L’accès aux soins est devenu l’un des principaux marqueurs des fractures territoriales et sociales françaises. Derrière les discours sur les «déserts médicaux», les difficultés d’accès dépassent désormais largement les seules zones rurales. C’est le constat de la nouvelle édition des «Cartes de France de l’accès aux soins», réalisée par Doctolib avec le soutien de la Fondation Jean-Jaurès et l’analyse de Joy Raynaud, géographe de la santé.
L’étude s’appuie sur plus de 234 millions de consultations réalisées en 2025 auprès de plus de 80 000 professionnels de santé. Pour la première fois, elle intègre également une enquête nationale menée auprès de près de 8 000 patients représentatifs des utilisateurs de la plateforme. Cette double approche permet de confronter les délais réels d’obtention des rendez-vous avec le vécu des patients.
Des délais toujours très contrastés selon les spécialités
Tous les professionnels de santé ne sont pas confrontés aux mêmes tensions. Les soins de premier recours conservent des délais relativement corrects. Les patients obtiennent ainsi un rendez-vous en trois jours chez un médecin généraliste, six jours chez un kinésithérapeute, huit jours chez un pédiatre, dix jours chez un chirurgien-dentiste et douze jours chez une sage-femme.
La cardiologie et la dermatologie restent les disciplines où les délais sont les plus élevés, avec respectivement 42 et 32 jours d’attente en moyenne.
La situation se complique davantage pour les spécialités médicales. Comme lors de la précédente édition, publiée en 2023, la cardiologie et la dermatologie restent les disciplines où les délais sont les plus élevés, avec respectivement 42 et 32 jours d’attente en moyenne.
Mais les évolutions observées depuis deux ans montrent des trajectoires très différentes selon les professions. Certaines spécialités enregistrent une amélioration sensible des délais. L’ophtalmologie gagne ainsi quatre jours, la dermatologie trois jours, la gynécologie deux jours et la chirurgie dentaire un jour.
La pédiatrie de plus en plus difficile d’accès
À l’inverse, plusieurs professions voient leurs délais s’allonger. C’est le cas de la psychiatrie, de la pédiatrie et des sages-femmes, où l’attente progresse d’un jour.
La pédiatrie apparaît particulièrement fragilisée. La spécialité cumule une hausse des délais et une diminution de la part des rendez-vous obtenus en moins de 48 heures, alors qu’elle reste fortement sollicitée pour les soins non programmés.
Chez les sages-femmes, l’allongement des délais interroge également. L’étude souligne que cette dégradation intervient malgré une augmentation de 8% des effectifs.
Les soins non programmés restent assurés en ville
Malgré les tensions, les soignants continuent d’assurer une capacité de réponse rapide pour les situations urgentes. Entre 8% et 39% des rendez-vous sont obtenus en moins de 48 heures selon les spécialités.
La médecine générale reste la plus réactive avec 39% des consultations accessibles sous deux jours. La pédiatrie suit de près avec 37% des rendez-vous obtenus dans ce délai.
Même les spécialités les plus saturées maintiennent une forme de réponse rapide. En cardiologie, où les délais médians dépassent six semaines, 8% des créneaux restent disponibles en moins de 48 heures.
Pour les auteurs de l’étude, cette capacité de prise en charge rapide en ville constitue un enjeu majeur pour limiter l’engorgement des urgences hospitalières. La visibilité des créneaux disponibles, notamment via les outils numériques, pourrait contribuer à mieux orienter les patients vers le bon niveau de soins.
Les résultats de l’enquête patients illustrent d’ailleurs ce phénomène. Près d’un quart des répondants déclarent s’être rendus aux urgences faute d’avoir obtenu un rendez-vous. À l’inverse, 20% expliquent avoir évité un passage aux urgences grâce à un rendez-vous trouvé en ligne.
L’organisation des soins devient un facteur clé
L’étude montre que la seule densité médicale ne suffit plus à expliquer les difficultés d’accès aux soins. L’ophtalmologie en constitue l’exemple le plus marquant. En huit ans, les délais ont été divisés par plus de deux alors que les effectifs sont restés quasiment stables. Cette amélioration est attribuée à une réorganisation de la filière et au développement du travail aidé.
À l’inverse, c’est l’opposé pour la cardiologie, qui, malgré une progression de la densité de cardiologues libéraux, continuent de voir les délais s’allonger.
«Ce que cette étude démontre avec force, c’est que l’organisation du soin fait la différence», affirme Jean-Urbain Hubau, directeur général France de Doctolib.Les auteurs identifient plusieurs leviers organisationnels susceptibles d’améliorer l’accès aux soins, tels que les équipes de soins spécialisées, les communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), la téléexpertise ou encore l’intelligence artificielle.
La téléconsultation encore sous-utitlisée
La téléconsultation reste pourtant peu utilisée dans la plupart des spécialités. Hors psychiatrie et médecine générale, elle représente moins de 3% de l’activité. Lorsqu’elle est utilisée, elle permet cependant des délais plus courts. En médecine générale, le délai médian tombe à un jour contre trois en présentiel. En dermatologie, l’écart atteint près de quatre jours.Les auteurs rappellent toutefois que la téléconsultation ne peut se substituer totalement au soin présentiel. En 2024, 82% des téléconsultations réalisées sur Doctolib concernaient un praticien déjà connu du patient.
Des écarts territoriaux considérables
L’étude révèle des disparités territoriales particulièrement importantes selon les spécialités.
En cardiologie, le délai médian varie de 16 jours à Paris à 164 jours dans le Gers. En ophtalmologie, il oscille entre cinq jours en Seine-Saint-Denis et 153 jours dans le Gers. Ces écarts ne correspondent pas toujours à l’opposition classique entre zones urbaines et rurales. Chaque spécialité dessine sa propre géographie des tensions.
Une constante demeure toutefois : l’Île-de-France conserve globalement les délais les plus courts pour la majorité des spécialités.
Pour les auteurs, cette réalité impose de dépasser la vision d’une carte unique des déserts médicaux. Les tensions d’accès aux soins seraient désormais multiples et spécifiques à chaque profession. Roman Bornstein, directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès, estime que ces inégalités sont en passe de devenir un sujet politique majeur. «L’accès aux soins est une préoccupation majeure de la vie des Français», souligne-t-il. Selon lui, le double défi du vieillissement démographique médical et de l’augmentation des besoins de santé est désormais pleinement intégré par la population.
Près de 63% des personnes interrogées déclarent avoir déjà abandonné l’idée de chercher un rendez-vous.
Un renoncement massif aux soins
Près de 63% des personnes interrogées déclarent avoir déjà abandonné l’idée de chercher un rendez-vous. Contrairement aux idées reçues, le renoncement aux soins touche particulièrement les actifs et les catégories favorisées. Les cadres sont 71 % à déclarer avoir déjà renoncé à consulter, tandis que ce chiffre atteint 75 % chez les 25-34 ans.
Les écarts entre territoires apparaissent relativement limités. La différence entre zones urbaines denses et zones rurales ne dépasse pas quatre points.
Pour les auteurs, ce constat montre que les difficultés d’accès aux soins dépassent désormais la seule problématique des déserts médicaux.
L’utilisation croissante de l’IA
L’étude s’intéresse également à l’utilisation croissante des intelligences artificielles conversationnelles dans les parcours de santé. Près de 45% des patients déclarent déjà utiliser une IA pour obtenir des informations médicales. Le phénomène est particulièrement marqué chez les jeunes adultes avec 75% des 18-24 ans qui y ont recours, contre seulement 13% des plus de 75 ans.
Les effets observés apparaissent ambivalents. Un quart des utilisateurs affirment avoir consulté plus rapidement un professionnel grâce à l’IA. Mais 18% déclarent au contraire avoir renoncé à consulter après avoir utilisé ces outils.
78% des étudiants utilisent une IA pour des questions de santé et 20% renoncent à consulter un professionnel après y avoir eu recours.
Les étudiants apparaissent particulièrement concernés. Ils sont 78% à utiliser une IA pour des questions de santé et 20% expliquent avoir renoncé à consulter un professionnel après y avoir eu recours.
Pour les auteurs de l’étude, ces nouveaux usages numériques pourraient transformer durablement les parcours de soins, tout en posant de nouvelles questions sur l’orientation des patients et le risque de renoncement médical. À un an de l’élection présidentielle, la question de l’accès aux soins pourrait ainsi s’imposer comme l’un des principaux enjeux de santé publique et d’aménagement du territoire.
Source : Doctolib
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