CATASTROPHE NATURELLE

Incendies en Gironde, les soignants s'organisent dans l'urgence

Publié le 29/07/2026

Alors que les incendies qui frappent la Gironde ont entraîné l'évacuation de plus de 220 000 personnes, les professionnels de santé se sont mobilisés massivement pour assurer la continuité des soins auprès des populations déplacées. Au Parc des Expositions de Bordeaux, transformé en centre d'accueil d'urgence, infirmiers, médecins, aides-soignants et bénévoles ont dû improviser une organisation en quelques heures pour répondre à une situation inédite. Entre solidarité, coordination et émotion, ils racontent.

parc des expos, centre d'accueil d'urgence

L’une des zones dédiées à l’assistance et aux soins des personnes sinistrées des feux de Gironde.

Depuis plusieurs jours, la Gironde fait face à des incendies d'une ampleur exceptionnelle. Plus de 42 000 hectares ont déjà été parcourus par les flammes et plus de 220 000 personnes ont dû quitter leur domicile. Plusieurs établissements médico-sociaux ont également été évacués afin de garantir la sécurité de leurs résidents. Malgré une légère accalmie observée au début de la semaine, les autorités rappellent que le feu n'est toujours pas fixé et que les conditions météorologiques demeurent particulièrement préoccupantes.

Dans ce contexte, la prise en charge sanitaire s'est rapidement imposée comme une priorité. En quelques heures, le Parc des Expositions de Bordeaux s'est transformé en un immense centre d'accueil où convergent des centaines de personnes âgées, dépendantes ou atteintes de pathologies chroniques.

Une mobilisation sanitaire à la hauteur d'une crise inédite

Lorsque les premiers appels à volontaires commencent à circuler sur les réseaux sociaux, de nombreux soignants ont ressenti le même besoin d'agir.

Pour Alexander, cadre infirmier faisant fonction en médecine d'aval des urgences (MAU) à l'hôpital Bagatelle, cet élan s'impose comme une évidence. «Comme beaucoup de soignants, je me sentais inutile et j'avais envie d'aider les gens. C'était presque viscéral. Je m'étais mis en lien avec ma commune, mais je n'avais pas de nouvelles.» C'est finalement une amie aide-soignante, déjà mobilisée sur le terrain, qui l'alerte. Le lendemain matin, il rejoint le Parc des Expositions où il rencontre les équipes de la Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS). Très vite, on lui propose de participer à la coordination des renforts.

Je n'avais pas d'expérience sur ce type de mission, mais il a fallu s'adapter très vite.

Emma, infirmière, répond elle aussi sans hésiter à l'appel. Elle découvre une vidéo invitant les soignants disponibles à rejoindre les équipes mobilisées auprès des personnes évacuées. «Je ne savais pas où me rendre ni comment proposer mon aide. Puis je suis tombée sur cette vidéo. Je n'ai pas réfléchi une seconde : je me suis préparée et je suis partie», raconte-t-elle.

Comme de nombreux professionnels, elle découvre une organisation encore en construction. Après plusieurs réorientations entre différents hangars, elle finit par rejoindre le secteur où sont prises en charge les personnes évacuées.

Répondre aux besoins les plus urgents

«Les premières heures étaient assez désorganisées. Chacun faisait au mieux avec les moyens disponibles. Malgré cela, tout le monde avait le même objectif : prendre soin des personnes évacuées», explique Emma. Son rôle consistait à repérer les situations les plus préoccupantes, à réhydrater les patients, les aider à s'alimenter, réaliser des soins de nursing, contrôler les constantes, vérifier les traitements habituels, notamment chez les personnes diabétiques, ou encore participer à la pose de perfusions lorsque cela s'avérait nécessaire.

En parallèle des soins, un important travail d'organisation s’est mis progressivement en place. Pour Alexander, l'enjeu était de rendre le dispositif lisible malgré l'afflux permanent de volontaires. «Il fallait évaluer combien d'infirmiers et d'aides-soignants étaient nécessaires, identifier les soignants référents pour que chacun sache à qui s'adresser dans tout ce marasme.» Étant donné que la majorité des personnes accueillies ont quitté leur établissement ou leur domicile dans l'urgence, sans toujours savoir quand elles pourront rentrer, l'accompagnement humain occupe une place essentielle. Emma garde surtout le souvenir d'une solidarité qui s'est installée presque instantanément entre les équipes.

Des professionnels de santé de tous horizons, infirmiers, aides-soignants, médecins, internes, kinésithérapeutes mais aussi de nombreux bénévoles se sont mobilisés. Tout le monde mettait de côté sa fatigue pour apporter son soutien.

L'infirmière restera sur place jusqu'en soirée avant d'être rappelée dès le lendemain pour assurer une garde de nuit complète. «C'était une expérience très intense. Je suis rentrée extrêmement fatiguée, mais heureuse d'avoir pu apporter ma contribution. Dans ce genre de situation, chaque geste compte.»

Gironde juillet 2026

Une coordination difficile au démarrage

Médecin généraliste, Marion a elle aussi répondu à l'appel. Alertée par une consœur, elle transmet rapidement ses disponibilités à l'Agence Régionale de Santé (ARS). Sans retour de l’Agence, elle est appelée quelques heures plus tard par une amie infirmière déjà présente sur le terrain afin de venir renforcer les équipes.

À son arrivée au Parc des Expositions, elle découvre des rangées de lits de camp occupés par des résidents d'Ehpad évacués. Si elle salue l'engagement des nombreux professionnels présents, elle décrit également les difficultés rencontrées lors des premières heures, et notamment «le manque de coordination». Selon elle, les volontaires étaient nombreux, mais chacun cherchait encore sa place.

Il y avait énormément de personnel soignant avec une vraie envie d'aider. Ce qui manquait, c'était de définir le rôle précis de chacun et de répartir les missions.

Un constat partagé par Alexander, chargé de coordonner les renforts soignants. «Mon vécu était particulier. Je n'étais pas dans le soin mais dans la gestion de l'afflux de soignants. Tout changeait en permanence : les consignes, les transferts, les admissions… Avec mes collègues de la coordination, on avait parfois du mal à objectiver les priorités.»

Dans un contexte où les informations arrivaient de toutes parts, les équipes devaient ainsi identifier les résidents, retrouver leurs traitements, évaluer leur état d'hydratation, déterminer ceux nécessitant une perfusion ou une hospitalisation, tout en organisant progressivement leur orientation vers d'autres structures. «Il fallait prioriser en permanence», résume Marion.

Au fil de la journée, l'organisation gagne progressivement en efficacité. Les transferts vers d'autres établissements s'accélèrent, certains résidents rejoignent leurs proches et les équipes commencent à trouver leurs repères.

Pour Alexander, cette amélioration ne fait toutefois pas disparaître l'intensité de ce qu'il observe.

Je voyais ce hall rempli de soignants, de patients, de personnes âgées sur leur lit de camp avec leur perfusion… Là, j'ai eu une montée d'émotions. On faisait de la médecine de guerre. Ce n'est pas la médecine qu'on a l'habitude de pratiquer.

Marion garde, elle aussi, le souvenir d'une profonde détresse humaine. «Ce qui reste surtout, c'est le regard de ces personnes perdues, parfois sans nouvelles de leurs proches ou de leur domicile. On se sent strictement impuissant face à cette détresse.»

Au-delà de l'urgence médicale, les soignants ont dû faire face à l'angoisse de centaines de personnes déracinées en quelques heures, contraintes de quitter leur établissement ou leur domicile sans savoir quand elles pourraient y retourner. 

Mieux préparer les soignants aux catastrophes naturelles

Dans son communiqué publié le 26 juillet, l'Ordre Infirmier insistait sur la nécessité d'une coordination centralisée. Les infirmiers volontaires étaient invités à ne pas se rendre directement sur les sites d'intervention, mais à s'inscrire via un formulaire dédié ou à se rapprocher de leur Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS). L'objectif était d'identifier les professionnels mobilisables en fonction des besoins réels et des conditions d'accès, alors que plusieurs axes routiers restent fermés ou difficilement accessibles.

Avec le recul, Alexander estime que cette crise met également en lumière la nécessité de mieux préparer les professionnels de santé à ce type de catastrophe.

On a besoin d'être davantage formés et entourés pour ce genre de situation. Nous étions en lien avec l'ARS et l'Ordre infirmier pour recenser les soignants et garantir leur sécurité ainsi que celle des patients, mais nous aurions gagné à être accompagnés par un véritable gestionnaire de crise.

Il évoque notamment l'évacuation d'un établissement de soins médicaux et de réadaptation au cours de la nuit. «Nous avons dû évacuer un SMR entre samedi et dimanche. L'ARS nous a demandé de retrouver nous-mêmes des lits pour réorienter les patients. Heureusement, les directeurs d'établissements ainsi que les SMUR de Pau, Angoulême, Toulouse ou encore Libourne nous ont apporté une aide précieuse.»

Cette coopération entre établissements hospitaliers, structures médico-sociales et professionnels de terrain a progressivement permis de fluidifier la prise en charge malgré un contexte particulièrement complexe.

Pour Alexander, cette mobilisation restera avant tout le symbole d'un engagement collectif exceptionnel.

C'était beau de voir ces 400 soignants œuvrer ensemble, toutes professions de santé confondues. Même si le métier d'infirmier n'est pas rémunéré à sa juste valeur au regard des responsabilités, on exerce un beau métier, profondément ancré dans des valeurs humanistes.

Et si de nombreux professionnels de santé n'ont pas été mobilisés directement au Parc des Expositions ou dans les établissements de santé, certains ont néanmoins trouvé d'autres façons d'apporter leur soutien aux sinistrés.

C'est le cas d'Estelle, infirmière, qui s'est investie dans les collectes organisées sur Bordeaux : «C'est normal, en tant que soignant mais aussi en tant qu'humain, de vouloir aider dans ces moments difficiles. On a envie de se rendre utile. Même si je n'ai pas été appelée pour intervenir au Parc des Expositions ou à l'hôpital, j'ai pu me rendre dans différents points de collecte pour apporter des denrées alimentaires et des produits d'hygiène.»

Corinne Pauline Nkondjock

Source : infirmiers.com