 19,1% à 25,8% entre 2010 et 2019. Mais aussi la dégradation de leur état de santé, avec une prévalence croissante de pathologies maternelles ; la part des femmes en surpoids ou en situation d’obésité a cru de 9 points entre 2003 et 2016, indique le rapport. De fait, les risques de complications – dont la mortalité néonatale - augmentent. S’y ajoutent la hausse des grossesses multiples, pour lesquelles «le risque de mourir avant un an est cinq fois plus élevé pour les enfants issus d’un accouchement multiple que pour ceux issus d’un accouchement simple : 16,7 ‰ contre 3,3 ‰.» Entre les périodes 2010-2014 et 2015-2022, le taux de mortalité infantile touchant ces enfants a augmenté de 2,3 points.
S'y associent les inégalités socio-économiques. «Le risque de décès néonatal est nettement plus élevé dans les zones les plus défavorisées où vivent les femmes les plus pauvres.» Un constat particulièrement net dans les territoires ultramarins, où la situation est particulièrement préoccupante. Et dans le même élan, les enfants de femmes immigrées présentent des risques accrus de complications quand leurs mères sont plus exposées aux risques de mort maternelle ou de morbidité maternelle sévère. «Le taux moyen de mortalité infantile atteignait 4,6 ‰ pour les mères nées au Maghreb et 7,5 ‰ pour celles nées dans un autre pays d’Afrique, soit 2,2 fois plus que le taux enregistré chez les femmes nées en France», donne ainsi l’IGAS en exemple.
La fermeture des petites maternités, ni facteur aggravant, ni solution miracle
Vient enfin l’épineuse question de la fermeture des petites maternités. Le sujet est abrasif. En mars 2023, un rapport préconisait la fermeture de plus de 100 maternités de celles pratiquant moins de 1 000 accouchements par an, arguant du manque de personnel suffisant pour assurer une prise en charge la plus sécurisée possible. Un an plus tard, un rapport sénatorial appelant à la réorganisation des soins en périnatalité creusait le sillon. De quoi provoquer une levée de bouclier chez les élus locaux, qui font de la présence de ces maternités un enjeu d’accès aux soins et d’attractivité du territoire.
Làs, l’IGAS balaie à son tour ces arguments. «Les restructurations de l’offre de soins ne semblent pas avoir eu d’effet notable sur les évolutions de la mortalité infantile (néonatale) depuis 2011», note-t-elle. Autrement dit, le phénomène de concentration des maternités dans de plus grands établissements ne constitue pas l’un des facteurs de la hausse du taux de mortalité infantile. Mais pas non plus une solution miracle, loin de là. Des départements particulièrement bien dotés en maternités de niveaux 2 et 3 enregistrent néanmoins des résultats sanitaires dégradés ou même très préoccupants, poursuit la mission. Sur la question, sa conclusion est donc lapidaire : imaginer comme «solution à un grave problème de santé publique, multiforme et multifactoriel, la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités [...] constituerait une réponse mécanique, datée, comme plaquée sur la situation actuelle, en décalage par rapport à l’ampleur du problème populationnel à l’origine de la dégradation sanitaire constatée.»
La question des effectifs en santé
Ce qui pèche, finalement, ce sont avant tout les pénuries en professionnels de santé, victimes de politiques successives de réduction des coûts, et les défaillances en termes de prévention. Car d’une part, si les effectifs de certaines professions augmentent (sages-femmes, pédiatres), ils restent insuffisants face aux besoins, alors même que le taux de natalité est en diminution. En cause : «un changement de paradigme sociétal, un changement de philosophie explicite, exprimé et assumé par les professionnels et leurs représentants», celui, bien légitime, qui consiste à trouver un meilleur équilibre vie personnelle/vie professionnelle. Ce tournant sociétal se traduit par des difficultés majeures non seulement de recrutement mais aussi de fidélisation des personnels. Quant à la prévention, si plusieurs dispositifs ont été mis en place au cours des dernières années (rendez-vous périnatals, centres périnataux de proximité...) pour assurer un meilleur suivi des femmes enceintes et des enfants durant leurs 1 000 premiers jours, les populations les plus vulnérables sont encore trop souvent dans l’impossibilité d’y accéder.
Près de 25 recommandations pour agir à tous les étages
À l’issue de son analyse, la mission de l’IGAS soumet 24 recommandations, avec des niveaux de priorité variés, et qui ciblent aussi bien les institutions et les professionnels de santé que les instances de gouvernance :
-
Renforcer la néonatalogie en agissant rapidement et de manière très forte sur les équipements en lits (avec un ratio minimal d’un lit de réanimation néonatale pour 1 000 naissances), la formation des personnels (attribution des postes d’internes, révision des maquettes de formation infirmières), la fidélisation des équipes par l’allègement de la permanence des soins, la sécurisation des soins et des équipes...
-
Évaluer régulièrement les compétences individuelles des professionnels et la qualité des soins, dans une logique de certification périodique des professionnels de santé médicaux et non médicaux ;
-
Améliorer le suivi des femmes enceintes en renforçant le dépistage, la prévention, la capacité à détecter les situations à risque et à prévenir les grossesses pathologiques
-
Se donner les moyens de toucher les publics les plus vulnérables et les plus éloignés des parcours de soins (démarche d’aller-vers, relance systématique de l’Assurance-maladie...)
-
Améliorer l’accompagnement des nouveau-nés et de leur mère, y compris sur le volet santé mentale pour ces dernières, pendant le premier mois qui suit la naissance
-
Renforcer la lisibilité et garantir l’exhaustivité de l’information délivrée à la mère durant la période périnatale et en faciliter l’accès
-
Ou encore travailler dès 2026 à la mise en place d’un nouveau «plan stratégique périnatalité» pour la période 2027-2030 afin de se donner les moyens de faire face aux difficultés qui contribuent à la dégradation de la situation de la France
«L’essentiel de la réduction des risques de mortalité infantile se joue» d'abord lors de la grossesse, «dans la capacité à prévenir, détecter puis prendre en charge les situations à risque» et après l'accouchement, dans celle «à prendre en charge les jeunes enfants dont l’état le requiert dans les services de néonatalogie», conclut-elle.
SANTÉ PUBLIQUE FRANCE
Incendie en Gironde : un impact sanitaire limité malgré une hausse des pathologies respiratoires
PRÉVENTION
Infections à pneumocoques : deux nouveaux vaccins recommandés par la HAS
CATASTROPHE NATURELLE
Incendies en Gironde, les soignants s'organisent dans l'urgence
ACCÈS AUX SOINS
Infirmiers, médecins généralistes... l'accessibilité recule légèrement en 2024