« Les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés ». Ainsi semble-t-il en être des professionnels de santé vis-à-vis de la vaccination contre la grippe et le Covid-19 en particulier. Alors qu’une partie d’entre eux sont formés à la santé publique, qu’ils connaissent donc, au regard des risques, les bénéfices d’une telle vaccination – en l’occurrence s’en protéger mais aussi limiter les risques de transmission de la grippe à leurs patients, notamment les plus vulnérables – et qu’ils sont identifiés, selon l’OMS, comme les personnes les plus fiables pour influer sur les décisions de vaccination des patients, ils sont moins d’un tiers seulement à s’y astreindre chaque année à l’automne. « Malgré les recommandations existantes depuis de nombreuses années et les mesures incitatives mises en place, les couvertures vaccinales antigrippales des professionnels n'augmentent pas et restent largement insuffisantes (20 % en établissement de santé et 21 % en Ehpad au cours de la saison 2024-2025) », constatait ainsi la Haute Autorité de santé (HAS) mi-juillet dans un communiqué de presse dans lequel elle se prononçait en faveur de l’obligation vaccinale antigrippale chez ces derniers.
Chez les professionnels exerçant en Ehpad spécifiquement, Santé publique France pointe de son côté « une légère amélioration » (+4 points) lors de la dernière saison hivernale [2025-2026, NDLR], mais cette vaccination contre la grippe demeure toutefois « à un niveau faible », en l’occurrence 25% et encore plus s’agissant de celle contre la Covid-19 (5%).
De son côté, le Groupe d’étude sur le risque d’exposition des soignants aux agents infectieux (Geres) évoque « un taux de couverture vaccinale antigrippale pour toutes les professions de santé […] inférieur à 30% », lequel a par ailleurs « tendance à diminuer depuis 2022 ». Et pour le Covid une couverture vaccinale oscillant entre 10 et 12% (en 2023-2024) selon qu’ils exercent en Ehpad, en secteur libéral ou en établissement de santé.
Un gradient professionnel de couverture vaccinale chez les soignants… mais pas que
Les taux de couverture fluctuent toutefois sensiblement selon le métier exercé. En établissements de santé (ES) comme en Ehpad, « le taux est le plus élevé chez les médecins » puis « décroissant successivement chez les sages-femmes (pour les ES – NDLR), les infirmiers et les aides-soignants », relève ainsi la HAS dans sa recommandation. Ce que confirme le Pr Élisabeth Bouvet, vice-présidente du Geres : « Toutes les études conduites depuis une dizaine d'année confirment le gradient professionnel de couverture vaccinale au sein des professions de santé, les aides-soignants étant les moins vaccinés et les médecins et pharmaciens les plus vaccinés ». Tandis qu’en libéral, si « aucune donnée officielle issue d’enquêtes nationales n’est disponible pour estimer la couverture vaccinale », des « enquêtes rapportent des couvertures vaccinales plus élevées qu’en établissement, variant de 63 % à 86% selon les groupes et les régions » rapporte encore la HAS. Des taux à prendre cependant avec précaution, ces données ne reposant que « sur de petits échantillons ». Chez les infirmiers libéraux, une étude menée en 2018-2019 par le CPias IDF relevait un taux de l’ordre de 71%.
Hormis ce gradient professionnel, « d’autres caractéristiques sont associées au taux de couverture vaccinale » ajoute l’experte, comme « la spécialité d'exercice », les soignants étant davantage vaccinés en réanimation ou en maternité par exemple, des services dans lesquels les publics pris en charge sont davantage à risque, « le sexe », les hommes ayant à l’égard de la vaccination une meilleure acceptabilité que les femmes, mais aussi « le fait d'avoir été vacciné régulièrement préalablement », ou « la notion d'antécédent de grippe sévère », observe la professeure. Ou encore un comportement grégaire qui fait que « si dans un service un IDE/soignant est un fer de lance contre la vaccination, tout le monde va avoir tendance à le suivre ».
Le manque d’efficacité du vaccin, principale réserve à la vaccination
Cela étant posé, comment expliquer de si faibles taux de couverture vaccinale antigrippale et contre la Covid-19 ?
On le sait, l’acceptabilité des vaccins est meilleure si leur efficacité prouvée est bonne. Or pour la grippe, celle-ci est peu satisfaisante, oscillant entre 44 et 73% selon les études, les années – « selon le degré de concordance entre les souches en circulation et celles incluses dans le vaccin » dixit l’HAS –, ou encore les populations vaccinées. D’après Catherine Bouissou, présidente du Syndicat Liberté Santé (SLS) et infirmière de formation, c’est là semble-t-il où le bât blesse, le point sensible chez les soignants présentant une hésitation vaccinale. « L’efficacité du vaccin et (son impact sur) la transmission ne sont pas démontrées » précise-t-elle, renvoyant notamment sur certains extraits de la recommandation de la Haute Autorité de santé (HAS) de juillet dernier (pp 86-87). « La HAS […] juge l’efficacité du vaccin variable et difficile à évaluer, et confirme que le niveau de preuve relatif à son effet sur la transmission aux patients demeure faible », précise ainsi le syndicat qu’elle préside dans un communiqué du 12 octobre. Et de poursuivre : « Si l’on nous démontre que ce vaccin est efficace sur la maladie et sur la transmission, il n’y a pas de raison que les soignants ne le fassent pas d’eux-mêmes, sans contrainte ».
Autre frein invoqué : les risques liés aux vaccins avec la crainte d’effets indésirables. « La vaccination n’est pas un risque anodin ; on ne peut pas jouer à la roulette russe. Que l’on nous donne des informations sur leurs risques », réclame Catherine Bouissou, qui rappelle à ce propos « le manque de transparence des autorités sanitaires sur les risques liés à la vaccination contre le Covid », laquelle a pourtant induit « des décès, des effets secondaires graves » engendrant « une invalidité » chez certains vaccinés. Et d’ajouter : « La vaccination contre le Covid a semé le doute chez les soignants et c’est le fait de l’avoir rendue obligatoire ». Une « suspicion sur la vaccination Covid, sur le fait que le vaccin soit arrivé si vite », qui fait que « la situation est complètement figée aujourd’hui », relève pour sa part la professeure en maladies infectieuses.
• L'ensemble des bilans de pharmacovigilance, le suivi des effets secondaires et les données de sécurité de l'ANSM : Vaccins contre le Covid-19
• Le récapitulatif des publications scientifiques et études menées sur des dizaines de millions de personnes en France (couvrant les risques cardiaques, vasculaires et le suivi de la mortalité).Études de sécurité et pharmaco-épidémiologie (EPI-PHARE / ANSM)
La question de l’obligation reste néanmoins un sujet de crispations chez les soignants. Pour l’IDE syndicaliste qui milite, comme les adhérents de son syndicat, « pour un consentement libre et éclairé », incontestablement « l’histoire de l’obligation fait monter la mayonnaise. Ils ne nous laissent pas le choix. Une obligation sur une efficacité faible ne fait qu’ajouter au doute des soignants ».
L’expression d’un mécontentement vis-à-vis des autorités
Enfin, notons que la non-adhérence à la vaccination antigrippale semble être également l’expression d’un certain ressentiment à l’égard des autorités en général : « Quelque chose s’est cristallisé sur cette vaccination, en particulier chez les paramédicaux. Les aides-soignants mais aussi les infirmiers se sont mobilisés sur cette non-adhérence à la vaccination antigrippale car pas d’enjeu majeur, car manque d’efficacité. Mais c’est aussi pour ces derniers une façon d’exprimer leur mécontentement vis-à-vis des autorités administratives et médicales », relève le Pr Bouvet.
Comment contrer la défiance ?
Les freins à l’origine de l’hésitation vaccinale (HV) des soignants à l’égard des vaccinations antigrippale et Covid sont donc multiples et, pour une part, spécifiques.
Reste que pour tenter de contrer cette défiance vaccinale, les auteurs d’une revue de la littérature publiée en 2022 préconisaient, entre autres choses, de promouvoir et d’améliorer la formation sur la vaccination dans les programmes de formation des professionnels de la santé. De même que faciliter « l’accès à des informations fiables à utiliser lors des consultations » (lire encadré ci-dessous). Ou encore, développer et valider des « instruments pour mesurer l’HV des professionnels de la santé et ses déterminants », afin de lutter contre cette hésitation.
Dans ses recommandations relatives au renforcement du rôle infirmier dans la stratégie vaccinale de juin 2025, le Conseil national de l’Ordre des infirmiers (Cnom), reconnaissait, lui aussi, « la nécessité de renforcer la formation des infirmiers, tant dans leur formation initiale que continue, notamment en ce qui concerne les enjeux liés à l’hésitation vaccinale […] ». Une nécessité d'autant plus impérieuse à l’heure de l’élargissement de leurs compétences vaccinales. À ce propos, notons l’intégration désormais effective de la formation à la prescription vaccinale au référentiel de formation (1) des étudiants infirmiers depuis cette rentrée 2026.
1- Arrêté du 20 février 2026 relatif au DEI, UE B.3 “Pratiques et interventions infirmières”, “maîtriser le cadre règlementaire en matière de politique vaccinale, les principes de la vaccination et de la prescription des vaccins”.
Les vaccinations contre la rougeole et la coqueluche bien davantage acceptées
En comparaison, les couvertures vaccinales des professionnels de santé contre la coqueluche et la rougeole augmentent depuis 2010 alors que ces vaccins ne sont pourtant pas obligatoires mais seulement fortement recommandés. En 2019, elles étaient ainsi respectivement de 54% [le taux variant notamment selon la profession (70% pour les sages-femmes, 54% pour les infirmiers, 49% pour les aides-soignants) et le type de service (++ services de pédiatrie et de gynéco-obstétrique)] et de 73% (au moins une dose pour la rougeole). Le rôle spécifique des soignantes auprès de nourrissons et les jeunes enfants à haut risque de forme grave (car non encore vaccinés) pourrait-il être ainsi l’un des déterminants de ces deux vaccinations ou est-ce plutôt parce que ces vaccinations ne nécessitent pas de rappels annuels ?
Sources : Stratégie de vaccination contre la coqueluche dans le contexte épidémique de 2024, HAS, juillet 2024 ; vaccination rougeole des professionnels de santé/Geres, juin 2024
JitsuVAX, un projet européen pour lutter contre la désinformation vaccinale avec les soignants
Initié en 2020 afin de lutter contre la diffusion mondiale d’informations erronées sur la vaccination, le projet européen JitsuVAX tire son nom de l’art martial «Jiu Jitsu» qui se traduit par «art doux». Soit travailler avec les motivations des personnes afin de les aider à prendre des décisions éclairées en matière de santé – ici de vaccination – sans se fier à des idées fausses.
Coordonné par l’université de Bristol* (Angleterre), son équipe de chercheurs (psychologues, scientifiques, cliniciens, experts) a depuis mis au point divers outils pour comprendre et combattre la désinformation sur les vaccins.
Son site internet donne notamment « un aperçu des 11 principales raisons psychologiques (appelées “racines attitudinales” – par ex. réactance, méfiance, idées conspirationnistes… – NDLR) pour lesquelles les gens croient aux fausses informations sur la vaccination », de même que « des conseils sur ce qu'il est pertinent de dire lorsque l'on est confronté à des idées fausses lors d'une conversation en face à face. » Les soignants peuvent ainsi y trouver « des exemples de réponses à plus de 60 thèmes de désinformation susceptibles d'être abordés avec [leurs] patients, collègues... » Un site qui peut également les aider à mieux cerner les contours de leur propre hésitation vaccinale.
*L’Observatoire régional de la santé (ORS) Paca fait partie de l’équipe projet.
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