PORTRAIT

Hada Soumare, une infirmière au plus près des migrants

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Publié le 29/12/2025

Hada Soumare est infirmière Asalée en pratique avancée. D'origine soninké, elle intervient auprès des résidents de foyers de migrants à Saint-Denis pour les sensibiliser aux questions de prévention et les aider à renouer avec le système de santé. Portrait de cette soignante qui place la médiation et l'approche transculturelles au cœur de sa pratique.

Hada Soumare, infirmière en pratique avancée à Saint-Denis

Hada Soumare, infirmière Asalée depuis 2012, s'est formée à l'éducation thérapeutique en 2015.

« Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue, comment vont les enfants ? » Ce jour là, Hada Soumare est en congés, mais cela ne l’empêche pas de passer une tête dans l’un des foyers de migrants de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), où elle intervient régulièrement. Aussitôt, la conversation s’engage avec un résident, habitué de ces permanences qu’y organise la communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) « Maison de la santé ». Et tout y passe : la famille, le travail, mais aussi l’état de santé de cet homme, déjà âgé, qui se déplace avec une béquille et dont le foyer est, depuis des années, le domicile. À côté, deux autres infirmières de la CPTS accueillent puis s’entretiennent avec les hommes qui se présentent ; ils seront quatre à venir au cours de ce reportage, dont les professionnelles de santé vont mesurer le poids, la taille mais aussi la tension artérielle. La majorité d’entre eux sont d’origine sub-saharienne, et beaucoup appartiennent au peuple Soninké, présent au Mali, au Sénégal et au Burkina-Faso. Les infirmières occupent une salle à l’entrée du foyer ; devant, un médiateur de la CPTS est là pour informer les résidents de leur présence. « Toute l’année, on intervient deux heures toutes les deux semaines. On discute avec eux, on propose le café, on s’assoit, on parle », confie Hada Soumare.

Soignantes, salle du foyer
Les infirmières de la CPTS qui participent à la permanence attendent la venue des résidents dans une salle dédiée du foyer.

C’est en partie sous l’impulsion de cette infirmière en pratique avancée (IPA) diplômée depuis 2021 qu’ont été créées en 2019 ces permanences dédiées à la santé, qui se déclinent dans une petite dizaine de foyers de migrants à Saint-Denis. Elles se greffent alors à une autre forme de permanence organisée par des médiatrices, « une sorte d’écrivains publics qui aident les résidents à remplir leurs papiers administratifs (CAF, retraite…) quand il y a des problématiques d’accès aux droits. » Ce sont également à des questions d’accès aux droits en santé et aux soins de cette population migrante que la présence régulière des infirmiers de la CPTS, qui a repris l’action en 2021, tente de répondre. « Mes parents sont d’origine malienne, Soninké. Mon père est atteint de diabète depuis 20 ans, ma mère fait de l’hypertension artérielle, et je vois bien que, pour eux, naviguer dans le système de santé, ce n’est pas simple », alors même qu’ils sont depuis longtemps intégrés dans la société française.

Nous sommes là pour discuter avec les résidents, pour identifier leurs besoins, les orienter vers les bons services. 

Identifier les besoins, orienter, accompagner

Les permanences sont avant tout un temps d’échange. « L’idée n’est pas de faire une consultation », ni même de « se substituer au médecin », détaille Hada Soumare. « Nous sommes là pour discuter avec les résidents, pour identifier leurs besoins, les orienter vers les bons services. » Les 6 premiers mois servent à relever « les problématiques qui reviennent le plus souvent. Et ce sont les ruptures de droits (Aide médicale d’État (AME) et Complémentaire santé solidaire (C2S, qui remplace la CMU)), l’accès aux lunettes, le fait de vieillir dans des foyers qui ne sont pas adaptés, et les allers-retours entre la France et le pays d’origine » qui se démarquent, avec, dans ce dernier cas, des résidents qui reviennent dans des états de santé dégradés du fait d’un manque de suivi.

Au cours de ces permanences, les infirmiers font « beaucoup de découvertes d’hypertension, un peu de découvertes de diabète, ou de diabète connu mais déséquilibré.»

Entretien infirmière et résident d'un foyer de migrants
Les professionnels de la CPTS détectent parfois des problèmes d'hypertension lors de leurs permanences.

Une fois le lien noué entre professionnels de santé et résidents, il s’agit alors de lever les freins qui empêchent ces derniers de se rendre chez leur médecin traitant, voire de les inciter à en changer si celui-ci ne correspond pas ou plus à leurs problématiques de santé. Et puis, il y a tout un volet dédié à la prévention : dépistage de pathologies chroniques, sensibilisation au dépistage des cancers, surtout lorsque l’information ne leur parvient pas par les canaux habituels de la Sécurité sociale… « La plupart ont des droits. Mais ceux qui bénéficient de l’Aide médicale d’État ne reçoivent pas l’invitation au dépistage de certains cancers », comme le cancer colorectal, par exemple, « parce qu’ils ne sont pas inscrits dans le circuit normal. Alors il faut être plus proactif pour ces gens-là », raconte l’IPA. Lors de ces « causeries », les infirmiers pratiquent donc plus des « soins relationnels » que des gestes techniques, même s’ils font « beaucoup de découvertes d’hypertension et un peu de découvertes de diabète, ou de diabète connu mais déséquilibré. » Ces repérages sont en effet proposés dès que des symptômes spécifiques à ces pathologies sont évoqués par les résidents.

« Aujourd’hui, on intervient dans 8 foyers. Officiellement, il y a 150 personnes par établissement, mais il y en a, en réalité, beaucoup plus », témoigne l’IPA. Ces permanences n’ont par ailleurs pas vocation à être pérennes. Elles ont cessé dans le premier foyer où elles ont été mises en place. « On a commencé en 2019 et arrivés en 2023, on avait rencontré tout le monde. L’idée n’est pas d’aller continuellement dans le foyer, mais de régler les situations les plus compliquées, d’orienter les gens vers le droit commun. »

Le point de départ : un mémoire sur le dépistage du cancer colorectal

Tout débute avec un travail sur un mémoire de recherche effectué dans le cadre d’un master « Coordination de parcours de soin », en 2018. Alors infirmière Asalée dans un centre de santé de Saint-Denis, la jeune femme reçoit une patientèle multiculturelle, en partie composée de Soninkés. « Je me suis rendu compte que, lorsqu’ils tombaient sur moi, ils arrivaient à mieux faire comprendre pourquoi ils venaient », relate-t-elle. Rapidement, les médecins du centre ont recours à elle pour lever la barrière de la langue, bien que ce ne soit pas le seul frein aux échanges. « Non seulement ils semblent se brider lorsqu’ils parlent aux médecins, mais il y a aussi tout un ensemble d’obstacles culturels : des choses qu’ils n’ont pas envie de faire, qu’ils n’ont pas comprises, contre lesquelles ils sont mécontents, aussi, sans arriver forcément à les exprimer. »

Un résident du foyer de migrants
L'entretien permet de vérifier l'état de santé des résidents et de les orienter si besoin vers le système de santé.

C’est sur le conseil de Sarah Robert, une médecin du centre qui réalise sa plus-value dans cette approche transculturelle du soin, qu’Hada Soumare choisit d’axer son mémoire sur les freins au dépistage du cancer colorectal. Déjà peu mis en place dans le reste d’une population française pourtant informée de son existence, ce geste préventif l’est encore moins au sein des populations migrantes. Elle concentre sa recherche sur les résidents des foyers d'origine soninké, qu’elle voit déjà souvent en consultation mais aussi « parce que ce sont parmi les patients les plus isolés, les plus précaires. Et parce que c’est aussi là qu’on va trouver les problématiques les plus importantes, notamment d’accès aux soins. »

« Il faut bien mourir de quelque chose »

Elle retire plusieurs enseignements de ses entretiens. Il existe d’abord chez cette population « des représentations spécifiques à la culture soninké », qui voit dans le cancer colorectal « une pathologie qui serait loin de sa réalité, qui toucherait essentiellement la population blanche, et qui relèverait aussi de l’ordre du mystique ». Cette perception est nourrie d’une conception un peu fataliste de la vie : « Il faut bien mourir de quelque chose. » Quant à la prévention, elle est perçue au mieux comme inutile, au pire comme nocive pour la qualité de vie. « Pourquoi aller chercher quelque chose qui, pour l’instant, ne fait pas mal, n’est pas gênant au quotidien ? » En résumé, pourquoi se rendre malade quand on ne l’est pas ? Et, quitte à ce que l’espérance de vie soit courte, autant en profiter sans s’inquiéter de la maladie.

Hada Soumare y voit surtout l’intérêt de développer une approche communautaire de la santé, que soutient l'équipe soignante. « On se dit qu’il faut sortir du centre de santé pour aller à la rencontre de ces gens. » Elle pérennise ainsi ces permanences en foyer, réalisées sur son temps de travail. Un infirmier libéral (IDEL) l’accompagne un temps. C’est un peu l’époque de la débrouille : « Je ramenais du matériel du centre de santé », pendant que son binôme achetait de l’équipement grâce à un financement accordé par la mairie de Saint-Denis.

Hada Soumare, accompagnée de sa collègue infirmière Asalée, prend des nouvelles d'un résident du foyer.
Hada Soumare, avec sa collègue infirmière Asalée, prend des nouvelles d'un résident du foyer.

Il faut dire que les enjeux sont de taille, face à des populations qui, confrontées aux besoins économiques de leur famille restée au pays, négligent souvent leur santé et n’entendent pas toujours les arguments de la médecine. Exemple : un patient, atteint d’un cancer de la prostate, disparaît après la pose de son PAC de chimiothérapie. Renseignements pris, « il est parti se faire soigner en Afrique. Pour lui, le traitement, ce n’est pas un traitement par chimiothérapie mais plutôt des traitements traditionnels, parce qu’il pense que sa maladie relève de l’ordre du mystique, d’un sort qu’on lui aurait jeté », raconte l’IPA. « Pour nous, c’est un échec, même si c’est le choix du patient. Et je me dis qu’il y a des choses à travailler en termes d’accompagnement. »

Qu’importe la maladie diagnostiquée, l’important est de discuter avec une personne, de savoir comment elle vit ce diagnostic, comment elle imagine se soigner, sans juger.

Une approche transculturelle facilite l'adhésion aux messages en santé

Le foyer de migrants où s'est rendue l'équipe de la CPTS.
Le foyer de migrants où s'est rendue l'équipe de la CPTS, mardi 17 juin.

C’est à ce moment qu’Hada Soumare commence à « assumer » de s’intéresser à ce sujet de santé publique. Ce contact avec les populations migrantes induit chez elle un changement de posture soignante. « Qu’importe la maladie diagnostiquée, l’important est de discuter avec une personne, de savoir comment elle vit ce diagnostic, comment elle imagine se soigner, sans juger. » Et ce notamment lorsqu’un patient souhaite recourir à la médecine traditionnelle, dès lors que celle-ci ne porte pas atteinte à son état de santé. « Je ne dis pas que tel traitement traditionnel ne marche pas ; je dis qu’il a peut-être marché pour quelqu’un mais qu’il ne sera pas nécessairement efficace pour d’autres. S’ils veulent essayer, qu’ils essaient, mais je tente de les convaincre de continuer le parcours médical parallèlement. » Elle perçoit également que l’adhésion de ces patients rencontrés en foyer et qu’elle suit au centre de santé « est beaucoup plus simple » que ceux qui lui sont orientés par un médecin. 

Et l’intérêt de cette médiation transculturelle, du recours à la langue d’origine de ces patients, l’infirmière l’a constaté lors des événements organisés par la CPTS en partenariat avec l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké (APS), notamment en prévention. « Quand j’ai parlé de la prévention du cancer du sein, ça a été entendu d’une autre manière », cite-t-elle en exemple. « Cela a permis de faire passer le message qu’il y a des cancers qu’on peut détecter très tôt, qu’on peut ôter avant qu’ils n’attaquent d’autres organes. » Des messages qui, diffusés en français, auraient eu moins d’impact. « Le fait de le faire dans la langue soninké, c’est un levier majeur. Ils se sentent concernés », observe-t-elle. Un point de vue sur l’approche transculturelle qu’elle était venue défendre lors de la dernière édition du Salon infirmier, insistant sur une prise en compte globale du patient : environnement, intégration dans une communauté…

Une expérience déterminante au Mali
D’origine soninké mais née en France, Hada Soumare ignorait tout du système de santé malien quand elle a débuté les permanences. Alors, en septembre 2023, elle part s’installer dans le pays avec ses deux enfants le temps d’une année scolaire. Conservant un petit temps de son activité Asalée, pendant lequel elle partage son expérience avec l’association, elle y noue des contacts avec des professionnels de santé du territoire. De fil en aiguille, elle en vient à effectuer un stage auprès d’un médecin diabétologue exerçant en centre de santé. Les patients, relate-t-elle, viennent sans rendez-vous, patientent souvent pendant plusieurs heures avant d’être reçus par les praticiens. Pourquoi alors ne pas mettre ce temps à profit pour permettre aux infirmières d’échanger avec eux ? « On travaille l’idée avec les soignants. Plutôt que de dire aux patients ce qu’ils doivent faire, il faut d’abord leur demander comment ils font. » S’organisent des « causeries », sur le mode des permanences, pendant lesquelles les infirmières peuvent parler prévention et faire de l’éducation à la santé.
L’IPA réalise l’intérêt d’avoir une approche prenant mieux en compte la culture de ces populations : les patients vivent-ils en famille ? Ont-ils du bétail ? Comment se nourrissent-ils ? L’homme de la famille est-il polygame ? « Ce sont des questions que je ne posais jamais aux Maliennes en France, alors que ça fait partie de leur écosystème, de leur vécu. » Elle y découvre surtout un système de santé qui manque de matériel, de professionnels, où la solidarité est forte mais ne suffit pas à résoudre les problématiques les plus criantes. « Ces trois mois, c’est beaucoup de surprises, mais aussi de violence, parce que je rencontre des patients qui ont fait un AVC et qui n’ont pas les moyens de se soigner… En 2024, même en Afrique, les gens ne devraient plus mourir à cause d’un diabète ou d’une insuffisance rénale. »

Et ensuite ?

Reste maintenant à démontrer l’intérêt des permanences grâce à des données probantes. L’un des projets de Hada Soumare concerne en effet la recherche. Avec un médecin et une autre infirmière Asalée, elle a réussi à faire financer une étude pour évaluer leur impact sur l’état de santé des résidents des foyers. Y sont inclus le premier foyer de Saint-Denis où elles ont été organisées ainsi qu’un second, situé dans le XIIIème arrondissement de Paris. 150 patients ont été inclus en 2022 et, selon les premières données, « sans surprise », le niveau de littératie en santé de ces populations est plus bas que celui de la population générale, et leur recours au système de santé, plus compliqué.

Mais en attendant de disposer de suffisamment de données pour tirer une évaluation étayée de ces permanences, Hada Soumare s’est lancée dans un autre projet : la création d’une maison de santé avec deux médecins libéraux, eux-mêmes régulièrement en contact avec des résidents des foyers. Dix professionnels de santé y travailleront, au sein de deux équipes dédiées à des problématiques spécifiques, une sur les maladies chroniques, la seconde sur la prise en charge pédiatrique. Elle espère pouvoir y développer un protocole pour le suivi des patients qui effectuent des allers-retours entre la France et leur pays d’origine. Avec un objectif : adapter leurs traitements en fonction de leur mode de vie et développer un programme d’éducation thérapeutique. « Il y a peut-être un sujet sur le fait de créer un lien avec les professionnels qui sont là-bas », et notamment les infirmières, « pour qu’ils puissent au moins suivre leur santé. » Elle espère voir le projet se concrétiser d’ici début 2026.


Source : infirmiers.com