CROYANCES

Soins infirmiers et diversité culturelle : savoir se positionner

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Ethique et soin

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Les règles autour de la pudeur, des soins et des échanges sont différentes selon les cultures et les croyances. Le soignant, pour lesquels les aumôniers demeurent des personnes ressources, est souvent hésitant sur le positionnement à adopter et le discours à tenir pour soigner sans heurter. Voici quelques notions, non-exhaustives, pour une meilleure prise en charge infirmière qui tient compte de la diversité culturelle de la patientèle.

Soins infirmiers et diversité culturelle

De nombreux éléments sont perçus par le patient à travers le prisme de sa culture et de ses croyances. Savoir les identifier et se positionner en conséquence est essentiel pour le respect de tous et l’adhésion aux soins

Certes, les religions exigent la transgression de tout interdit pour sauvegarder la vie ou l’intégrité physique ou mentale. Mais en tant que soignant, comment savoir si l’attitude adoptée est appropriée à la croyance et/ou à la culture de la personne qu’on soigne ? Mieux connaître les différents usages pour répondre aux attentes et aux besoins d’une patientèle plurielle est un atout pour prendre en soin en toute sérénité et dans le respect de la personne soignée, de la législation et de la règlementation hospitalière. Eclairage.

La meilleure attitude

La cohésion de l’équipe médicale et soignante sur le protocole à suivre, les horaires à respecter, le régime alimentaire… est essentielle. Son discours doit rester concordant en toute circonstance, surtout en cas de désapprobation du patient. Selon les origines, la prise en charge hospitalière diffère. En Afrique et en Inde par exemple, les repères que nous connaissons n’ont pas cours : ni horaire ni nombre limité de visiteurs, les repas et médicaments sont fournis par les familles, les soins d’hygiène effectués par un proche...

Voici quelques recommandations pour être entendu et suivi dans ses préconisations par un patient issu de la diversité culturelle. Dans les cultures étrangères, un échange en position debout signifie souvent qu’il est anodin. D’où l’importance pour le soignant de prendre le temps de s’asseoir face au patient ou à l’accompagnant pour faire une annonce conséquente (diagnostic…) ou aborder un point délicat (traitement…). Il faut s’exprimer de manière claire, ferme, posée et concise, sans élever la voix pour se faire entendre, ni montrer de signe d’impatience, d’énervement ou de suractivité. De même, éviter d’exprimer en soulignant ses paroles de gestes, marquer un temps de silence avant de répondre pour bien montrer le temps de réflexion, ne jamais interrompre son interlocuteur et faire en sorte de ne pas être dérangé pendant l’entretien. Surtout, il ne faut ni promettre quoi que ce soit sans être assuré de sa faisabilité, ni opposer un refus strict (le patient pourrait abandonner tout suivi médical), mais proposer une alternative au soin. Les traits d’humour sont à proscrire car ils diffèrent selon les latitudes ; mieux vaut privilégier le sourire, la politesse et l’empathie.

En situation de blocage, expliquer avec des mots simples pourquoi l’équipe (et non pas vous seul) ne peut répondre positivement à la demande, puis exposer votre proposition. Insister sur les objectifs thérapeutiques à atteindre sans remettre en cause croyances ou coutumes. Ne pas se lancer dans une longue conversation, cela signifierait qu’une négociation reste possible. Proposer leur de prendre un temps de réflexion. Les patients apprécieront de pouvoir se référer à un ancien, un marabout ou un proche avant de prendre une décision. A noter qu’ils préfèreront toujours un soignant plus âgé qu’un jeune : les cheveux gris sont le signe d’expérience et de sagesse. Rappelons que légalement, tout soin ou traitement doit être préalablement consenti par le patient ; l’organisation d’un service ne doit pas être impactée par un seul patient indécis.

Envisager dans le temps un projet est loin d’être commun à toutes les cultures

Le rapport au temps

En Afrique, les activités sont planifiées sur la journée et non à un horaire précis. En Inde, les trains accusent quotidiennement des retards de plusieurs heures sur les horaires annoncés. Quant à envisager dans le temps un projet est loin d’être commun à toutes les cultures comme de presser le pas ou de regarder sa montre pour honorer un rendez-vous. D’où la nécessité d’envoi d’un rappel (SMS, téléphone) pour augmenter les chances qu’il soit honoré. Le patient n’appréciera pas qu’on lui reproche un retard alors que le médecin le fait attendre des heures avant de le recevoir. De même, il ne comprend pas pourquoi il lui faut languir des jours, voire des semaines pour décrocher un rendez-vous pour consulter.

Le tradipraticien1 reçoit à la demande. Il ne soigne pas un membre ou un organe malade mais le corps tout entier. Avant de préparer le traitement à partir d’une recette ancestrale transmise oralement de père en fils, il prend en compte l’environnement familial, les rêves, le ressenti moral… Son échange dure quatre à cinq heures. Aussi le patient se sent incompris après un entretien de 15/20 minutes avec un médecin encombré de technicité. Il n’apprécie pas la multiplicité des soignants des deux sexes, de tous âges, rarement issus de sa culture, s’affairant autour de lui dont chacun entendra une bribe de son histoire. Il ne comprend pas la nécessité comme la multiplication de soins invasifs, d’examens techniques et de prises de sang2. En revanche, il sera heureux d’apprendre que son dossier a été étudié par toute l’équipe en staff et que le médecin se fait le porte-parole de leurs conclusions (et non pas suite à la lecture stricte de son dossier).

En Afrique par exemple, plus on parle de sa pathologie, plus on est malade

Mots et chiffres diversement appréciés

La sémantique joue parfois des tours. Dans certains dialectes même, aucun mot ne désigne la maladie dont il est question (VIH, tuberculose…). Du coup, comment soigner une maladie qu’aucun terme ne désigne ? Pour le patient, cela peut signifier que la maladie n’existe pas et que suivre un traitement pour en venir à bout ou la stabiliser est inutile. En Afrique par exemple, plus on parle de sa pathologie, plus on est malade. En conséquence, on n’aime ni la nommer, ni en parler, ni prendre régulièrement un médicament de peur de réveiller le mauvais génie qui sommeille en soi. C’est pourquoi le soignant dans ce cas, avant d’interroger le patient, a tout intérêt à lui expliquer l’importance de ses réponses pour permettre sa meilleure prise en charge et à lui rappeler les règles déontologiques soignantes fondamentales : absence de jugement, confidentialité des échanges… Il peut même s’excuser de devoir aborder avec lui des sujets intimes tels que la sexualité, le transit, la miction ou encore les pertes de sang. Pour obtenir l’adhésion du patient, il est préférable d’adopter une approche progressive, de poser des questions ouvertes (les questions fermées ne font pas bon ménage avec les coutumes) autour des symptômes sans prononcer le nom de la maladie, et de l’écouter en parler sans l’interrompre ni s’impatienter. S’il verbalise un même fait plusieurs fois, c’est que la chose revêt pour lui une grande importance. Chercher enfin à savoir si le patient prend des préparations médicinales à base de plantes parallèlement au traitement prescrit n’est pas superflu : elles peuvent annuler son effet ou entraîner des effets secondaires indésirables.

Côté chiffres, l’affaire n’est pas plus aisée. Dans les dossiers médicaux, on doit les apprécier : âge, taille, poids, nombre d’enfants ou de mois de grossesse… Or en Afrique, en Asie ou en Orient, il n’en est rien : cela pourrait attirer sur la personne qui en est l’objet de mauvaises influences. Après tout, est-ce qu’on s’interroge sur la manière dont grandit un arbre ? Alors pourquoi le faire à propos d’un enfant ou d’un adulte ? Le patient déviera ses réponses aux questions de ce type pour se protéger.

Des remèdes influencés par la culture

Si Asiatiques et Indiens apprécient la prescription d’un régime alimentaire parallèlement au suivi d’un traitement (plus de fruits, moins de nourriture aigre…), les musulmans sont demandeurs de médicaments. N’est-il pas écrit dans le Coran qu’Allah en a créé un pour toutes les maladies, sauf une : la vieillesse ? Africains et Asiatiques apprécient d’être acteurs de leur prise en charge – Si on te lave le dos, il faut te laver le ventre (proverbe d’Afrique de l’Ouest) – aussi leur prescrire une activité physique, des plats spécifiques… est souhaité comme solliciter la participation des proches. Quand l’un d’eux est malade, tous peuvent l’être à leur tour. Chacun participe volontiers au soin du patient pour éloigner de lui la maladie. Un fait embarrasse particulièrement le patient africain ou asiatique : lorsque le médecin lui laisse le choix entre deux prises en charge distinctes. Le plus souvent, il ne se positionnera pas, se déclarant incompétent car sans connaissance médicale. Les traditions ancestrales professent tais-toi et écoute celui qui sait. A l’équipe de lui faire part du protocole qu’elle lui propose de suivre et qu’il acceptera si une relation de confiance a été préétablie.

Les usages en lien avec la corporalité sont codifiés et différents selon les régions du monde et les croyances

Une corporalité soumise à des règles différentes

A la pudeur des mots s’ajoute la pudeur corporelle. En Asie, il est de tradition de se couvrir le haut du corps et de laisser ses jambes nues. L’usage est inverse en Afrique. Quant à une femme hindoue, elle a coutume de couvrir ses épaules et dévoiler le bas de son ventre. Les religions monothéistes attendent de la femme mariée qu’elle couvre sa chevelure, ses bras et ses jambes. L’islam demande à un homme de se couvrir du nombril aux genoux, une femme la totalité du corps sauf le visage et la paume des mains… Autrement dit, les usages en lien avec la corporalité sont codifiés et différents selon les régions du monde et les croyances. Pour réaliser les soins sans commettre d’impair, le personnel soignant doit découvrir la partie du corps nécessaire le temps du geste. Si besoin, il peut proposer une charlotte pour couvrir une chevelure (homme ou femme), une alèse pour une partie du corps (épaules, jambes…), des jerseys ou sur-chaussures pour des pieds (les patients d’origine asiatique, par exemple, en sont demandeurs) en remplacement des effets personnels.

Pour les mêmes raisons, les bouddhistes de tous âges n’apprécient pas qu’on les dénude. Dans la médecine chinoise, le patient désigne sur des poupées (masculines ou féminines) l’endroit où il souffre. Jamais il n’est ausculté car la peau ne doit pas être touchée, d’où le fait que les massages soient effectués au-dessus des vêtements. Plus encore, nul ne doit toucher le sommet du crâne. Selon leurs croyances, le corps contiendrait plusieurs âmes3, chacune correspondant à un organe ou groupe d’organes. En cas de maladie, une ou plusieurs d’entre elles s’échappent par les fontanelles. La guérison annonce leur réintégration des âmes vers le corps. On comprend mieux pourquoi une main ou un instrument pourrait les fragiliser lors de leurs passages. En cas de soin sur le crâne (pose d’électrodes, perfusion intracrânienne, shampooing…), il faut en informer le patient (ou la mère pour son enfant) avant de l’accomplir, de façon à lui permettre de se désacraliser la tête en passant lentement ses mains sur le haut du crâne. Après le soin, il reproduira ce même geste en sens inverse pour rouvrir ses fontanelles.

De même, Hindous et musulmans effectuent les gestes purs (se laver, se nourrir…) avec la main droite, les gestes impurs (laver les zones excrétrices, se chausser…) avec la main gauche. Pour un soin, ils privilégient le côté droit alors que les extrême-orientaux préfèrent le côté gauche. Voilà pourquoi il arrive qu’un patient, qui se trouve dans le premier cas de figure, refuse d’être nourri ou soigné par un gaucher. Il faut alors tenter de le remplacer par un droitier. Quoi qu’il en soit et pour éviter toute méprise, le soignant peut demander au patient : Sur quel bras préférez-vous la prise de tension ? Vous me donnez votre pied pour que je vous chausse ?.... Dès lors, le soignant dispose de l’information nécessaire pour calquer son geste sur celui du patient sans risque de le heurter, et le soin sera effectué dans des conditions optimales. Voici l’un des conseils pratiques, parmi bien d’autres, qui peut être utile à l’exercice quotidien de terrain dans la compréhension et le respect des cultures et croyances de la patientèle.

Notes

  1. Guérisseur exerçant une médecine traditionnelle.
  2. Selon les croyances traditionnelles, il se serait pas renouvelable, il est le lien permettant de communiquer avec les ancêtres, il ne faut pas le mettre entre les mains d’inconnus qui pourraient l’utiliser pour lui jeter un mauvais sort.
  3. Nombre variable selon le pays où la religion a cours.

Pour en savoir plus

  • Guide des rites, cultures et croyances à l’usage des soignants, Vuibert/Estem, 2013
  • Connaître et comprendre le judaïsme, le christianisme et l’islam, Le Passeur Editeur, 2021

Isabelle Levy, conférencière - consultante spécialisée en cultures et croyances face à la santé, elle est l’auteur de nombreux ouvrages autour de cette thématique. @LEVYIsabelle2

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