«Ma souffrance était tellement intense que ça en était insoutenable. Quand on ne le vit pas, on ne peut pas le comprendre», résume Sanaâ, 23 ans. La jeune fille raconte avoir été submergée, adolescente, par ses émotions "explosives", avoir souffert de troubles alimentaires, s'être scarifiée, avoir ressenti constamment un grand vide et craint l'abandon. Après 18 ans, son état se dégrade, elle tombe dans les addictions, fait des tentatives de suicide et enchaîne les hospitalisations - lorsqu'une psychiatre pose enfin un diagnostic : le trouble de la personnalité borderline.
En France, ce trouble, qui peut apparaître dès l'adolescence, concerne 1 à 3% de la population générale, soit 800 000 à 1,4 million de personnes, plus que la schizophrénie. Il se caractérise principalement par une dysrégulation émotionnelle, une instabilité relationnelle et de l'image de soi.
«Il se traduit par des crises émotionnelles, parfois des crises de colère, et peut aller jusqu'à des comportements impulsifs et de mise en danger», décrit la psychiatre Lucile Touboul. Ces personnes ont des vulnérabilités émotionnelles -en partie génétiques- auxquelles peuvent s'ajouter des facteurs environnementaux : négligence, maltraitance, harcèlement ou violences physiques.
"Alerte météo permanente"
Bien que fréquent, ce trouble reste «assez peu diagnostiqué», explique Ludovic Gicquel, chef du pôle de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent au centre hospitalier Laborit à Poitiers, constatant que les adolescents restent «victimes des clichés de la 'crise d'adolescence'».
«Un adolescent peut traverser des périodes d'orages, mais s'il est en état d'alerte météo permanente, ça peut être un trouble borderline», illustre-t-il.
Faute de repérage, la porte d'entrée vers la pédopsychiatrie et le diagnostic se font souvent «de manière brutale», après «des passages répétés aux urgences pour tentatives de suicide», décrit le pédopsychiatre qui publie jeudi 17 septembre le livre Adolescent Borderline aux éditions Solar.
Si certains psychiatres sont réticents à poser le diagnostic avant 18 ans, alors que la personnalité est encore en construction, le Pr Gicquel estime pourtant que «les troubles qu'on soigne le mieux sont ceux qu'on ne laisse pas s'installer». Il plaide pour un repérage et une prise en charge les enfants dès les premiers signes mais déplore que «l'attention, la prévention et les moyens» consacrés à ce trouble «ne soient pas à la hauteur». D'autant que ces patients, aux prises avec de «grandes difficultés, peuvent mettre en échec les soins» et nécessitent une prise en charge complexe, décrit le Dr Touboul.
Des centres spécialisés
Pour améliorer la prise en charge - essentiellement non médicamenteuse, basée sur des thérapies comportementales -, des centres spécialisés se sont développés, comme le programme CARE (Centre d'Aide à la Régulation Émotionnelle) au sein des Hospices civils de Lyon, dont le Dr Touboul est responsable. Ce programme de six mois accueille des patients «en situation de crise ou post-crise» et allie consultations individuelles et groupes thérapeutiques.
A Poitiers, Ludovic Gicquel a ouvert APARTÉ, une unité d'hospitalisation d'une semaine avec des soins «en amont et en aval», des visites à domicile et une ligne d'écoute disponible H24.
A Nîmes, Isabella, 26 ans travaille au sein de HYPE-France, un centre dédié aux soins précoces et à la réhabilitation des jeunes atteints de troubles émotionnels borderline.
Elle-même diagnostiquée en 2020, la jeune femme, salariée en tant que «pair-aidante», leur «apporte de l'espoir» et souhaite «leur faire croire en l'avenir», en montrant que le trouble peut se stabiliser et s'apaiser avec l'âge.
«Pour beaucoup de jeunes, on est un petit rocher dans l'instabilité», décrit Isabella. «Si j'avais eu cette prise en charge à l'époque, confie-t-elle, ma vie aurait été bien différente et beaucoup moins solitaire».
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