AU COEUR DU METIER

Dossier "Salaires"/1 : Pourquoi la France paie-t-elle si mal ses infirmiers ?

Avec un niveau de salaire inférieur à la moyenne de l’OCDE, la faible rémunération des infirmiers français interpelle plus que jamais. Un manque de valorisation qui trouve son origine dans d’anciennes représentations culturelles et sociétales.

Salaires

Entre 2010 et 2018, le salaire des infirmiers est resté constant en termes réels alors que le Produit intérieur brut a augmenté

1891,51 euros bruts est le salaire brut perçu par un infirmier hospitalier en soins généraux en début de carrière (grade 1, échelon 1). Le montant le plus élevé étant de 3 501,72 euros (grade 2, échelon 11), une promesse mirifique qui ne pourra se concrétiser qu’après de nombreuses années d’exercice et à la condition d’avoir satisfait à des conditions de promotion strictes entre les grades 1 et 2. Si différentes primes, comme par exemple celles accordées aux infirmiers exerçant dans les services de réanimation et de soins critiques (100 euros) ou encore en pratique avancée (80 euros) peuvent s’ajouter au salaire mensuel, force est de constater que la Fonction publique hospitalière ne se montre pas très généreuse avec des soignants qui ont été et demeurent en première ligne pendant la crise sanitaire.

Selon l’édition 2022 “Les établissements de santé” de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (1), les salaires mensuels nets d’infirmiers en EQTP moyens (équivalent temps plein ) s’élevaient en 2019 à 2 351 euros dans le secteur public (+0,5 par rapport à 2018) ; à 2 189 euros dans le secteur privé non lucratif (+1,7 par rapport à 2018) et à 2 147 euros dans le secteur privé lucratif (+ 2,4% par rapport à 2018). À noter que, selon les chiffres publiés mi-septembre par la DREES et l’Insee, les salaires de la fonction publique hospitalière ont augmenté de 5,9% en 2020 (voir encadré).

Côté libéral, la rémunération reste plus difficile à appréhender dans la mesure où elle cache de fortes disparités. Comme l’explique Daniel Guillerm, président de la Fédération nationale des infirmiers (FNI) : le chiffre d’affaires moyen est de l’ordre de 93 000 euros par an. Il convient de retirer un peu moins de la moitié de ce montant pour obtenir le résultat net moyen. J’insiste sur la notion de moyenne car l’attractivité du secteur libéral résidant dans la possibilité de choisir la durée de son temps de travail, au sein par exemple de cabinets pluri-praticiens, les revenus varient fortement en fonction de l’activité.

Près de 6% d’augmentation des salaires en 2020
Ségur et primes Covid (entre 500 et 1 500 euros) ont en moyenne fait augmenter les salaires des agents de la fonction publique hospitalière (FPH) de 6% en 2020. Tel est le constat dressé par l’Insee et la Direction de la Recherche, des Études, de l'Évaluation et des Statistiques (DREES), selon les chiffres publiés mi-septembre. Un agent de la FPH perçoit en moyenne 2 463 euros nets par mois en équivalent temps plein en prenant en compte tous les salariés des hôpitaux et des établissements médico-sociaux publics, qu’ils soient fonctionnaires, contractuels ou personnels médicaux, observent les deux organismes de statistiques publiques. Soit la plus forte croissance en plus de dix ans.

Source : Rapport de l'Insee et de la DREES

Remplacements : un nouvel eldorado ?

Dans un contexte de pénurie de professionnels de santé, notamment à l’hôpital, le recours à l’intérim médical et paramédical est souvent présenté comme un moyen de gagner (beaucoup) plus d’argent. Mais pour Thierry Amouroux, Porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI), ce sont surtout les conditions de travail actuelles qui encouragent ce mode d’exercice : Les infirmiers fonctionnaires peuvent être réaffectés à d’autres services que le leur en fonction des besoins – ce qui peut créer des mises en insécurité professionnelle – et ils sont par ailleurs soumis à des changements d’horaires non concertés. Dans ce contexte, je peux comprendre que des professionnels recourent à l’intérim car ils seront mieux rémunérés - au moins 60% de plus et parfois davantage en fonction des négociations menées  - et maîtres de leur emploi du temps.

La situation diffère chez les libéraux. Si Daniel Guillerm, président de la Fédération nationale des infirmiers (FNI) évoque l’existence d’une forme de mercenariat, il note que la majorité des remplaçants libéraux s’attachent avant tout à rendre service à un ou plusieurs infirmiers lors de leurs absences. Le remplacement peut être privilégié dans la mesure où il exonère des contraintes du secteur libéral, notamment des tâches administratives. En revanche, la rémunération sera moindre puisque le professionnel remplacé retient une partie des honoraires - laquelle est négociable dans le cadre du contrat - pour les frais du cabinet.

Comparaisons internationales

Selon European DataLab (2), le salaire médian brut d’un infirmier exerçant dans l’un des 32 pays de l’OCDE s’élève à 30 840 euros annuels en parité de pouvoir d’achat (PPA). Une moyenne qui cache de fortes disparités et surtout un écart salarial d’un à six entre la Lituanie où le salaire est le plus faible (12 008 euros) et le Luxembourg où il est le plus élevé (75 264 euros). La France se situe au niveau de la médiane européenne avec 31 493 euros bruts PPA. En revanche, le niveau de salaire des infirmiers est significativement inférieur au salaire moyen dans cinq pays, dont la France. Entre 2010 et 2018, date des dernières études de l’OCDE, le salaire des infirmiers est resté constant en termes réels alors que le Produit intérieur brut a augmenté, indique David Marguerit, Président et fondateur d'European DataLab. Nous nous sommes intéressés à ce sujet suite à l’arrivée de la pandémie lorsque les soignants ont dénoncé le manque de considération à leur égard. Au Luxembourg par exemple, le gouvernement a fait le choix d’augmenter fortement les salaires pour faire face à la Covid-19, ce qui a aussi eu pour effet d'encourager les recrutements d’infirmiers dans des régions frontalières, comme en Alsace par exemple. S’il n’existe pas d’études scientifiques sur le sujet, David Marguerit lie le niveau de rémunération à la vocation : Les infirmiers, comme les enseignants ou les professionnels des ONG, acceptent souvent des salaires moins élevés que ce à quoi ils pourraient prétendre. C’est aussi un choix de société. Les candidats qui ont défendu des augmentations de salaires lors des dernières élections françaises ne sont pas ceux qui ont été élus.

La situation en France

A la question Pourquoi la France rémunère-t-elle aussi mal ses infirmiers ?, Thierry Amouroux, Porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI), avance une réponse culturelle et sociologique : ce niveau de rémunération traduit un manque d’estime envers des professions du soin majoritairement féminines. Cette vision péjorative est liée au poids de l’histoire avec d’une part l’image de jeunes filles de bonne famille qui faisaient des études d’infirmière en attendant le mariage et d’autre part, la représentation des religieuses qui œuvraient bénévolement. Par ailleurs, les médecins continuent de nous considérer comme des auxiliaires médicaux, des agents d’exécution de leur prescription et non comme des professionnels de santé à part entière. Une autre illustration de cette dévalorisation réside dans l’universitarisation de la profession que nous n’avons obtenue qu’en 2009 alors qu’elle était effective en Espagne ou au Portugal dès les années 1970. Même la montée en puissance des infirmiers de pratique avancée (IPA) encouragée par le gouvernement ne semble pas de nature à changer la donne. Une IPA de classe normale ne perçoit, selon le CGOS, qu’ un salaire brut mensuel de 2 085 euros. Par ailleurs, certaines tâches, aujourd’hui exclusivement confiées à des IPA, pourraient relever légalement des compétences des IDE, comme l'adaptation posologique des AVK, note Thierry Amouroux, bien déterminé à se battre pour que l’on reconnaisse aux infirmiers la possibilité de réaliser davantage d’actes en autonomie qui imposeront des revalorisations salariales.

En juin 2022, la Haute autorité de santé (HAS) s’est elle-même prononcée en faveur d’une extension large, à l’ensemble des professionnels de santé (infirmiers, pharmaciens, sages-femmes) des compétences en matière de vaccination afin notamment d’améliorer la couverture vaccinale. A suivre….

Retrouvez les autres articles de notre dossier sur les salaires :

- Dossier "Salaires" /2 : Où en est-on vraiment ?

  1. Les établissements de santé, édition 2022, Drees, juillet 2022.
  2. European DataLab, d’après OCDE base de données Health Care Resources et Eurostat.

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