Les enfants, même très jeunes, «ont des choses à nous dire». C'est le constat de deux chercheurs, Charlotte Coudronnière et Fabien Bacro, qui ont mené une étude pilote pour l'Unicef-France et dont les résultat ont été dévoilés jeudi 8 octobre. Depuis plusieurs années, les recherches consacrées à lʼenfance soulignent lʼintérêt de recueillir directement le point de vue des enfants, y compris lorsquʼils sont très jeunes, avec des mots adaptés à leur niveau de développement. «Avec des méthodes adaptées à leur âge et à leur niveau de développement, les enfants sont tout à fait en mesure dʼévoquer leurs émotions, leurs préoccupations, leurs relations et certaines dimensions importantes de leur vécu» souligne l'étude, qui poursuivait ainsi un double objectif :
«Évaluer la faisabilité dʼun recueil direct de la parole dʼenfants âgés de 3 à 5 ans sur des thématiques en lien avec leur bien-être et leur santé mentale et produire de nouvelles connaissances sur les compétences ainsi que sur les expériences émotionnelles et relationnelles des jeunes enfants, un domaine encore peu exploré à partir de leur propre point de vue».
Recueillir la parole des très jeunes enfants
64 enfants scolarisés en maternelle en France hexagonale et en Guadeloupe ont été invités à évoquer des situations associées à quatre émotions fondamentales – la joie, la peur, la tristesse et la colère – ainsi quʼà identifier les personnes vers lesquelles ils se tournent lorsquʼils ont besoin de soutien. Les chercheurs se sont rendus dans plusieurs écoles maternelles, sur la base du volontariat des établissements. Et l’un des principaux défis a consisté à concevoir une méthodologie adaptée aux enfants de 3 à 5 ans.
«Recueillir leur parole suppose en effet de créer un cadre suffisamment sécurisant pour qu’ils se sentent libres de s’exprimer». Les chercheurs ont donc utilisé des outils «adaptés à leurs compétences cognitives et langagières» et ont également été attentifs à la formulation des questions afin de favoriser l’expression des enfants sans orienter leurs réponses.
Une première séance co-animée par les chercheurs et l’enseignante a ainsi permis de faire connaissance avec les enfants et les préparer à la suite à partir de la lecture d’un album, La couleur des émotions et de peluches à l’effigie de la tristesse, de la colère, de la joie ou de la peur. « Ce support projectif a permis de travailler sur les émotions, de s’assurer de la compréhension des enfants et de commencer à les interroger sur les différentes situations dans lesquelles ils les ressentent », explique Charlotte Coudronnière.
Lors d’une seconde séance, les chercheurs revoyaient les enfants par groupes de 4 pour « essayer de les faire parler d’eux et de leurs émotions ». Charlotte Coudronnière et Fabien Bacro se sont appliqué à poser des questions accessibles aux enfants et ont également utilisé des marionnettes (qui s'adressaient aux enfants) pour les amener à parler autour de questions adaptées à leur tranche d'âge : « Pour vous c’est quoi un enfant qui va bien dans sa tête et dans son cœur / ou au contraire qui va mal dans sa tête et dans son cœur ? » Charlotte Coudronnière souligne aussi « l'engagement » dont les chercheurs ont dû faire preuve pour «amener les enfants à s'exprimer». Les auteurs de l’étude ont notamment pris le temps de reformuler les choses exprimées par les enfants, «sans rien induire» et privilégié des séances «en petit groupe» pour favoriser la discussion.
Les recherches montrent que la santé mentale se construit dès les premières années de vie et dépend en grande partie des expériences vécues par les enfants et de la qualité des relations quʼils entretiennent avec les personnes qui prennent soin dʼeux.
Quels résultats ?
À travers cette démarche, lʼétude sʼest ainsi intéressée à la façon dont les jeunes enfants donnent du sens à leurs expériences quotidiennes et à leurs émotions, aux relations qui occupent une place importante dans leur vie et aux ressources quʼils mobilisent face aux difficultés quʼils rencontrent.
D'après les résultats, lorsqu’un cadre sécurisant est mis en place et que les modalités d’échange sont adaptées à leur âge, les jeunes enfants sont capables de reconnaître leurs émotions, de les relier à des situations vécues, mais aussi d’identifier les personnes qui comptent pour eux dans les difficultés du quotidien.
«Les récits recueillis, riches, cohérents et profondément ancrés dans leurs expériences mettent d’abord en lumière l’importance des relations dans la construction de la santé mentale des jeunes enfants», soulignent les chercheurs.
- Les parents apparaissent comme les principales figures de soutien lorsque ces enfants sont confrontés à la peur, à la tristesse ou à la colère.
- Les grands-parents, la fratrie et la famille élargie occupent également une place importante, particulièrement en Guadeloupe où les réseaux de soutien décrits par les enfants apparaissent plus étendus. L’école occupe elle aussi une place centrale dans leur vie émotionnelle.
- Les enseignants et les ATSEM/ASEM sont fréquemment identifiés comme des adultes de confiance vers lesquels les enfants se tournent lorsqu’ils ont besoin d’aide, de réconfort ou de protection. À travers leur regard, l’école apparaît ainsi non seulement comme un lieu d’apprentissage, mais également comme un espace de soutien et de développement des compétences psychosociales.
"Quand papa me tape, je suis très triste"
L'un des enseignements les plus marquants de cette étude réside sans doute dans ce que les enfants révèlent lorsque l'on prend le temps de les écouter.
Certains enfants ont ainsi évoqué, sans être interrogés directement sur le sujet, des situations de violence vécues dans leur quotidien, reliées à la peur et à la détresse. Des enfants ont ainsi spontanément raconté des comportements violents de la part d’adultes de leur entourage, essentiellement dans le cadre familial, plus rarement à l’école. «Quand papa me tape, je suis très triste», «Je suis triste quand maman me tape» ou encore «Quand maîtresse me tape, je pleure». «Ces récits soulignent aussi que certains aspects de l'expérience des enfants restent difficilement perceptibles lorsque leur parole n'est pas directement sollicitée».
19 de ces révélations ont donné lieu à une attention toute particulière : mesures de protection pour les enfants concernés, avec un suivi pouvant aller jusqu’à la transmission d’informations préoccupantes. L'UNICEF-France insiste toutefois sur un point : cette étude qualitative, pilote, menée sur un échantillon restreint, ne permet pas d’estimer la fréquence des violences chez les enfants de 3 à 5 ans. Elle montre en revanche que de très jeunes enfants peuvent parler de ce qui affecte leur sécurité et leur bien-être lorsqu’un cadre sécurisant leur est proposé.
Écouter pour protéger
Ces résultats doivent conduire les pouvoirs publics à mieux prendre en compte la parole des jeunes enfants selon l'UNICEF-France qui milite pour lancer une stratégie nationale sur la participation des enfants, avec un volet dédié aux moins de 6 ans.
Elle recommande aussi de renforcer les espaces d’expression dès la maternelle, de davantage former les professionnels de l’enfance au recueil de la parole des tout-petits et au repérage des situations de mal-être, de négligence ou de violence tout en soutenant la parentalité et la lutte contre les violences éducatives ordinaires.
Les résultats complets de la 7e Consultation nationale, à laquelle plus de 23 000 enfants et adolescents de 3 à 18 ans ont participé, seront dévoilés le 17 novembre prochain.
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