EMPLOI Á L’ÉTRANGER

De France, ils sont partis travailler en Suisse et au Luxembourg

Publié le 29/06/2026

Chloé, Madeline et Frédéric sont infirmiers et tous trois frontaliers. Ils habitent en France et travaillent pour les deux premières en Suisse, pour le troisième au Luxembourg. Ils nous livrent ici leur vécu.

Travailler en Suisse

Crédit photo : Chiem Seherin (Pixabay)

Chloé, 28 ans, travaille aux Hôpitaux universitaires de Genève. Diplômée d’IFSI en 2021 et d’une école de puériculture en 2022, elle a travaillé en réanimation néonatale au centre hospitalier Métropole Savoie à Chambéry de juin 2022 à novembre 2023. Un mois après, elle est parti travailler en Suisse. « Mon conjoint, également infirmier, travaille en Suisse depuis 2022. Quand j’étais en IFSI à Grenoble, il était à Annecy. Payer deux loyers, un à Grenoble et un à Annecy, était devenu compliqué pour nous avec un salaire français d’infirmier. En France, il faut le dire, nous ne sommes pas très bien rémunérés et les loyers sont élevés. Comme je voyais que cela se passait bien pour lui en tant qu’infirmier en Suisse, j’ai également franchi le cap. Mais avant j’avais envie d’expérimenter un service de réanimation néonatale en France.» 

En Suisse, dans la plupart des cas, on débute comme infirmière intérimaire: «J’ai postulé dans une agence d’intérim en tant que puéricultrice. C’est un diplôme qui n’existe pas en Suisse mais cette compétence fait que l’on y est quand même mieux rémunéré qu’une infirmière "classique"», enchaîne-t-elle. 

En Suisse, deux infirmières pour un bébé 

Aujourd’hui, Chloé tourne sur deux services: en réanimation néonatale et en réanimation pédiatrique. «Si je compare à la France, en néonatologie, on comptait un infirmier pour six bébés. Ici, c’est quatre au maximum, le plus souvent trois. En réanimation, ici en Suisse, on compte deux infirmiers pour un bébé intubé. En France, un infirmier s’occupe de deux bébés. Cela n’a rien à voir.» 

Et puis autre grosse différence soulignée par Chloé: en Suisse, on ne prend pas en soins et on ne pratique pas un acte, tant que l’on n’a pas été accompagné sur cette situation par un infirmier certifié. «Quand j’y repense, en France, j’ai été doublée pendant seulement trois semaines avant de poser un respirateur à un bébé. En Suisse, on est formée pendant deux ans avant d’obtenir une certification. On monte en compétences progressivement en passant dans les deux services. On est presque "surformée" alors qu’en France, on est trop rapidement livrée à soi-même et, si on demande une formation complémentaire sur un acte qui nous paraît technique, on nous le refuse parce que d’autres personnes professionnelles sont prioritaires sur la liste.» 

En Suisse, Chloé dit se sentir moins fatiguée que lorsqu’elle travaillait en France. Elle a le temps de déjeuner. Elle n’a pas à effectuer des tâches qui ne lui incombent pas, comme nettoyer les respirateurs, les chambres, etc. En Suisse, moins multitâche, elle est centrée sur les soins. 

Des inconvénients ? 

Côté helvétique, Chloé travaille 42 heures par semaines, contre 35 en France. «Cela fait tout de même une journée en plus, témoigne-t-elle. En Suisse, ils travaillent généralement en 8h, contre 12h en France. Nous avons également un peu moins de vacances. Pour ces différents aspects, je préférais la France.» 

Évidemment le salaire d’infirmier suisse équivaut au double du français: «Cela vaut le coup quand on habite en France en tant que frontalier. En revanche, être infirmier en Suisse, pour les Suisses, reste très mal payé, comme en France.» 

Autre désagrément qui peut aussi être vu comme un avantage: en Suisse, il faut davantage faire ses preuves: «En France, on est très vite plongé dans le bain, tandis qu’ici en Suisse, on est en permanence suivi, observé, évalué.» Chloé rassure tout de même: «Pour être licenciée, le motif doit vraiment être valable. A l’hôpital public en Suisse, on ne vire pas les infirmiers "à l’américaine"».  

Des conseils ? 

Chloé encourage plutôt les jeunes infirmières à tenter l’aventure suisse, en gardant certaines choses en tête. Le système de retraite y est, en effet, un peu différent. Il faut anticiper cela lorsqu’on travaille en Suisse en tant que frontalier. Il y a notamment une mutuelle santé mensuelle de 200 Francs Suisses à payer. «Je sais que si l’on décide demain, avec mon conjoint, de ne plus travailler en Suisse, on a la possibilité de retourner «financièrement» en France. Mais, il est important de garder en tête le pire scénario financier afin de veiller à ce que la Suisse ne devienne pas une prison dorée. J'ai des collègues qui ont engagé des crédits à plus de 4000 euros par mois, certainement plus compliqués à rembourser s’ils sont contraints de «rentrer» travailler en France.» 

« Ici, en Suisse, c’est plus individualiste » 

Madeline, 28 ans, travaille comme Chloé aux Hôpitaux universitaires de Genève. Diplômée d’IFSI en 2020, elle a obtenu son diplôme de puéricultrice en 2022. Elle a travaillé en réanimation néonatale au Centre hospitalier métropole Savoie à Chambéry pendant trois ans. En septembre 2025, elle est partie travailler en Suisse: «En France, pour des raisons de timing, je me retrouvais à refuser des peau à peau, je ne pouvais pas accompagner correctement les mamans pour l’allaitement, se rappelle-t-elle. La seule chose qui me manque finalement depuis que je suis arrivée en Suisse, c’est l'ambiance de travail. A Chambéry, l’équipe était vraiment incroyable. Il y avait beaucoup de bienveillance et d'entraide. C’est quelque chose que je ne retrouve pas en Suisse. En France, on se sent tous dans la même galère. Ici, c’est plus individualiste. Les gens sont plus froids.» C’est peut-être une question de temps, se rassure-t-elle. Ce qui est certain, c’est que ce changement de vie doit bien se réfléchir en amont: «Il est vrai que je me sens moins fatiguée à travailler en 8h. J’ai gagné en termes de qualité professionnelle et personnelle. Si l’on est en souffrance en France parce que l’on se sent maltraitant avec ses patients, la Suisse est sans doute une bonne option.» 

Au Luxembourg

Frédéric Leybold, 39 ans n’a jamais eu pour projet de travailler au Luxembourg. Ce qui l’a toujours attiré ce sont les urgences. Il travaille depuis 17 ans à l'hôpital Kirchberg au Luxembourg. «Je voyais ma carrière aux urgences. J'avais fait un stage aux urgences de Thionville lorsque j’étais à l’IFSI dans la même ville. Je voulais poursuivre cette exploration des urgences, j’ai donc postulé dans plusieurs services à proximité parmi lesquels figurait celui de l’hôpital Kirchberg, à 35 minutes de chez moi. J’ai été embauché et, par la suite, j’ai pu obtenir un double contrat. Je suis aujourd’hui infirmier à mi-temps chez les pompiers professionnels et également à mi-temps infirmier au service de réanimation de l’hôpital.» 

Des semaines de 40 à 60 heures

Certaines semaines, il travaille 40 heures, d’autres 60 heures. Il ressent comme une chance le fait d'avoir à la fois une vision de la réanimation terrain à l’hôpital et une approche plus stratégique, au bureau, en répondant aux appels d’urgence. 

Si Frédéric n’a, hormis ses stages pendant l’IFSI, jamais réellement expérimenté le travail en France, il se rend compte, notamment lorsque des membres de sa famille sont hospitalisés en France, des moyens supplémentaires qu’il y a au Luxembourg: «C’est tout bête mais nous avons plus de matériel de qualité, nous avons davantage de moyens en matière d’imagerie. La prise en charge est plus rapide. Et puis, on ne va pas se le cacher, le salaire est plus conséquent.»  

Maîtrise de la langue 

Frédéric travaille dans un service constitué d’un tiers d’infirmiers allemands, d’un tiers de Luxembourgeois et d’un tiers de Français. Autrement dit, trois cultures et trois façons différentes de travailler. Cela oblige à prendre en charge des patients dans quatre langues différentes puisqu’à cela s’ajoute l’anglais, la ville de Luxembourg étant une capitale européenne. «Lorsque je prends des appels d’urgence en qu’infirmier de sapeurs-pompiers en centre d’appel 112, je dois être capable d’échanger dans ces quatre langues, précise-t-il. Se tourner vers ce pays, nécessite d’avoir un esprit d’ouverture et une envie de travailler à l’international. Si l’on a en face de soi des patients de 70 ans qui parlent luxembourgeois, on ne va pas commencer à leur parler en français. C’est une question de bon sens. Plus globalement, au-delà du salaire luxembourgeois, il faut trouver un service dans lequel on s’épanouit.»

Élise Kuntzelmann 

Source : infirmiers.com