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Rites funéraires interdits : un appel à la Résistance Éthique !

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Ethique et soin

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Cette crise sanitaire due au COVID-19 nous enseigne beaucoup sur les valeurs que nous portons et que nous souhaitons défendre. Face à l’interdiction de la toilette mortuaire, nombre de soignants se sont insurgés et transgressent sciemment l’interdit. L’article 12-1 du décret n° 2020-384 du 1er avril (la date était précédemment réservée à l’humour) pose l’interdiction des soins de conservation, de thanatopraxie ainsi que d’effectuer la toilette mortuaire. Il impose également la mise en bière immédiate.

Rappelons-nous du combat d’Antigone

Rites funéraires interdits : un appel à la Résistance Éthique !

Crédit Sylvie Legoupi. Le rite funéraire de la toilette mortuaire permet à la communauté humaine un dernier contact physique avec le défunt. Il permet de placer le mort dans un espace sacré.

Antigone reste la figure de la résistance éthique contre la loi : le pouvoir politique du roi Créon. Contre l’injonction du roi de laisser le corps de son frère Polynice sans sépulture et livré aux vautours, Antigone va braver l’interdit en allant tenter de l’ensevelir. Quand Créon demandera à Antigone pourquoi elle transgresse sa loi, Antigone essaiera de justifier son acte par la supériorité d’une loi morale sur la loi des Hommes. Créon ordonnera qu’elle soit emmurée vivante (confinée ?). Hémon, son fiancé réussira à convaincre Créon de libérer son aimée mais il arrivera trop tard, Antigone s’est suicidée. Se sentant abandonnée de tous et vouée à une mort certaine, Antigone a accéléré le processus et s’est pendu. Hémon, fou de désespoir, se suicidera à son tour d’un coup de glaive en plein cœur. (Comme quoi, le confinement a des effets qui méritent d’être pris en compte, mais c’est une autre histoire…)

Créon n'a-t-il pas décrété les honneurs de la sépulture pour l'un de nos frères, en les refusant indignement à l'autre ? On dit qu'il a enfermé Étéocle dans la terre, pour qu'il fût honoré des morts ; mais il a défendu aux citoyens de mettre au tombeau le misérable cadavre de Polynice mort et de le pleurer. Et on doit le livrer, non enseveli, non pleuré, en proie aux oiseaux carnassiers à qui cette pâture est agréable - Antigone

Le rite funéraire de la toilette mortuaire est chargé en symbolisme de purification.  Toutes les instances nationales référencées invitent à la promotion de ce rituel afin de permettre la construction du deuil et la résilience des vivants.

Argument anthropologique - Le rite funéraire de la toilette mortuaire permet à la communauté humaine un dernier contact physique avec le défunt. Il permet de placer le mort dans un espace sacré. Depuis les sociétés ancestrales, ces soins visent à rendre plus beau, plus pur le défunt, à laisser une belle image de la personne. L’image de la mort peut être insoutenable et plus encore si le corps du défunt renvoie l’image du Mal (virus). Le rite de la toilette funéraire remplit une fonctionnalité éthique et esthétique. Ces rites contribuent à réconcilier la mort et les vivants.

Argument soignant - Nous notons que tant que le patient est vivant, les soignants pratiquent la toilette du corps de façon quotidienne. Cet acte-là est pratiqué dans le respect des mesures d’hygiène qui empêche toute contamination envers les professionnels. La présentation mesurée du corps du défunt due au contexte respecte ces mesures. Nous devons admettre simplement que lors d’une toilette, le corps d’un patient vivant atteint par le coronavirus est largement plus proactif en termes de contamination (toux, respiration, éternuements…). Le corps d’un défunt, lui reste bien moins proactif du fait de l’arrêt de la dynamique respiratoire. Pour cette raison, une toilette mortuaire reste un rituel funéraire réalisable sans augmenter le risque de contamination. En ce qui concerne la présentation du corps du défunt avant la mise en bière, elle n’est pas empêchée stricto sensu par le décret. De ce fait nous pouvons l’organiser dans le respect du temps que les pompes funèbres arrivent dans le service pour une mise en bière immédiate.

Nota - Les autorités religieuses ont consenti à l’absence de toilette rituelle pour des corps de patients décédés du COVID-19. (Cf. Conseil Français du Culte Musulman, Grand Rabbin de France). Dans ce contexte sanitaire, la toilette mortuaire revêt une contrainte juridique qui peut être entendue. Une insistance confessionnelle doit elle aussi être entendue et négociée au regard des contraintes.

Certes, la destinée qui m'attend ne m'afflige en rien. Si j'avais laissé non enseveli le cadavre de l'enfant de ma mère, cela m'eût affligée ; mais ce que j'ai fait ne m'afflige pas. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé - Antigone

Argument éthique - L’idée étant de promouvoir une justice distributive du meilleur soin pour le plus grand nombre. Tant que nous pouvons assurer les soins d’excellence et de ce fait non discriminatoires, nous devons cette dignité à la population et à chaque victime de cette pathologie à la hauteur de la dignité dont nous faisons preuve face à n’importe quel autre patient infecté et contagieux du fait d’un autre virus ou autre bactérie délétère. Dans le cas d’un flux important de patients décédés et la nécessité fonctionnelle hospitalière, les pratiques se rapprocheront naturellement des injonctions juridiques qui faciliteront à ce moment-là la disponibilité des lits pour les vivants.

Argument historique - L’histoire nous renseigne cependant que les rituels funéraires habituels tendent à être suspendus ou tout au moins bouleversés lorsque le risque d’une contagion mortelle plane sur la collectivité (cf. Anne Chemin, Depuis la Peste noire au Moyen-âge, Le Monde du 4 avril 2020).

Argument juridique -  Sous réserve d’un recours en référé contre le décret non encore connu à ce jour, le Conseil d’État (CE, Ordonnance en référé du 23/03/2020 n°439674) a rappelé le champ du contrôle de légalité d’une mesure réglementaire, prise dans un contexte épidémique et en s’appuyant sur une disposition législative prévue à l’article  L. 3131-1 du code de la santé publique : En cas de menace sanitaire grave appelant des mesures d'urgence, notamment en cas de menace d'épidémie, le ministre chargé de la santé peut, par arrêté motivé, prescrire dans l'intérêt de la santé publique toute mesure proportionnée aux risques courus et appropriée aux circonstances de temps et de lieu afin de prévenir et de limiter les conséquences des menaces possibles sur la santé de la population.

Alors que faire ?

Nous pouvons, sans déroger au décret et en accord avec toutes les recommandations citées, permettre au cercle d’intimité familiale le plus strict, la dernière visite du corps du défunt dans le respect de la mise en bière dans les meilleurs délais. Cette visite doit pouvoir se faire sans contact avec le corps du défunt et dans le respect des mesures d’hygiène spécifiques. L’équipe soignante permettra une présentation du corps dans les meilleures conditions possibles de dignité.

En ce qui concerne la toilette mortuaire, elle est clairement interdite dans ce décret. S’il y a une résistance éthique nécessaire elle se situe à cet endroit. Nous soignants, avons tous les arguments scientifiques pour demander la levée de cet interdit qui ne peut que nuire moralement au vivant dans sa capacité à construire ses deuils et viser sa résilience.

Antigone disait : Je ne suis pas née pour partager la haine, je suis née pour partager l’amour et c’est pourquoi les soignants sont attentifs au respect du corps de leur patients défunts. La toilette mortuaire et la présentation du corps aux familles sont aussi un hommage soignant rendu en termes d’adieu.

Cadre supérieur de santéDocteur en philosophiechristophe.pacific@orange.fr

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