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"Je n'ai jamais eu peur de contracter la maladie, j'étais plutôt fataliste"

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Epidémiologie

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Alors que l’Etat allège les mesures de précautions pour contrôler l’épidémie de Sars-Cov-2, il est encore difficile de juger de l’impact que celle-ci a eu sur les professionnels de santé. Même si des études et des enquêtes commencent à être publiées sur le sujet, qui de mieux placés que les intéressés pour parler de l’impact de l’épidémie sur le système de santé ? Mélanie*, une infirmière libérale, a accepté de témoigner pour raconter son vécu lors de la crise sanitaire, elle qui fait partie des nombreux professionnels contaminés par le virus.

"Je n'ai jamais eu peur de contracter la maladie, j'étais plutôt fataliste"

Une infirmière libérale raconte comment elle a dû exercer sans matériel adéquat et comment elle a fini par contracter la maladie.

Infirmiers.com : Quand vous êtes-vous rendu compte que l’épidémie de coronavirus prenait des proportions inquiétantes en France ?

Mélanie : Je ne me suis pas vraiment inquiétée avant le confinement. Je n'avais pas conscience que nous allions manquer de matériel élémentaire comme les masques, le gel hydroalcoolique, les blouses... Pour moi, nous allions gérer cela comme lors d'une épidémie de grippe de grande ampleur. C'est lorsque, en faisant mes commandes mensuelles, je me suis rendu compte qu'il n'y avait plus de masques chirurgicaux, aucun masque FFP2, que nous risquions de manquer de tout, même de gants, que j’ai compris que nous ne pourrions pas faire face. Nous connaissons les gestes pour limiter une épidémie, mais sans matériel, nous sommes totalement impuissants à nous protéger et donc à protéger les autres, que ce soit les patients ou notre famille.

Si au même moment les chiffres concernant le nombre de cas et de décès commençaient à augmenter, j'ai vraiment réalisé les proportions inquiétantes que cela prenait lorsque le confinement a été annoncé. Deux jours avant je n'y croyais pas. Il faut dire que je ne regarde pas les médias. De plus, j’exerce dans l'Hérault en milieu rural, dans le massif du Haut-Languedoc, une région où il y avait très peu de cas.

Infirmiers.com : Comment avez-vous adapté vos tournées en fonction de l’avancée de l’épidémie ?

Mélanie : Plusieurs patients nous ont demandé d'eux-mêmes de ne plus venir pendant un certain temps, nous avons été un peu stigmatisés comme étant le vecteur principal de la maladie, les gens changeaient de trottoir en nous voyant. En temps normal, nous sommes un cabinet de 5 IDEL et 2 remplaçantes (dont je fais partie). Du coup, nos tournées se sont allégées d'elles-mêmes, nous avons dû en supprimer une. Nous sommes passées de 3 tournées par jour à 2 pendant le confinement. Au niveau du travail en lui-même, il n'y a pas eu de grand changement. Nous n'avions quasiment plus d'appel pour les soins ponctuels non plus (plus de pansements post-opératoires, plus de bilans de routine, plus de bilans pré-opératoires...). Nous n’avons gardé que nos patients les plus dépendants, pour essentiellement des soins de nursing.

Infirmiers.com : Avez-vous eu des craintes pour vous ? pour vos proches ? pour certains de vos patients ?

Mélanie : Pour moi non, je n'ai jamais eu peur de contracter la maladie. J'étais plutôt fataliste : sans masque FFP2 et vue la proximité avec les patients (lorsqu’on réalise essentiellement des toilettes), j'avais de fortes chances d'être infectée s’ils l'étaient. J'ai surtout eu peur de contaminer mes enfants, ne sachant pas comment la maladie était susceptible d’évoluer chez eux.

Lorsque j'ai développé la pathologie, je n'ai pas pris de précautions particulières à la maison, je ne me suis pas mise en retrait de mes enfants par exemple, selon moi il était trop tard, la période d'incubation étant passée. Même s’ils ont eu quelques symptômes digestifs très brefs et sans gravité, je ne sais pas si on peut les imputer à la covid ou pas comme les médecins refusaient de tester les enfants. J'ai également eu peur d'avoir contaminé d'autres patients les quelques jours où j'ai exercé avant de manifester certains symptômes, mais ça n'a pas été le cas. En ce qui concerne ma mère qui est âgée, je ne l'avais pas revue volontairement depuis début février afin de limiter les risques. Heureusement, elle n'a rien eu non plus.

Infirmiers.com : Comment cela se passait-il quand vous étiez confrontée à des personnes potentiellement touchées par le virus ? Pensez-vous que tout a été organisé au mieux pour les patients ?

Mélanie : Début mars, nous n'avions qu'un petit stock personnel de masques chirurgicaux, aucun masque FFP2, ni blouse, ni protections adaptées. Tout était introuvable en commande chez nos fournisseurs. Malgré les annonces du Président sur l'approvisionnement massif en masques, nous n'en avions toujours pas après le confinement. Ensuite, nous avons eu la dotation de l'Etat de 18 masques chirurgicaux par semaine, mais toujours aucun FFP2. Ces dotations étaient vraiment insuffisantes : nous avions environ 25 passages par jour et nous aurions dû changer de masque entre chaque patient. Certains d’entre eux ont commencé à avoir des symptômes évocateurs vers le 10 mars, mais les médecins traitants ont refusé de les tester, nous demandant de prendre les précautions d’usage "comme s'ils étaient positifs". Or, manquant de matériel adapté, nous n'avons pas pu nous protéger correctement. Nous savions que pour y parvenir il nous aurait fallu avoir des FFP2 ! Nous avons travaillé dans une ambiance un peu fataliste pendant plusieurs semaines : sans masques adaptés nous ne pouvons pas nous protéger convenablement donc si nos patients étaient vraiment contaminés, nous avions de grande chance de l'être aussi. Nous avons fait le maximum selon nos pauvres moyens : tenues de travail changées chaque demi-journée, sas de décontamination dans notre garage, lessive avec désinfectant du linge, plusieurs douches par jour, désinfection de la voiture et du matériel... Mais, encore une fois, sans des masques FFP2, nous avons logiquement été contaminés assez rapidement à tour de rôle...

Infirmiers.com : Qu’avez-vous pensé de la gestion de la crise par les autorités ? De la communication envers le grand public ?

Mélanie : La gestion de la crise a été catastrophique, mais elles ont fait avec leurs moyens. Je ne vois pas comment elles auraient pu faire différemment. La communication a été déplorable : trop longue à venir, trop de contradictions, trop de promesses qu'elles savaient ne pas pouvoir tenir, minimisation de la situation.... Toutefois, elles ont fait ce qu'elles ont cru être le mieux.

Infirmiers.com : Vous avez vous-même été infectée par le coronavirus. Comment avez-vous vécu cet épisode ? A-t-il-été facile pour vous de vous faire dépister ? De vous arrêter ?

Mélanie : Vers le 10 mars, une de mes collègues est tombée malade et a été mise en quarantaine. Vers le 17 mars c’était mon tour : mal de gorge, toux, problèmes respiratoires... mais pas de fièvre. C'est à peu près au même moment qu'une de nos patientes suspectées a été hospitalisée pour détresse respiratoire et a été testée positive à la covid 19. J'ai été mise en quarantaine pendant 3 semaines mais les différents médecins que j'ai pu avoir au téléphone ont refusé de me faire dépister. Dans un contexte de confinement et de pénurie de tests on ne peut pas se permettre d’en gaspiller parce que vous avez été en contact avec des personnes contaminées alors que vous n'avez pas de fièvre, m’ont-ils déclaré. J'ai expliqué que j'avais travaillé avec un simple masque chirurgical chez des patients positifs, mais rien à faire.

J'ai finalement été testée aux urgences Covid le 4 avril, après un épisode de gêne respiratoire intense et inquiétant avec une sensation de mort imminente par étouffement. Cependant, étant à plus de 10 jours du début des symptômes, le test n'était plus pertinent, il est d’ailleurs revenu négatif. Le médecin m'a quand même déclarée positive au Sars-Cov-2, car pour lui le tableau clinique était sans équivoque. J'ai été mise en arrêt par le praticien urgentiste, mais je n'ai pas été indemnisée à ce jour alors qu’une indemnisation dérogatoire de la CPAM pour les libéraux a été mise en place.  Cela va faire 3 mois !

Quand je suis revenue au travail après 3 semaines d'arrêt, les cas suspects semblaient guéris, et la dame hospitalisée était rentrée chez elle en HAD pour surveillance. J'ai continué à utiliser les protections que nous avions, à savoir : 12 masques chirurgicaux par semaine et 6 masques FFP2 périmés reçus depuis (matériel vraiment très insuffisant). Nous travaillons dans ces conditions encore aujourd'hui. Mi-juin, nous commençons à retirer les masques.

Infirmiers.com : Maintenant que l’épidémie semble se résorber, quel bilan tirez-vous de cette crise ?

Mélanie : Je me dis qu'on a été relativement épargné dans notre région, on a eu peu de cas et aucun décès parmi nos patients, cela aurait pu être catastrophique. Nous l'avons échappé belle mais j'ai quand même le sentiment que nous sommes en sursis. Et je crains que, s'il y a un rebond épidémique, les problèmes de pénurie de matériel soient toujours les mêmes... Je n'ai pas du tout confiance en nos dirigeants, il ne faut pas compter sur eux pour nous protéger ni même nous écouter.

Infirmiers.com : Qu’est-ce qui aurait pu être amélioré selon vous ?

Mélanie : Je pense qu'ils pouvaient difficilement faire mieux, à cause de la pénurie de matériel, ils ne pouvaient pas faire de miracle.

Infirmiers.com : Pensez-vous que les annonces du Ségur de la santé vont améliorer le quotidien des soignants libéraux ?

Mélanie :  Non au contraire, je pense que le Ségur de la santé ne va rien améliorer, je suis complètement pessimiste pour l'avenir du libéral...

*Note : le prénom a été modifié pour des raisons d’anonymat

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Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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