RECHERCHE EN SCIENCES INFIRMIÈRES

Prévenir la crise suicidaire au plus près du terrain

Publié le 22/05/2026

Lauréat du Prix de la Recherche en Sciences Infirmières 2026 dans la catégorie «Jeune chercheur», Benoît Chalancon, infirmier hospitalier, est distingué pour ses travaux consacrés aux interventions brèves en prévention du suicide et à leurs mécanismes d’action.

Agir en prévention contre le suicide

Menés entre urgences psychiatriques, centre de prévention du suicide et équipe de recherche Inserm, ses travaux interrogent l’impact d’un maintien de lien structuré après une crise suicidaire, dans une période où le risque de récidive est particulièrement concentré, dans les premières semaines.

Des urgences psychiatriques à la recherche

Infirmier diplômé d’État depuis 2008, Benoît Chalancon construit son parcours au centre hospitalier Le Vinatier, entre la psychiatrie intra-hospitalière, les urgences psychiatriques, le Centre de prévention du suicide et en équipe mobile dont l'objectif était de proposer du soin à des personnes qui n’arrivaient pas à se rendre à l'hôpital. L'engagement de Benoît Chalancon dans la recherche débute en 2018 avec un DIU d’attaché de recherche clinique, puis se poursuit avec un master de santé publique à l’Université Lyon 1 en 2023. Il prépare aujourd’hui une thèse en santé publique au sein de l’équipe RESHAPE (Inserm U1290).

Comprendre la période critique post-crise suicidaire

C’est son expérience clinique qui oriente progressivement ses travaux. Sur le terrain, un constat revient souvent: «La majorité des récidives surviennent dans les semaines qui suivent la crise». Une période où le suivi ambulatoire est souvent difficile à mettre en place, dans des services eux-mêmes sous tension.

Dans ce contexte, Vigilans, un dispositif national de veille et de maintien du lien auprès des personnes ayant fait une tentative de suicide, apparait comme une réponse possible. Rappels téléphoniques, SMS, cartes postales ou plans de protection permettent de maintenir un lien continu avec la personne après une tentative de suicide. «Elles visent à maintenir un lien minimal mais durable», explique-t-il, dans une logique de continuité du soin au-delà de l’hospitalisation.

Le « plan de protection », un outil central de la prévention du suicide

Au cœur de ses travaux, le « plan de protection » occupe une place importante. Adapté et traduit en français par l’équipe de recherche, il s’agit d’un outil co-construit entre le patient et le soignant, initialement développé par Stanley et Brown.

Ce plan repose sur une progression en six étapes : repérage des signes de crise, mobilisation de stratégies personnelles, activation des soutiens sociaux de distraction, sollicitation de soutiens plus directs, recours aux ressources professionnelles, puis sécurisation de l’environnement.

L’objectif est de proposer une réponse immédiatement mobilisable dès les premiers signes de détresse. Mais au-delà de l’outil, c’est la relation de soin qui se transforme. «On ne prescrit plus une conduite à tenir, on construit un document avec la personne, à partir de ses propres mots et de ses propres ressources», souligne-t-il.

PROTECT : évaluer une intervention complexe en conditions réelles

Pour évaluer cet outil à grande échelle, l’équipe lance en 2020 le programme PROTECT, financé par un PHRIP (Programme hospitalier de recherche infirmière et paramédicale) à hauteur de 386 000 euros. L’étude repose sur un essai contrôlé randomisé multicentrique impliquant 31 unités de soins, avec un objectif de 2 387 patients inclus.

Le protocole articule trois dimensions : l’adaptation française du plan de protection, l’évaluation de son efficacité, et l’analyse de son implémentation dans des contextes variés (urgences, dispositifs de suivi).

Des premiers retours très encourageants

À ce stade, près de 2 000 patients ont été inclus. Les premiers retours confirment la faisabilité de l’intervention dans des organisations très différentes. Mais au-delà des chiffres, c’est surtout l’appropriation progressive de l’outil qui retient l’attention.

Dans les entretiens menés auprès des équipes et des patients, le plan de protection est décrit comme un support structurant du temps clinique. Les patients évoquent une posture plus active dans leur prise en charge, tandis que les soignants soulignent un temps de rencontre clinique plus construit.

Un outil qui transforme aussi les pratiques soignantes

Au-delà de l’évaluation de l’efficacité, les travaux mettent en évidence des effets sur les pratiques professionnelles. Les soignants décrivent un sentiment de meilleure maîtrise des situations de crise et une diffusion progressive d’une culture de prévention au sein des équipes.

Le plan de protection devient également un objet de transmission entre professionnels, favorisant la continuité des soins entre urgences et dispositifs de suivi.

Mais des freins persistent. Dans des services souvent saturés, le temps reste une contrainte majeure. «La principale contrainte rapportée par les équipes est celle du temps», rappelle-Benoît Chalancon, soulignant qu’un plan de protection bien conduit nécessite entre 20 et 30 minutes.

Comprendre les mécanismes d’action : l’enjeu de la thèse

Dans la continuité de PROTECT, ses travaux de thèse s’attachent désormais à comprendre les mécanismes d’action du plan de protection, encore peu documentés.

Après une mise à jour de la littérature internationale, l’infirmier développe une étude qualitative participative reposant sur des entretiens semi-directifs auprès de patients et de professionnels (urgentistes et équipes de veille et prévention de Vigilans). L’analyse vise à identifier les mécanismes perçus et à construire une modélisation des processus à l’œuvre.

L’objectif est de mieux comprendre ce qui agit réellement, afin d’améliorer la formation des soignants et d’optimiser les pratiques de prévention du suicide.

PRESENCE : le soutien social après la crise suicidaire

Dans le prolongement de ces travaux, l’étude PRESENCE, soutenue par la fondation Santé Service, explore un facteur identifié comme central mais encore peu étudié : le soutien social après une tentative de suicide.

Ce soutien est reconnu comme protecteur dans la littérature, mais son vécu par les personnes concernées reste peu documenté. L’étude prévoit la réalisation de 30 entretiens semi-directifs et un focus group de validation. Elle vise à comprendre comment ce soutien est perçu, mobilisé ou parfois absent dans la période post-crise, afin d’enrichir les stratégies de prévention et les parcours de soins.

Vers une transformation des pratiques infirmières en santé mentale

L’ensemble de ces travaux s’inscrit dans une ambition plus large de renforcer la prévention du suicide à partir d’interventions brèves, intégrées aux pratiques infirmières et fondées sur des données probantes.

Dans un contexte de tension des services, ces outils apparaissent comme des réponses pragmatiques, transférables et centrées sur la continuité du lien. Mais leur diffusion repose sur un équilibre plus large entre recherche, formation et terrain.

Comme le résume Benoît Chalancon : «faire évoluer les pratiques en prévention du suicide relève d’un mouvement collectif, dans lequel les attentes du terrain et celles de la recherche doivent se rejoindre».

Bio express de Benoît Chalancon

Benoit ChalanconInfirmier diplômé d’État depuis 2008, Benoit Chalancon exerce au centre hospitalier Le Vinatier, au Service Universitaire de Prévention du Suicide (Pôle Urgence). Il débute son engagement en recherche en 2017 avec le projet CIPSY mené avec le laboratoire ICAR (UMR 5191), portant sur les compétences d’interaction en psychiatrie.En 2018, il obtient un DIU d’Attaché de Recherche Clinique, puis en 2020 le financement PHRIP de l’étude PROTECT. En 2023, il valide un Master de santé publique à l’Université Lyon 1 et s’engage dans une thèse en santé publique au sein de l’équipe RESHAPE (Inserm U1290) à l'université Lyon 1. Ses travaux ont donné lieu à des communications nationales et internationales (Congrès français de psychiatrie, SIDIIEF, IASP) et à des publications dans des revues scientifiques à comité de lecture. Il est aujourd’hui coordinateur paramédical de la recherche et co-président d’une fédération régionale dédiée à la recherche en soins.

Le Prix de la Recherche en Sciences Infirmières

Le Prix de la Recherche en Sciences Infirmières, en partenariat avec Infirmiers.com, distingue chaque année des travaux contribuant à l’avancement des connaissances et à l’amélioration des pratiques professionnelles. Il valorise l’engagement des infirmières et infirmiers dans la production de données scientifiques et leur diffusion. À travers plusieurs catégories, il met en lumière des recherches à fort impact pour la profession et le système de santé.

 

Corinne Pauline Nkondjock

Source : infirmiers.com