La maladie touche aussi ceux qui soignent, les femmes notamment. Ainsi « environ 5 000 nouveaux cas de cancers féminins sont découverts chez les soignantes chaque année – en hypothèses basses hors secteur libéral – et près du double si l’on y englobe le secteur médico-social », évalue Anne-Marie de Vaivre, co-fondatrice du Cercle Entreprises et Santé, un groupe de réflexion dédié à la santé globale en univers de travail, à l’avenir de la relation au travail et à la responsabilité sociétale en action. Une estimation certes approximative faute « d’études épidémiologiques spécifiques [s’intéressant aux pathologies cancéreuses chez les soignantes – Ndlr] » et alors qu’« il n’y a rien sur le libéral » mais qui, néanmoins, donne à voir une certaine réalité. En tous les cas, ce défi de santé publique se révèle tout autant un enjeu majeur de santé au travail et de management pour les institutions sanitaires dont le taux de féminisation avoisine les 75%.
Des problématiques spécifiques de prise en soins
Les établissements de santé et médico-sociaux sont en effet confrontés à des problématiques spécifiques dues au fait que les patientes sont également des soignantes. Comme celle d’abord du lieu de la prise en soins et donc potentiellement de la révélation ou pas de la maladie à l’équipe, au manager, à l’institution. « Quand je reçois les salariées en consultation, elles sont plutôt partisanes de dire : “Je n’ai pas à raconter ma vie ; je n’ai pas à décrire mes problématiques de santé. Je veux être vue comme la professionnelle que je suis et non comme patiente” », témoigne le Dr Carline Amiel, médecin du travail, chef du Département Travail et Santé, à l’hôpital Foch (Suresnes).
Autre difficulté, celle du « syndrome du VIP », qui consiste à « prendre en charge la personne – recommandée, connue, celle avec qui on travaille –, différemment que d’habitude car on veut bien faire ». Or « en essayant de faire mieux on fait souvent moins bien » pointe le Dr Mario Di Palma, oncologue à Gustave Roussy, et membre du Comité national Éthique & Cancer, et qui l’a hélas déjà expérimenté à plusieurs reprises dans sa pratique. Sur ou sous-accompagnement donc, mais le risque est aussi de « considérer la personne comme une patiente à part ». Pourtant, elle n’en est pas moins une patiente comme les autres avec les mêmes besoins, les mêmes peurs, les mêmes interrogations d’autant que ses connaissances médicales peuvent même amplifier ce qu’elle traverse. D’où l’importance de lui « donner toutes les informations nécessaires à la compréhension de la situation ».
... mais aussi de maintien et de retour au travail
Qu’en est-il aussi du maintien et du retour au travail, alors que ce dernier avoisine, selon l’Inserm, seulement les 21% tous secteurs confondus pour les femmes “en âge de travail atteintes de cancers du sein” ? À ce propos, le clinicien préconise avant tout de l’empathie et un dialogue adapté. « Lorsque l’on a passé la phase aiguë des traitements – désormais beaucoup moins agressifs comme la pratique d’exérèses de ganglions plus limitées dans le cancer du sein par exemple –, physiquement on a l’air pas mal. Pour autant, on a du mal à se concentrer, on est fatigué, on est confronté à des séquelles moins visibles ; il y a une fatigue physique/mentale, psychologique. Un dialogue doit se faire avec le médecin du travail – voire un trilogue (avec l’oncologue) – tout en respectant la confidentialité – afin notamment d’appréhender la reprise sous l’angle physique, mental et psychologique ». Et d’ajouter : « On essaie de faire au mieux comme aménager le poste de travail physiquement ou proposer temporairement un poste sans contact direct avec les patients. Cela n’est pas plus simple à l’hôpital mais pas plus compliqué non plus que dans n’importe quelle entreprise ».
En somme, il s'agit d'accompagner les “ patientes-soignantes ” sans être intrusif (proposer le dialogue), soit en faisant en sorte de trouver la bonne distance. Mais aussi de « proposer de l’activité physique adaptée, des programmes de rééducation mentale et/ou un soutien psychologique » lequel « commence déjà d’ailleurs par l’entourage professionnel évidemment » rappelle l’oncologue.
« Un retour et une reprise d’activité après un cancer ça se prépare en amont et ça ne s’improvise pas. […] On doit déterminer le bon timing, ne pas “se rater” même s’il s’agit d’un temps partiel thérapeutique. »
La logique aptitude/inaptitude à bout de souffle
Un maintien et retour au travail après un cancer qui, quoi qu’il en soit aujourd’hui, ne peut plus être réduit au seul aspect réglementaire et de sa sempiternelle logique aptitude/inaptitude. « On essaie de changer cet effet couperet, assure le Dr Amiel. C’est toute l’intervention du médecin du travail avec les professionnels dans l’hôpital pour instaurer un lien de confiance et leur faire comprendre qu’une visite médicale en santé au travail, notamment concernant un retour et une reprise d’activité après un cancer ça se prépare en amont et ça ne s’improvise pas (la visite de pré-reprise peut être sollicitée par la salariée, le médecin traitant et aujourd’hui par le médecin du travail – Ndlr). On doit déterminer le bon timing, ne pas “se rater” même s’il s’agit d’un temps partiel thérapeutique ». Et de poursuivre : « Certaines veulent continuer à tout prix à travailler alors qu’elles sont prises en charge ; cela leur est vital car elles se sentent encore exister via cette voie professionnelle. On en discute alors pour voir si physiquement, psychiquement, c’est possible. L’évaluation s’effectue toujours au cas par cas. Parfois les arrêts de travail se comptent en mois, en années » sachant toutefois qu’« au bout de trois ans il peut ne plus y avoir d’indemnités journalières. Le retour au travail s’impose alors d’un point de vue social. Cela doit aussi être pris en considération. »
Ce retour à l’emploi doit encore être évalué à l’aune de la profession exercée : « Pour les aides-soignantes, les infirmières, le télétravail n’est pas possible bien sûr. Il faut donc trouver la bonne mesure de ce fameux aménagement du poste de travail. Cela se travaille en amont avec la professionnelle concernée, mais aussi les ressources humaines, les cadres de service (tout en gardant la confidentialité) afin de favoriser un retour à l’emploi sans stigmatisation » pointe ainsi la médecin du travail.
Reste que parfois des situations complexes commandent des reconversions professionnelles, un basculement sur des filières, d’autres postes – par exemple pour une infirmière passer sur un parcours de coordination en essayant de conserver son cœur de métier – voire des passerelles.
Maladie et statut libéral : la double peine ?
Perte d’honoraires, non accompagnement, perception d’indemnités journalières* en cas d’arrêt de travail sous conditions…, maladie et statut libéral ne font pas vraiment bon ménage.
Toutefois, on peut pointer quelques avancées. Ainsi, depuis 2022, les soignants libéraux dont les Idel notamment, en tant que travailleurs indépendants, peuvent bénéficier d’une affiliation – sous réserve d’une cotisation – à un service interentreprises de prévention et de santé au travail (SIPST) et donc accéder au socle commun de suivi en santé au travail.
*IJ = à 1/730e du revenu annuel moyen des trois dernières années, dans la limite de 3 Pass – Plafond annuel de la Sécurité sociale –), soit au maximum 197,51€ bruts – au 1er janvier 2026 – et versées par la Cpam du soignant libéral à compter du 4e jour d’arrêt de travail jusqu’au 90e jour d’arrêt. La Carpimko n’intervient qu’à partir du 91e jour d’arrêt.
Rien de formalisé encore mais « une prise de conscience »
En tous les cas, « il n’existe pas en France, et très peu à l’international, d’études et d’analyses véritables sur ce sujet des femmes, soignantes atteintes de cancer », seulement « des études parcellaires ou parentes » observe Anne-Marie de Vaivre. Et pas davantage « de politique RH dédiée ni de programme structuré à l’exception de la Mayo Clinic (USA) et de l’hôpital Johns-Hopkins (USA) ».
Rien encore de véritablement formalisé donc afin de tendre vers une organisation du travail plus humaine, capable de les soutenir durablement. Le Dr Di Palma se veut toutefois optimiste à la faveur d’une « réelle prise de conscience » car « on parle beaucoup plus du cancer aujourd’hui ». De même, « les gens vivent longtemps avec leur cancer ; ils reviennent travailler donc on ne peut plus faire l’autruche » Enfin, les institutions sont aussi confrontées aux problématiques spécifiques de leurs personnels parfois aidants de proches souffrant d’un cancer ce qui « impacte la vie des équipes et des entreprises ». Et ce dernier de conclure : « Nous sommes de plus en plus sollicités pour intervenir dans des grands groupes auprès des directions d’entreprises et des DRH pour évoquer la question du cancer et de son accompagnement au travail. […] L’idée est que les personnes formées prennent le relais et soient les référents de leur établissement ».
La prévention et le dépistage aussi l’affaire des soignants
« Prenez soin de vous, vous prendrez mieux soin des patients derrière ! ». Le Dr Carline Amiel incite largement ses pairs professionnels de santé à une meilleure prise en soin d’eux-mêmes.
Dans une logique proactive de prévention et de dépistage, elle a d’ailleurs cofondé en 2023 avec Sabrine Berrada, le Centre Prévention et Travail de l’hôpital Foch, dédié exclusivement aux professionnels et étudiants de l’établissement… et peut-être bientôt aux professionnels de santé libéraux du territoire. Ces derniers peuvent s’y rendre sur leur temps de travail en toute confidentialité, les données de santé n’étant pas partagées avec le système d’information de l’établissement.
*À l’occasion d’une table ronde dédiée à cette thématique lors du Salon Infirmier 2026.
À noter : l’épisode 2 de cette conférence, consacré à la résilience, sera accessible en visioconférence le 6 juillet prochain de 17h à 18h30 et en replay à compter du 10 juillet sur le site.
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