Le cancer du poumon est l’un des plus meurtriers en France. D’après les données de 2024 de l’Institut national du cancer (Inca), il est celui qui génère le plus de décès chez l’homme (20 500 décès par an) et le deuxième chez la femme (9 900 décès) après le cancer du sein (12 600 décès). Le cancer du poumon touche 12 % de non-fumeurs à savoir ceux qui ont fumé moins de 100 cigarettes sur toute leur vie. Les 88 % restants sont donc des fumeurs ou d’anciens fumeurs en sachant que les données précisent que le risque de cancer du poumon est corrélé au nombre de cigarettes fumées quotidiennement, à l’âge du début de la consommation et à la durée d’exposition.
« Les populations les plus concernées sont les fumeurs, les anciens fumeurs, et les personnes les plus précaires car elles fument davantage et vivent et/ou travaillent dans des environnements plus pollués, résume le Pr Valérie Gounant, oncologue thoracique à l’Hôpital Bichat (AP-HP), co-fondatrice et directrice de Caminor. Or, les personnes les plus précaires sont deux fois plus à risque de développer ce cancer et d’avoir un diagnostic tardif donc à un stade métastatique. »
Dépistés au stade 1 (stade localisé), les patients guérissent dans 92 % des cas.
Une étude pour un dépistage organisé
Pour autant, jusqu’à présent, ce cancer ne fait pas l’objet d’un programme de dépistage organisé dans le cadre d’une action de santé publique. Ainsi en France, 60 % des cancers du poumon sont diagnostiqués au stade métastatique, avec une survie de 21 % à 3 ans (étude française des centres hospitaliers généraux KBP 2020 publiée dans NEJM Evidence en 2025). Une étude américaine de référence National Lung Screening Trial de 2011 révèle pourtant que le dépistage du cancer du poumon à un stade précoce est efficace et sauve des vies. Dépistés au stade 1 (stade localisé), les patients guérissent dans 92 % des cas.
Dans ce contexte, les tutelles ont lancé en mai 2026, l’étude « Impulsion » dont la finalité est justement de mesurer l’intérêt de proposer un dépistage organisé. Elle a pour objectif d’inclure 20 000 personnes de 50 à 74 ans, à risque de cancer du poumon, donc tabagiques actives ou sevrées depuis moins de 15 ans. Elles peuvent, dans ce cadre, bénéficier d’un scanner thoracique sans injection et faiblement irradiant. « Pour intégrer l’étude, les personnes peuvent appeler directement un numéro de téléphone dédié (3334) ou s’inscrire sur Internet (depistage-cancer-poumon.fr) », rapporte le Pr Gounant.
En 15 jours, 250 appels ont été reçus dans le centre dépisteur de Bichat, « mais ils proviennent majoritairement des personnes issues des catégories socioprofessionnelles élevées donc une population informée », observe-t-elle. Pour remédier à cette situation et donner la possibilité aux personnes plus précaires d’accéder à ce dépistage, elle a co-élaboré le programme Caminor, un dispositif d’aller vers, en Ile-de-France, pour effectuer de la prévention et du dépistage du cancer du poumon auprès des populations les plus à risque afin qu’ils accèdent à l’étude Impulsion.

Une mobilisation sur les marchés
Ce dispositif s’organise autour de journées de sensibilisation sur les marchés des collectivités, au sein des Quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPPV). En amont de son déplacement, l’équipe de Caminor, composée d’une dizaine de personnes (un ou deux médecins, une ou deux infirmières, deux ou trois attachés de recherche clinique, une coordinatrice du programme et des bénévoles), travaille avec la direction de la santé publique de la ville concernée, la Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) et les associations locales.
À chaque opération en QPPV, l’équipe monte son stand pour ensuite échanger avec les habitants, à la fois sur l’étude Impulsion et sur le sevrage tabagique. « Nous allons vers les gens, mais certains sont curieux et viennent nous poser des questions directement », fait savoir Murielle Atallah, l’une des infirmières. Lorsque les personnes remplissent les critères pour intégrer l’étude, « nous les accompagnons en prenant rendez-vous pour elle pour le scanner thoracique, et nous les rappelons la veille ainsi qu’à la suite du rendez-vous pour nous assurer qu’elles ont bien effectué l’examen, rapporte le Pr Gounant. Si le dépistage montre une anomalie, nous les accompagnons dans le parcours de soins. »
Des consultations de sevrage tabagique
Que les personnes puissent ou non intégrer l’étude Impulsion, l’équipe leur propose également une consultation de sevrage tabagique de 20/25 minutes, assurée par les infirmières, qui peuvent prescrire des substituts nicotiniques. « Nous sommes présents avant tout pour encourager les personnes à prendre soin de leurs poumons, indique Murielle Atallah. Nous sommes dans une démarche positive et non de stigmatisation. » À la suite de cette première démarche, l’infirmière remet un numéro de téléphone à ceux qui estiment avoir besoin d’un suivi. « Nous travaillons avec les acteurs de la prévention et du soin du territoire, donc lorsque nous constatons que des personnes ont de fortes addictions, nous pouvons les orienter vers leur médecin traitant ou les Centre de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) pour assurer la continuité de la prise en charge », précise le Pr Gounant. « Ce dispositif nous permet de nous adapter aux besoins réels de chaque personne, ajoute Abida Haneefa, infirmière en pratique avancée (IPA) en oncologie. Cette prise en charge personnalisée aboutit soit à des conseils, soit à un traitement en sachant que nous valorisons toutes leurs tentatives d’arrêt du tabac. »
74 % d’orientation vers un scanner thoracique
Les quatre premières sorties de l’équipe ont eu lieu à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). 109 personnes sont entrées dans le parcours, dont 79 dans Impulsion. Les autres ont pu bénéficier d’une consultation pour le sevrage et d’une spirométrie. « 70 % de ces personnes sont en situation de précarité sociale, ce que nous avons pu mesurer avec le questionnaire Epices et ce qui démontre la nécessité de notre action », estime le Pr Gounant. Par ailleurs, 74 % des participants qui ont été orientés vers un scanner thoracique l’ont réalisé en sachant que l’équipe espérait au moins 30 % d’examen effectué.
Tous les résultats ne sont pas encore réceptionnés mais deux patients ont été détectés positifs avec une suspicion de cancer. « Nous observons aussi des calcifications coronariennes présentes chez de nombreux patients, ce qui nous conduit à faire le lien avec le médecin traitant pour un bilan cardiovasculaire », fait savoir le Pr Gounant.
Des financements privés
L’équipe a prévu d’autres sorties aux mois de novembre et de décembre. « Cette démarche de prévention nous change du rôle curatif que nous avons à l’hôpital, soutient Murielle Atallah. Nous avons un rapport différent aux personnes et c’est gratifiant. »
« Participer à cette action d’équité en santé nous motive, poursuit l’oncologue. Il s’agit de notre pierre à l’édifice pour sauver des vies. Nous espérons que les pouvoirs publics vont reprendre ses démarches d’aller vers. » Le programme Caminor a vocation à se poursuivre même lorsque l’étude Impulsion sera terminée. « Pour le moment, nous contribuons à l’étude nationale, car il est vraiment important qu’elle soit représentative de la réalité », souligne le Pr Gounant.
Cependant, le programme d’aller vers n’est pas financé dans le cadre d’Impulsion mais à 10 % par des fonds publics et à 90 % par des fonds privés, les mécènes finançant également les heures supplémentaires réalisées par les infirmières lors des sorties. A terme, l’objectif de l’équipe est de disposer de cinq camionnettes avec cinq équipes formées à cette action pour rayonner en Ile-de-France. La première camionnette, financée par des fonds privés, devrait être opérationnelle en mars 2027.
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