Prendre en compte «l’exposome professionnel» des métiers de la santé est devenu un enjeu majeur. À savoir : déterminer et évaluer l’ensemble des facteurs de risques à la fois professionnels (pénibilité, risques biologiques, physiques, chimiques, psychosociaux, organisationnels) et liés à l’environnement (mode de vie, addictions...). Tel est l’objectif du projet «Soignances», lauréat d’un appel à manifestation d’intérêt commun entre la Fondation MNH (Mutuelle Nationale des Hospitaliers) et la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques).
Une matrice croisant emplois, secteurs d’activité et facteurs de risque
Ce projet de recherche, lancé en 2023, a permis l’élaboration aujourd’hui d’un outil inédit en France : la matrice emploi-exposition JEM Soignances, croisant les métiers, les secteurs d’activité et 24 facteurs de risques définis selon cinq grandes familles : organisationnels, biomécaniques, physiques, biologiques, chimiques et psychosociaux. Soit une cartographie précise et facilement accessible de la santé au travail des soignants.
Pour en présenter plus précisément l’utilité et l’usage, la Fondation MNH a réuni un panel d’experts lors d’un webinaire le 2 décembre 2025. Autour de la table, Laureen Sarfati, chargée de mission pour la Fondation MNH, Philippe Denormandie, délégué général de la Fondation MNH, Alexis D’Escatha, médecin-chercheur en santé publique, et Laurent Poiroux, infirmier et chercheur (Lauréat du prix de la recherche en sciences infirmières 2024) ont ainsi pu livrer leurs réflexions et leurs commentaires.
La force de cet outil, c’est qu’il repose sur le vécu des professionnels.
«Il existe des études épidémiologiques sur les risques professionnels, mais elles restent limitées et souvent trop ciblées», rappelle d’emblée Laureen Sarfati, soulignant la volonté de soutenir des équipes capables d’apporter un éclairage global, robuste, reposant sur des données représentatives. Et de préciser que le projet Soignances prend appui sur la cohorte «Constances», une cohorte de 215 000 volontaires, dont plus de 12 000 professionnels de santé.
JEM Soignances, un outil scientifique mais simple d’accès
Pour Alexis D’Escatha : «La force de cet outil, c’est qu’il repose sur le vécu des professionnels, validé scientifiquement. C’est une photographie réelle et non une projection théorique.» Disponible en ligne, la matrice propose des représentations simples permettant à chacun de visualiser les expositions typiques d’une profession ou de comparer plusieurs métiers. Les constats sont clairs, il existe des risques communs et des expositions très différenciées.
Du travail prolongé aux risques biologiques
Le travail prolongé constitue la première cause de mortalité professionnelle au monde. Car, contrairement aux idées reçues, ce ne sont ni les accidents, ni les produits toxiques qui tuent le plus, mais bel et bien le travail prolongé. Un constat issu des données de l’OIT et de l’OMS, qui place les soignants parmi les populations les plus exposées.
À cela, s’ajoute, une exposition biologique omniprésente aux virus, bactéries, et agents infectieux, qu’ils travaillent en psychiatrie, en médecine générale, en EHPAD ou au bloc, tous les soignants y sont confrontés. Un risque mis en exergue par la pandémie de Covid-19. La matrice révèle aussi un déséquilibre effort/récompense très prononcé dans la majorité des professions de santé, signe d’un stress chronique, d’une surcharge émotionnelle et d’un manque de reconnaissance.
Des expositions très contrastées selon les professions
Enfin, la matrice rend visibles des expositions très contrastées selon les professions. «Derrière le titre de poste, il y a des réalités très différentes», souligne Pr Alexis D’Escatha. Par exemple, les kinésithérapeutes subissent des contraintes biomécaniques intenses, les IBODE et IADE sont soumis à une exposition au formaldéhyde et aux radiations, ou encore, les infirmiers libéraux à une organisation du travail atypique, une forte autonomie mais une grande charge mentale. Les cadres de santé aussi, loin d’être protégés, notamment dans le médico-social où les glissements de tâches augmentent les contraintes physiques.
La matrice légitime le recours au service de santé au travail. Prendre soin de soi, ce n’est pas un luxe.
Complémentaire du DUERP mais tourné vers le terrain
Interrogé sur l’articulation entre la matrice et le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels (DUERP), Laurent Poiroux clarifie les choses en précisant que «Le DUERP est une obligation réglementaire. La matrice, elle, part du vécu des soignants. Ce n’est pas un outil administratif, c’est un outil clinique.» Autrement dit, là où le DUERP identifie des situations à risque, JEM Soignances montre ce que vivent réellement les professionnels, métier par métier. Un croisement rare et précieux. Ainsi, sur le terrain, c’est un outil qui change la façon d’aborder la prévention.
Un outil de sensibilisation individuelle
Il s’agit tout d’abord d’un outil de sensibilisation individuelle avec le cas du pharmacien hospitalier. Un pharmacien salarié fatigué consulte la matrice. En quelques clics, il visualise un haut niveau d’exposition biologique, des contraintes organisationnelles fortes ainsi que des différences marquées entre secteur public et privé. Cette première visualisation permet de comprendre que son mal-être n’est pas «dans sa tête», mais ancré dans un environnement de travail objectivement exigeant. Pour l’infirmier-chercheur: «La matrice légitime le recours au service de santé au travail. Prendre soin de soi, ce n’est pas un luxe».
Une aide à la décision managériale
C’est aussi un outil d’aide à la décision managériale. Exemple : un cadre de santé anticipe la fusion de deux établissements. En comparant les risques des infirmiers et aides-soignants avant/après fusion, il identifie deux effets majeurs, la hausse des facteurs psychosociaux chez les infirmiers et l’aggravation des risques biomécaniques chez les aides-soignants. Un diagnostic utile pour préparer un plan d’accompagnement, renforcer la formation ou ajuster les ressources.
Connaître les risques, c’est la première étape pour protéger
Un support pédagogique
JEM Soignances constitue par ailleurs un bon support pédagogique pour les futurs soignants. Alors que la réforme des études infirmières intègre désormais un volet sur les risques professionnels, il montre la diversité des expositions selon les spécialités et permet d’amorcer une culture de prévention dès la formation. «Les étudiants doivent comprendre qu’ils ont un capital santé, et que le protéger fait partie intégrante de leur identité professionnelle», souligne Laurent Poiroux.
Un levier de la prévention
Et enfin, c’est un outil scientifique et un levier culturel. La prévention ne peut pas être uniquement cantonnée au cadre réglementaire. Pour être efficace, elle doit devenir une culture partagée entre professionnels, managers, services de santé au travail et institutions. JEM Soignances est un levier en ce sens, comme un révélateur mettant en lumière ce que les soignants vivent au quotidien et donne des arguments pour agir. «Connaître les risques, c’est la première étape pour protéger», résume Pr Alexis D’Escatha.
Pour en savoir plus : le projet Soignances
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