ETHIQUE

Des paradoxes soignants

Cet article fait partie du dossier:

Ethique et soin

    Précédent Suivant

Dans mon article précédent , je vous proposai une analyse portant sur l'insuffisance de reconnaissance de la profession infirmière : Insuffisance de reconnaissance sociale, salariale et de compétence ; Insuffisance surtout de connaissance et de reconnaissance de la réalité du travail, par le grand public, les médias et le système politique.

Je voudrai, maintenant, à l'aide d'une série d'articles, vous emmener dans ce qui me semble être « des paradoxes de la profession infirmière », voire soignante en général :

  • Est-il possible de rendre visible « l'invisible », c'est-à-dire notre intimité au travail ?
  • Devons-nous taire notre ressenti professionnel parce qu'il existe la notion de secret professionnel ?
  • Peut-on mettre à jour des situations qui nous semblent intolérables sans être accusé pour autant de dénonciation ou de « cracher dans la soupe » ?

Est-il possible de rendre visible l'invisible, c'est-à-dire notre intimité au travail ?

Des concepts peuvent nous aider à éclairer notre réalité et « notre intimité du travail avec le patient », en particulier celui de visibilité du travail (ou d'invisibilité), plus connu sous le nom de « travail réel / travail prescrit ».

Pascal BOES*, nous rappelle que « ce n'est que dans les années 80 que l'équipe de Christophe DEJOURS (Sociologue) allait apporter une nouvelle approche », celle de la psycho dynamique de travail.

« La psycho dynamique du travail s'intéresse à la confrontation … (entre) « travail prescrit » et « travail réel ». Le travail prescrit est celui défini par l'organisation du travail via des mesures, des procédures, des consignes, en bref, les règles édictées. Le travail réel c'est… ce « quelque chose en plus » pour que « ça marche », c'est-à-dire pour que le travail soit réalisé et pas seulement à réaliser. En fait, le travail réel est tout ce qui n'est pas prévu et donné par le travail prescrit »…

Pour ma part, je considère tout simplement que le travail réel (au delà du travail prescrit, c'est-à-dire notre rôle sur prescription et notre rôle propre) s'accomplit majoritairement dans la relation soignant - soigné. Et là, dans cette relation soignant – soigné, existe (parfois ou souvent) un travail que je qualifierai d'invisible. Ce travail est invisible pour l'autre (le soigné, un autre soignant ou un proche) car il est le vécu de l'infirmière dans la relation soignant – soigné. De plus, quand le vécu de l'infirmière dans cette relation privilégiée est douloureux ou difficile, il semble qu'il soit le plus souvent tu. Et qu'il reste de fait « invisible », non connu et par conséquence non reconnu.

Je ne citerai pour exemple qu'un moment de soin extrait d'une réanimation néonatale, traitant les « grands prématurés » dans les années 1985 à 1988 :

« C'est quand ils meurent qu'ils semblent reprendre le plus une apparence humaine. Les machines sont arrêtées, les alarmes stoppées. Je retire la sonde d'intubation (parfois on met l'extrémité en culture). Je retire la sonde gastrique (parfois on fait un prélèvement pour mise en culture). Je retire la « nouille », c'est-à-dire le cathéter central (parfois...). Je retire les cathéters périphériques ou les épicrâniennes. Je retire la voie d'abord artériel. Je retire la surveillance de pression en oxygène, le brassard à tension, les électrodes cardio-vasculaires, la poche à urine, les systèmes de contention pour la tête, pour les mains, pour les pieds... La toilette mortuaire est en cours.

A l'aide d'un petit set de toilette, d'eau distillée (quel gâchis pour l'économat) ou d'eau du robinet et de savon liquide, je lave l'enfant. Mes gestes se situent entre l'asepsie la plus stricte que je connais parfaitement et qui est devenue inutile (sauf en cas d'infection pour protéger les autres) et des gestes plus communs qui n'ont pas lieu d'être habituellement produits en incubateur. L'eau n'a plus besoin d'être tiède, mes gestes n'ont plus besoin d'être aussi attentionnés... et pourtant, je redouble de tendresse et de douceur. Ai-je bien compris que cet enfant est mort ? Est-ce que je dois essayer de comprendre que pour ses parents, c'est une partie de l'univers qui bascule ? Ai-je bien tout fait depuis le début, sans l'ombre d'une erreur ? C'est maintenant que je l'ai débarrassé de toute la « technique » et que je l'ai lavé une dernière fois, qu'il ressemble le plus à un petit bébé. J'ai envie de te prendre contre moi, de te serrer, te réchauffer… Je suis peut-être l'être humain qui s'est le plus occupé de lui depuis sa naissance…

Tout cela, c'est pour rien, ou pour en arriver là : un petit linge blanc, replié en quatre autour de son corps, le tout posé sur un petit chariot d'hôpital… C'est là, Philippe, que s'arrête pour toi l'ultime limite des soins infirmiers. Tu as fait ton possible pour prendre soin de l'autre… D'autres bébés t'attendent… D'autres parents croient dans la qualité de tes soins. La révolte gronde en toi, mais tu la caches. On ne t'a pas appris à prendre soin de toi… On t'a juste appris à travailler, à préparer la place pour un autre. Tu es dans une société de production, Philippe, alors produis. Le système s'en fiche de tes questions. Lui ne s'en pose pas à ton sujet. Tu as appris sans vraiment t'en rendre compte que le meilleur infirmier dans ces cas là, c'est celui qui remonte un poste au mieux et au plus vite pour un nouvel entrant. Tes étapes du deuil à toi, Philippe, on s'en fiche. Tu m'as même appris pendant tes études qu'il existe un processus de deuil qui comprend des étapes « universelles ». Pourtant, cela fait des années qu'Elizabeth Kubbler-Ross les a décrites, mais ça n'est pas arrivé jusqu'à toi. Tu apprendras tout cela à l'école des cadres… Quand tu seras suffisamment cassé pour quitter la production de soins en tant qu'infirmier  ». **

Qui parmi nous n'a pas vécu, ailleurs et autrement, plus ou moins la même chose ? Qui parmi nous a pu le dire, le partager, le faire connaître, l'écrire éventuellement autant que nécessaire?

Si l'on définit l'intimité du soin, non pas par des mots théoriques toujours très difficiles à trouver, mais simplement par sa propre intimité du soin dans sa réalité de travail quotidienne, en Hématologie, en Gériatrie, en Réanimation cardiaque, en Psychiatrie, dans toutes les spécialités « médicales »… qui parmi nous estime avoir rendu visible son intimité du soin ?

Je ne pose pas encore la question de la nécessité de le faire. Je pose d'abord la question de sa propre possibilité de le faire. C'est tellement intime que l'on estime que c'est inscrit dans le travail lui-même, que c'est inhérent à la fonction.

Et c'est justement parce que c'est inhérent à la fonction qu'il faut le faire reconnaître. Et pour le faire reconnaître, il faut au moins dans un premier temps se forcer à le décrire. Je rêve d'un Ordre infirmier où chacun d'entre nous participera à le décrire. En attendant, ce qui est sûr, c'est que notre intimité au travail, quand elle est décrite, est particulièrement valorisée par les lecteurs soignants.

Les professionnels comme les étudiants en soins sont en recherche et en quête de ce type de témoignages (Cf. http://www.etre-infirmier-aujourdhui.com/5.html ).

A très bientôt pour deux autres paradoxes.


* BOES Pascal. http://www.lien-social.com/spip.php?article786&id_groupe=6  . Publication n° 717 du 15 juillet 2004

** GAURIER Philippe. Etre infirmier aujourd'hui, D'une ONG au monde hospitalier, un parcours sans frontières, Editions Ellébore, 2006 ; 220 : 67-68

Retour au sommaire du dossier Ethique et soin

Publicité

Commentaires (0)