PSYCHIATRIE

Les "Perchés" du Havre dénoncent une psychiatrie au plus bas

Ils se sont eux-mêmes surnommés "Les Perchés de Janet". Pour se faire entendre, sept soignants de l'hôpital Janet, un hôpital psychiatrique situé au Havre, ont décidé de monter sur le toit de leur établissement. Devant une situation de grande précarité, ils réclament des moyens humains et matériels pour "faire face à l'urgence". Infirmiers.com est allé à leur rencontre.

grève le havre toit

En direct du "toit"... "Aujourd'hui, l'institution est dans un tel état qu'il n'y a pas d'alternative. On a la tête sous l'eau depuis des mois. Nous ce qu'on demande c'est vraiment une mesure d'urgence pour répondre aux besoins".

Mise à jour le 11 juillet Les Perchés s'apprêtent à descendre du toit. Sur la page Facebook de soutien au mouvement, on peut lire leur communiqué : Mesdames et Messieurs, les Perchés sont descendus suite à la signature du protocole d'accord de sortie de crise!! La lutte s'arrête ici pour aujourd'hui!! Un titanesque MERCI à tous les soutiens intérieurs et extérieurs! Aux familles des Perchés du haut et du bas.. pas de mots... quasi 35 postes créés.. une belle victoire collective de l'ensemble des membres du personnel... On rentre chez nous!!

dans un communiqué rendu public le 6 juillet, la direction du Groupe Hospitalier du Havre détaille ses propositions : la création de 29,62 postes pérennes au total sur la filière psychiatrique (à raison de 2 recrutements infirmiers à l'Unité d'Accueil et de Crise (UAC), 12 recrutements d'infirmiers de nuit et 15,62 recrutements permettant la composition d'une équipe de soins pluridisciplinaire. Par ailleurs, la direction de l'établissement rappelle des mesures annoncées : la présence dès septembre 2018 d'un consultant extérieur pour accompagner la mise en place du "projet médico-soignant" du pôle psychiatrie ; 15 millions d'investissement sur les 5 ans à venir pour réhabiliter des lieux de prise en charge et enfin, à partir du 1er janvier 2019, l'orientation des détenus vers le Centre Hospitalier du Rouvray afin d'améliorer la capacité d'accueil des urgences psychiatrique sur place. Une Assemblée générale est prévue à 13h15 le 11 juillet à Pierre Janet, apprend-t-on sur la page Facebook de soutien au grévistes, qui devra déterminer si le mouvement se poursuit sur le toit, ou non.  

Rappels des faits

Jennifer Bouder, infirmière en extra-hospitalier et déléguée CGT et Frédéric Le Touze, infirmier dans une équipe mobile du syndicat Sud, font partie des "Perchés". Ils sont 7 sur le toit, sur un pôle psychiatrie (de toute la partie ouest de la Seine Maritime) qui compte 900 personnes toutes catégories confondues et 600 et 650 personnes, là encore en comptant l'ensemble du personnel, à Janet-même. Parmi les 7 grévistes, on trouve des infirmiers et des aides-soignants, syndiqués ou non, en interdyndicale sud, CGT et CFDT. On est 7 Perchés mais on est en réalité beaucoup plus nombreux dans cette lutte, affirment les deux soignants. On considère que les autres collègues sont aussi des Perchés. Certains occupent le bâtiment. Il y a un piquet de grève 24h/24 en bas. Au delà de ça, on constate une participation très active des personnels à ce mouvement qui a généré un vaste élan de solidarité.

Pourquoi avoir choisi de monter sur le toit ? Dans les hôpitaux, il est toujours très difficile de se mobiliser et d'avoir un impact fort, nous expliquent les deux soignants, donc on a décidé d'occuper le toit des urgences pour la symbolique, depuis mardi dernier (soit depuis une semaine). Il faut savoir qu'on a d'abord fait une semaine de grève "classique" avec quelques actions coups-de-poing (en envahissant par exemple le Conseil de surveillance de l'hôpital, mais comme ça ne donnait rien, on a décidé de passer à la vitesse supérieure et d'occuper le toit. Un choix de lieu qui vient aussi des conditions sur place puisque l'administration, décentralisée, ne se trouve pas dans l'enceinte de l'établissement. Il n'y a pas de lieu sans patient à Janet. Pour nous, il était inenvisageable de déranger les patients (plus qu'ils ne le sont déjà), voilà pourquoi c'est le toit qui a été privilégié, précise Frédéric Le Touze.

On est 7 perchés mais on est en réalité beaucoup plus nombreux dans cette lutte. On considère que les autres collègues sont aussi des Perchés.

Le combat du Rouvray, au Havre, qui les a précédé, a donné une impulsion à leur lutte. Il a surtout prouvé aux collègues et aux agents qui sont venus nous soutenir qu'il était possible de gagner, affirme Frédéric Le Touze. Nos collègues du Rouvray sont d'ailleurs venus visiter nos locaux. Les urgences notamment. Ils sont sortis dépités, les larmes aux yeux devant les conditions délabrées, ici. Ils ont même eu cette réflexion : c'est quatre fois pire ici que chez nous, raconteJennifer Bouder. Des lits d'appoint dans les couloirs, un manque de tables qui oblige les patients à manger sur leurs genoux, des chambres à un lit qui deviennent des chambres à deux lits ou encore un pôle conçu pour accueillir 5 patients par jour qui doit faire face à l'accueil de 10 à 15 arrivées de patients... Les soignants décrivent des conditions de travail et d'accueil extrêmement précaires qui durent maintenant depuis plusieurs mois. Des lits supplémentaires ont été rajoutés, qui sont depuis considérés comme en place alors que le personnel n'a pas la capacité de faire face. Autrement dit, on est dans le bricolage. Dans les chambres handicapées, au lieu de laisser la place, on rajoute un lit, si bien qu'on ne peut plus faire passer un fauteuil ou un brancard... et ça fait un bout de temps qu'on alerte sur cette situation, se désolent les deux infirmiers. 

Une "mesure d'urgence" pour répondre aux besoins

grève le havre litComment accueillir dans ces conditions des patients qui arrivent en crise ? Les revendications des grévistes sont précises et nombreuses, à la hauteur des enjeux. On est en lutte au niveau syndical et intersyndical pour nos conditions de travail et pour l'accueil des patients déjà depuis de longs mois, soulignent les deux "Perchés". Aux urgences, la situation est devenue tellement insupportable, que le personnel a été le premier à bouger, en établissant un cahier de revendications à la mi-juin. La situation a rapidement fait écho parmi leurs collègues des autres services - à travers les autres unités d'hospitalisation.

Pour faire face, les "Perchés" ont établi une liste des priorités. Nous demandons la suppression immédiate des lits supplémentaires en tant que lits supplémentaires (des lits qui sont occupés et qui répondent néanmoins à un besoin de soin). Ainsi, pour prendre en compte ce besoin de soin, nous réclamons la création d'une unité supplémentaire, chiffrée à 35 lits environ avec évidemment, les effectifs qui permettront de faire tourner cette unité 24h/24. Là encore, ils ont fait le compte : 50 postes pluridisciplinaires (médecins, cadres, infirmiers, aides-soignants...) doivent être créés. Or, cette unité, on l'a, elle existe, expliquent d'une même voix Jennifer Bouder et Frédéric Le Touze - un pavillon-tiroir vide, un ancien pavillon d'hospitalisation qui devait servir à accueillir un à un les autres pavillons pour pouvoir les réabiliter. Tout ce projet a été annulé au dernier moment. Cette unité a finalement été elle-même réabilitée mais elle est vide. Il faut donc la considérer comme l'unité qui nous manque et créer les 50 postes nécessaires. Parmi les priorités, les grévistes demandent encore l'arrêt des fermetures de structures extra-hospitalières : un problème qui concerne davantage la pédopsychiatrie mais qui peut aussi concerner la psychiatrie adulte.

Un Centre Médico- Psychologique (CMP) a déjà fermé et deux autres sont menacés actuellement. Notre travail c'est aussi de faire de la prévention et donc d'assurer une proximité avec les gens. Certains ne se déplacent pas, il faut donc absolument aller à eux, sans quoi, on se réserve de gros problèmes à venir, précise l'infirmière Jennifer Bouder. Ensuite, précisent les deux soignants, en porte-parole de l'ensemble des grévistes et de leurs soutiens, on demande la poursuite de la politique de recrutement médical, c'est-à-dire de recrutement actif de médecins (il faut que nous puissions redevenir attractifs, les conditions actuelles de l'établissement font fuir) mais aussi la titularisation des contractuels, que ce soit les paramédicaux ou les agents administratifs et techniques. Sur 22 postes contractuels, ils n'en ont stagiérisé que 3 le 29 juin dernier. Les personnels sont aujourd'hui dans une grande précarité. Enfin, les grévistes exigent l'arrêt de la polyvalence. A l'heure actuelle, on demande au personnel de faire des remplacements d'un service à l'autre - ce qui est inadmissible, notamment en psychiatrie où il faut connaître les patients. Ce n'est pas du soin, ce n'est pas satisfaisant. On demande donc la création d'un service de remplacement de 13 postes qui serait plutôt dédié au remplacement de nuit (actuellement effectué par des personnels de jour). Sur ce point, une demande a été faite par la direction auprès de l'ARS en novembre 2016, mais n'a reçu aucune réponse... 

L'Union Syndicale de la Psychiatrie, notamment, a tenu à apporter son soutien aux grévistes via un communiqué. Evoquant aussi bien l'hôpital du Rouvray que le Janet au Havre, l'USP tient à souligner que "ces luttes, et bien d'autres, sont des réponses concrètes aux attaques subies par tous des établissements de soins, que ce soit par l'intégration forcée à des GHT ou par la réduction drastique des moyens. Partout, le résultat est la déperdition des soins de proximité, CMP et Centres d'accueil. C'est partout la fusion des secteurs ou leur dilution dans des filières de soins « transversales », ou encore la sous-traitance des soins par le privé (Épinay-sur-Seine) et la privatisation des chambres seules jusque dans les établissements publics..."

Notre travail c'est aussi de faire de la prévention et donc d'assurer une proximité avec les gens. Certains ne se déplacent pas, il faut donc absolument aller à eux, sans quoi, on se réserve de gros problèmes à venir

Si la situation n'avance pas pour l'heure, les grévistes affirment avoir eu confirmation de la part de la direction du pôle de psychiatrie que leurs chiffres n'étaient pas excessifs. Pour elle, les revendications sont donc légitimes. Pourtant, la direction générale de l'établissement, et l'Agence Régionale de Santé de Normandie, ne semblent pas l'entendre de cette oreille. La direction générale et l'ARS nous renvoient au même discours depuis des années : il faut tendre vers le développement de l'ambulatoire. Si on ouvre une unité supplémentaire, elle va être pleine rapidement... Et pour cause, les besoins en termes d'accueil sont effectivement criants. Aujourd'hui, l'institution est dans un tel état qu'il n'y a pas d'alternative. On a la tête sous l'eau depuis des mois. Nous ce qu'on demande c'est vraiment une mesure d'urgence pour répondre aux besoins. On n'est pas opposé aux alternatives aux réflexions, mais on a besoin de cette mesure d'urgence, expliquent les deux soignants. 

grève le havre slogan helpDu côté du service de communication de l'ARS joint ce matin, il paraît clair qu'il revient au directeur général de négocier avec les grévistes, explique-t-on. Mercredi 27 juin, l'ARS avait proposé un rendez-vous le lendemain, le 28, à Caen ou à Rouen. Un rendez-vous décliné par le personnel de l'hôpital Janet, qui s'explique : On demande la venue de l'ARS dans l'établissement pour qu'elle prenne conscience de la situation ainsi que l'ouverture sur place des négociations. Depuis, la situation n'a pas évolué puisque l'ARS, que nous avons contactée par téléphone, reste sur sa position. Une réunion a eu lieu avec une délégation de la communauté médicale de la psychiatrie du GHH (Groupe Hospitalier du Havre) une délégation d'une dizaine de personne, au siège de l'ARS à Caen lundi 2 juillet, rapporte-t-elle. La direction du GHH a aussi reçu les syndicats de l'établissement lundi 2 juillet dans après-midi. Par communiqué de presse du mardi 3 juillet 2018, la direction propose notamment et pour répondre au plus juste aux besoins de l'établissement et à la prise en charge des patients, deux recrutements infirmiers à l'Unité d'accueil et de crise, le recrutement de 12.8 ETP d'infirmiers de nuit, la création d'une équipe paramédicale pluridisciplinaire sous supervision médicale de 13 ETP pour l'accueil des patients... soit au total la création de 28 postes. La direction de l'établissement se dit aussi ouverte à la poursuite des échanges avec les personnels

Aujourd'hui, l'institution est dans un tel état qu'il n'y a pas d'alternative. On a la tête sous l'eau depuis des mois. Nous ce qu'on demande c'est vraiment une mesure d'urgence pour répondre aux besoins.

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Journaliste Infirmiers.comsusie.bourquin@infirmiers.com
@SusieBourquin

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