Le constat est brutal en Italie : plombé par une pénurie croissante d’infirmiers, le système de santé du pays est menacé. Dans un rapport publié l’an dernier, le syndicat Nursing Up a indiqué que plus de 20.000 infirmiers ont quitté le public durant les trois premiers trimestres 2024. Entre 2020 et 2022, plus de 42.000 infirmiers se sont désinscrits de l’Ordre des infirmiers italien et 10.230 en 2024. Pour la Fédération nationale des Ordres professionnels des infirmiers italiens (FNOPI) et la Cour des Comptes, quelques 65.000 infirmiers manquent actuellement à l’appel pour garantir l’accès aux soins aux Italiens. Et pour se hisser au niveau des standards européens, l’Italie devrait recruter rapidement quelque 175.000 infirmiers. Car avec une densité nationale de 5,8 infirmiers pour 1000 habitants cette année, le pays reste loin de la moyenne européenne (8,4) et de celle de l’OCDE estimée à 9.1.
Une pénurie croissante qui menace un système à court d’oxygène
Tout comme en France et autres nombreux pays, cette pénurie croissante est accentuée par le vieillissement de la population, l’augmentation de la demande de soins et l’épuisement des effectifs. Une autre étude citée par le quotidien spécialisé Nurse24.it, affirme qu’en 2022, plus de 27 % des infirmiers avaient plus de 55 ans, et 22% entre 50 et 54 ans. Dans ce contexte, la disparition progressive d’infirmiers marquée par les départs à la retraite, les reconversions ou encore l’émigration des infirmiers qui préfèrent s’installer dans des pays plus attractifs en termes de salaires et de charge de travail, contribue à fragiliser un système en manque croissant d’oxygène. Face à cette véritable hécatombe qui déstabilise le système de santé du pays le plus vieux d’Europe, le ministre de la Santé, Orazio Schillaci avait promis il y a deux ans, des augmentations de salaire et des recrutements pour réduire la charge de travail des infirmiers et rendre «la profession d’infirmier plus attrayante».
Le recrutement envisagé d'infirmiers indiens
Pour compenser provisoirement la pénurie de cette catégorie de soignants, le ministère de la Santé a envisagé en octobre 2024, de passer un accord avec le gouvernement de New Delhi pour recruter des infirmiers locaux à l’instar de régions comme la Calabre qui a fait venir une brigade de 550 médecins et infirmiers. Une solution «tampon» pour la FNOPI qui remet en question, la préparation linguistique et professionnelle des soignants indiens tout en dénonçant la désaffection des jeunes générations pour la profession. Car les facultés des sciences infirmières enregistrent, chaque année, une baisse de 10% du nombre d’inscriptions.
Entre désillusion et exil professionnel, l’Italie perd ses talents
Face au risque de burn-out, nombreux se disent prêts à jeter l’éponge. «Confrontée à des horaires épuisants et une multiplication des astreintes, j’ai compris que j’aurais du mal à tenir le coup, j’ai participé à une sélection organisée par une équipe de chasseurs de tête suisse. Les salaires étaient nettement plus confortables et les horaires mieux aménagés», confie Serena Canale, une infirmière âgée de 38 ans qui travaille à Rome. Au final, cette jeune Italienne a choisi de rester car c’était compliqué dit-elle pour son compagnon qui ne voulait pas renoncer à son emploi d’informaticien stable dans une société implantée à Rome.
En Italie, les salaires sont situés en bas de l’échelle européenne.
D’autres en revanche, préfèrent franchir le Rubicon et partent travailler en Belgique ou en Allemagne. « En Italie, les salaires sont situés en bas de l’échelle européenne, non seulement en termes absolus mais aussi par rapport au coût de la vie et la charge de travail est épuisante en raison de la pénurie, ce cercle vicieux explique le fait que la profession n’est plus attractive selon les jeunes générations» dénonce pour sa part Nino Cartabellotta, président de la Fondation Gimbe. Des salaires insuffisants c’est vrai comparativement à la plupart des pays européens, à l’exception des républiques de l’Est ou encore de la Grèce et du Portugal. De l’autre côté des Alpes, selon cette fondation, le salaire annuel brut moyen d’un infirmier italien était en 2022 d’environ 48.931€ en parité de pouvoir d’achat — soit près de 9500 € de moins que la moyenne OCDE. À cela s’ajoute la question de responsabilités croissantes, du stress dû aux agressions de la part des patients et des possibilités limitées de reconnaissance et d’avancement en termes de carrière. Résultat: le métier est de moins en moins attractif pour les jeunes. A preuve, les chiffres: en 2022, seulement 16,4 infirmiers pour 100.000 habitants se sont diplômés contre 44,9 pour 100 000 habitants en moyenne dans les pays de l’OCDE.
Le plan du gouvernement : promesses et espoirs
Face à l’urgence, le gouvernement de Giorgia Meloni a adopté un plan de sauvetage avec à la clef, des augmentations de salaire qui devraient se traduire par une hausse de 1630 euros brut/an pour les infirmiers. Autres mesures importantes: la revalorisation des fonctions spécialisées, la simplification de l’embauche, y compris pour les infirmiers étrangers, les incitations pour les jeunes diplômés avec des contrats plus stables, les perspectives d’évolution et les aides à l’installation. Pour concrétiser ces promesses, une enveloppe de 2,4 milliards d’euros devrait être dégagée pour renflouer le Fonds national de la Santé publique dont le budget atteindra 143 milliards d’euros.
Tant que nous serons à deux ou trois infirmiers pour le travail de cinq, la fatigue, les erreurs, le stress et les agressions continueront.
Mais les professionnels interrogés restent prudents. «Le plan annoncé par le gouvernement est bien, mais ce n’est qu’un début. Tant que nous serons à deux ou trois infirmiers pour le travail de cinq, la fatigue, les erreurs, le stress et les agressions continueront», observe un infirmier de l’hôpital San Giovanni de Rome. Pour la FNOPI, les mesures annoncées sont déjà un premier pas qui devrait mettre un pansement sur l’hémorragie d’infirmiers et valoriser les compétences et le travail de cette catégorie de soignants indispensables au bon fonctionnement et à la remise en ordre d’un système qui vacille. Reste à voir si ces promesses se révèleront le remède suffisant.
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