«Il faut vous imaginer une grande cabine plombée, avec deux détecteurs à l’intérieur.» Dedans, un salarié qui présente un risque d’exposition à des rayonnements ionisants. À l’extérieur, Manon Dessertenne, infirmière en santé au travail. Cette cabine, c’est l’un de ses outils de travail, celui qui lui permet de réaliser les examens anthropogammamétriques, au cœur de son activité. «C’est un grand mot ! Ça vient du grec “anthropos” qui veut dire “homme”, “gamma” pour désigner les rayonnements ionisants, et “métrie”, pour la mesure.» Car Manon Dessertenne n’exerce pas dans n’importe quel secteur : elle est infirmière en santé au travail en centrale nucléaire. Depuis 2011, avec une dizaine d’autres infirmiers, elle assure le suivi des salariés d’EDF de la centrale de Gravelines, dans les Hauts-de-France. En binôme avec une collègue, en étroite collaboration avec un médecin et au sein d’une équipe pluridisciplinaire (psychologue, toxicologue, assistantes sociales), elle prend en charge entre 600 et 700 personnes, dans un milieu ultra-sensible et ultra-sécurisé.
"On apprend étape par étape"
À l’origine de son exercice, il y a un désir - celui nourri lors d’un stage étudiant de travailler en santé au travail, «dans un service autonome», spécifique à une entreprise, pour être «au cœur d’une industrie» – et une interrogation. «J’ai toujours vécu près de la centrale nucléaire de Gravelines. Je me suis toujours demandé ce qu’il pouvait bien y avoir derrière ses barrières. Et le côté technique m’intéressait.»
À l’époque, il n’existe pas de formation spécifique pour les infirmiers qui se destinent à la santé au travail ; elle n’est devenue obligatoire qu’en mars 2023 (voir encadré). Alors Manon Dessertenne suit un cursus classique : études d’infirmier, suivies de deux ans à l’hôpital de Calais, où elle navigue d’abord comme remplaçante de service en service en fonction des besoins, avant d’occuper un poste réparti à mi-temps aux urgences et en traumatologie. «Au bout de 2 ans, j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour de ce que je pouvais apprendre au niveau technique.» Ce sera donc EDF.
Le décret relatif à la formation spécifique des infirmiers en santé au travail a été publié au Journal officiel du 28 décembre 2022. Il impose aux professionnels qui se destinent à ce type d’exercice une formation théorique de 240 heures, associée à un stage de 105 heures, qui doivent leur permettre d’acquérir un certain nombre de connaissances : du monde du travail et de l’entreprise, des risques et pathologies spécifiques au monde professionnel, des actions de prévention collectives et individuelles, du suivi individuel des salariés (dont risques d’exposition), et de la prévention de la désinsertion professionnelle. Ce texte a ensuite été complété en janvier 2023 par un arrêté spécifiant les modalités d’organisation et d’évaluation de cette formation.
Le suivi de cette formation reste valable pour les infirmiers qui exerçaient en santé au travail avant 2023. Pour remplir cette exigence, Manon s’est tournée vers une licence «sciences sanitaires et sociale – parcours santé/travail», avec une partie théorique, centrée notamment sur l’évolution de la réglementation à valider, et une seconde, soumise à la Validation des acquis de l’expérience (VAE).
Là, durant un an, an et demi, elle va se former : en passant par «une académie des métiers», en premier lieu, où elle côtoie opérateurs et techniciens d’EDF afin d’acquérir un socle commun sur le nucléaire pour bien comprendre le fonctionnement de la centrale, puis en suivant une formation plus spécifique à son métier d’infirmière. «J’ai eu beaucoup de formations sur les rayonnements ionisants, avec la prise en charge des expositions internes et externes, la gestion des situations accidentelles», la réalisation de l’anthropogammamétrie, mais aussi des formations plus classiques en santé au travail : risques d’exposition, et notamment à la chaleur... Tout au long de son parcours, l’infirmière bénéficie de l’accompagnement d’un tuteur, un collègue infirmier en santé au travail expérimenté. «On apprend vraiment étape par étape.Une fois qu’on maîtrise bien un domaine, on peut commencer à faire quelques petites missions. Et au fur et à mesure, on va acquérir d’autres missions et devenir de plus en plus polyvalents et autonomes», résume-t-elle.
Notre mission numéro 1, c’est quand même d’avoir des salariés en bonne santé et de les y maintenir.
Premier rôle : le suivi global des salariés
Évacuons d’abord un mythe : dans une centrale nucléaire, le cœur du métier d’un infirmier en santé au travail demeure identique, à quelques spécificités près, à celui d’un infirmier en santé au travail en milieu conventionnel. «Notre mission numéro 1, c’est quand même d’avoir des salariés en bonne santé et de les y maintenir.» Elle passe en premier lieu par leur suivi via des entretiens individuels, dont la périodicité change – et c’est l’une des spécificités du métier - en fonction de leur risque d’exposition aux rayonnements ionisants. Les salariés de catégorie A, possiblement exposés à une dosimétrie de 20 millisievert par an (msv/an) sont reçus tous les ans conjointement par un infirmier et un médecin ; les salariés de catégorie B (6 msv/an), tous les deux ans par un médecin et tous les ans par un infirmier. Une disposition spécifique à EDF, la réglementation obligeant à un suivi opéré tous les 4 ans.
«Je reçois le salarié à peu près 45 minutes. On fait un point d’état global sur ses expositions. Le risque aux rayonnements ionisants est évidemment essentiel, mais nous prenons tous les risques à leur juste mesure : exposition à la chaleur, au bruit...», déroule-t-elle. Prévention cardio-vasculaire et prise de tension, point sur une somnolence éventuelle, notamment lorsque les salariés travaillent en horaires décalés ou sont d’astreintes, et dépistage de l’apnée du sommeil..., l’objectif est de faire «un point d’état global» de chaque travailleur. «On aborde vraiment toutes les dimensions du travail prescrit, du travail réel et du ressenti au travail. C’est un moment très privilégié avec le salarié, et en 45 minutes, on a quand même le temps de faire le tour.» À l’issue de cet entretien, Manon Dessertenne en transmet la synthèse au médecin, qui détermine s’il perçoit une problématique de santé nécessitant de rencontrer à son tour le salarié.
L'anthropogammamétrie, un examen spécifique au nucléaire
C’est aussi au cours de cet entretien que l’infirmière réalise le fameux examen anthropogammamétrique. «C’est un examen médical qui dure une minute» pour lequel les infirmiers en santé au travail d’EDF sont accrédités, explique-t-elle. Le salarié pénètre dans une cabine plombée, qui mesure les rayonnements gamma. «Il capte ces rayonnements et, selon l’énergie qu’ils produisent, réalise un spectre», permettant ainsi de détecter s’il y a eu contamination interne grâce à la figuration d’un pic sur les mesures de radioactivité. «On détermine le radioélément à l’origine du pic, mais aussi son activité. C’est ce qu’il y a de plus adapté à ce que l’on va trouver sur une centrale nucléaire», précise-t-elle. L’examen anthropogammamétrique donne alors lieu à un compte-rendu, qui est adossé au dossier médical du salarié et remis au médecin du travail chargé de son analyse. Réalisé a minima tous les ans, il l’est évidemment aussi lorsqu’existe le risque d’une contamination, qu’elle soit externe ou interne.
C’est vrai qu’il y a beaucoup de fantasmes sur ce sujet ! Quand je suis arrivée, je me suis posée ces mêmes questions. Mais en réalité, nous avons juste une tenue papier, comme à l’hôpital.
Concernant la première, «il peut arriver que, malgré les équipements de protection, des poussières de type radioactif se déposent» sur une partie du corps des salariés, lors d’une intervention de maintenance, lors des arrêts de tranche (soit quand le réacteur est à l’arrêt), essentiellement. Les travailleurs sont formés à se contrôler, mais ce sont le service de prévention des risques et le service médical qui les prennent ensuite en charge. «La contamination ne se voit pas à l’œil nu, on la repère grâce à des appareils de détection.» Et la réponse est simple : un nettoyage à l’eau et au savon sur la partie touchée, suivi d’un examen anthropogammamétrique pour s’assurer que la contamination a bien été éliminée.
Quant à la contamination interne, qui se produit lorsqu’il y a ingestion ou inhalation d’une poussière radioactive. La prise en charge d’un tel événement est confié à l’infirmier, assisté du médecin, qui vérifie d’abord qu’il n’y a pas de contamination externe et effectue l’examen anthropogammamétrique. «On opère ensuite un suivi du salarié pendant plusieurs jours, le temps qu’il élimine complètement la contamination», précise Manon Dessertenne. Soit, en cas d’ingestion, le temps que... la poussière soit digérée. «Ça peut prendre 2 ou 3 jours en fonction, ça dépend du transit de la personne.» Et si c’est une inhalation, «la poussière passe au niveau pulmonaire, donc c’est un peu plus long : il faut que le poumon fasse remonter la particule dans le tractus digestif. Mais ça revient finalement à la même chose.»
«C’est vrai qu’il y a beaucoup de fantasmes sur ce sujet !», s’amuse-t-elle. «Quand je suis arrivée, je me suis posée ces mêmes questions. Mais en réalité, nous avons juste une tenue papier, comme à l’hôpital. Il n’y a pas de choses très spécifiques comme des masques respiratoires, on fait ça avec de l’eau et du savon. Ça reste des choses très basiques !»
Des gestes répétés et répétés pour intervenir sur le terrain
Pour le reste, demeurent les actions de prévention collectives, imaginées avec le médecin, et les gestes techniques typiques d’un infirmier en santé au travail – pose de pansements ou de perfusions – soumis toutefois aux contingences du terrain. À commencer par le port d’équipements de protection individuelle (EPI) identiques à ceux des techniciens (chaussures de sécurité, casque, équipements auditifs et oculaires...). «On a une sorte de petite check list, pour s’assurer qu’on a bien tous les équipements de protection quand on va sur une intervention. On a la panoplie, on pourrait nous confondre avec un technicien ou un salarié EDF. L’objectif, c’est quand même de nous protéger nous-mêmes avant de pouvoir intervenir.» Et comme les conditions ne sont pas toujours faciles – il faut travailler à terre, avec la gêne occasionnée par les EPI -, les infirmiers répètent en permanence les gestes «pour être réactifs. Quand on les fait, on se dit qu’on sait gérer le risque de contamination, la personne qui est blessée ou qui a fait un malaise.»
Depuis 2021, Manon Dessertenne remplit la fonction d’infirmière référente au sein du service de santé au travail de la centrale de Gravelines. «J’apporte un appui technique grâce à mon expérience : l’encadrement des nouveaux arrivants, l’écriture de notes que je valide avec les médecins», explique-t-elle. Mais elle est également «référente nationale sur les expositions externes», avec pour mission, notamment, de participer à la formation des infirmiers en santé au travail des autres centrales nucléaires. «L’objectif est d’avoir une prise en charge commune. J’organise des exercices sur la prise en charge d’un blessé ou d’un contaminé pour que l’on s’assure que les pratiques sont homogènes.»
Un exercice "ultra-diversifié"
Au quotidien, Manon Dessertenne prend en charge les salariés de quatre services différents : maintenance, protection du site, prévention des risques, et le service d’inspection reconnu. «Je suis donc des salariés qui travaillent de jour, d’autres qui sont en travail posté, des gens en astreinte... C’est très diversifié.» Une pluralité des profils qui, conjuguée à celle des missions, lui assure de ne jamais s’ennuyer. «Si je devais faire le résumé de ma semaine, je n’ai pas eu une demi-journée identique : j’ai effectué un exercice PUI (Plan d’urgence interne) hier ; ce matin, j’étais avec des salariés ; hier matin, je faisais des examens anthropogrammamétriques. C’est ce côté ultra-diversifié qui rend le travail passionnant», se réjouit-elle. Et d'apprécier également le rapport privilégié avec les salariés, nourri par le partage des mêmes conditions de travail. «Nous, infirmiers, avons la chance d’entretenir une relation particulière avec les salariés, notamment parce que nous avons une astreinte d’action immédiate. Ce qui veut dire qu’il y a en continu une présence infirmière en cas de besoin. Je me rends sur la centrale à 2h du matin, les salariés me voient, donc ça crée une relation très particulière, de confiance».
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