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"Les seniors sont des citoyens comme les autres avec un libre arbitre"

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Epidémiologie

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Le milieu de la gériatrie a été frappé de plein fouet par la crise sanitaire due à l’épidémie de coronavirus. Il a rapidement fallu s’adapter autant en établissement qu’à domicile. Après coup, quelles leçons en tirer ? Comment les personnes âgées ont-elles vécu le confinement ? Un webinar organisé par l’Institut de la Nutrition donne quelques pistes pour améliorer la prise en charge de nos aînés en cas de nouvelle vague mais aussi de manière générale.

"Les seniors sont des citoyens comme les autres avec un libre arbitre"

Selon plusieurs experts, la crise a appris qu’à l’avenir il faut arrêter de surprotéger les personnes âgées. Vouloir les mettre en sécurité ne doit pas se faire au dépend de leur liberté individuelle.

L'attitude a été différente selon les EHPAD en fonction de leur culture. Certains restaient sur "on ne peut pas" alors que d'autres pensaient "on va essayer". Du coup on constate deux comportements différents entre ceux qui ont tenté de mettre en place quelques plaisirs malgré la contrainte et ceux qui ont claquemuré dans les chambres, analyse Jean-Marc Blanc, directeur de la fondation 12ML, (dédiée à l’adaptation de la société au vieillissement), lors d'un webinar organisé par l'Institut de la Nutrition. Cet événement avait pour vocation d'aborder le problème de l'alimentation chez les personnes âgées pendant le confinement. Si le sujet a bien été discuté, les experts ont débordé sur des enjeux plus larges mais d'importance. Les spécialistes qui sont intervenus estiment que notre société infantilise trop les seniors qui sont des citoyens à part entière et évoquent surtout le conflit entre vouloir protéger (voire surprotéger) et la liberté de choix.

Durant cette période particulière des choses se sont révélées à moi

Baisse d'appétit, mais une grande soif... de compagnie

Toujours selon Jean-Marc Blanc, si certaines personnes âgées se sont comportées comme une bonne partie des Français et se sont réfugiées dans le plaisir de la nourriture, certaines ont aussi eu tendance à augmenter leur consommation d'alcool. Une observation également rapportée par Peggy Obert, directrice d'une résidence service seniors à Valence. Ces établissements ne sont pas des EHPAD, les personnes âgées ont leur propre appartement et on leur propose des services comme le coiffeur ou des restaurants mais aussi des services à la personne comme des auxiliaires de vie. L'établissement que gère Peggy Obert compte 116 seniors avec une moyenne d'âge de 85 ans mais on a des pensionnaires qui ont 60 ans comme d'autres qui en ont plus de 90.

Là aussi, il a bien sûr fallu s'adapter. Les livraisons étaient organisées devant les logements des personnes malgré un personnel réduit. Le repas ce n'est pas qu'une assiette, ce sont aussi des moments de convivialité. On a essayé de faire preuve d'agilité, souligne-t-elle. Lors de ces livraisons, où elle apportait parfois sa contribution, elle a effectivement remarqué une diminution de l'appétit chez les seniors ainsi qu’une hausse de leur consommation d'alcool. Le confinement leur a fait perdre leurs habitudes et a déstructuré leurs journées. On en voyait certains encore en robe de chambre à 16h, témoigne-t-elle.

Quant à l'alcool, elle ne pensait pas utile de l'interdire même si cela l'alertait. Pour Virginie Van Wymelbeke, Docteur en nutrition et chercheuse au CHU de Dijon dans l’unité de Médecine interne en gériatrie, se tourner vers l'alcool révèle deux choses : retrouver un semblant de compagnie et se remonter un peu le moral ou aussi retrouver un petit moment de plaisir.

Certains se sont dit, je n'ai plus envie de vivre, je vais me laisser glisser

Quand l'appétit ne va plus, rien ne va plus !

Pour Marie de Hennezel, psychologue clinicienne et pionnière de l’accompagnement de la fin de vie, ces changements du comportement alimentaire sont une réaction à l'isolement. Les seniors ont arrêté de s'alimenter parce qu'ils ont perdu le goût de vivre. On a voulu les protéger mais on les a coupé de ce qui alimentait leur désir de vivre. On a limité leur rapport aux autres. Pas tous les EHPAD ont essayé de s'adapter avec agilité. On ne saura jamais combien, mais certaines personnes ne sont pas mortes de la Covid-19 mais de solitude.

Autre problème soulevé, les résidences, pour beaucoup d’entre elles, proposent des activités, notamment sportives, ce qui aide les personnes âgées à rester en bonnes conditions physiques. Les seniors ont donc été probablement fragilisés par le confinement. Il arrive qu'une personne auparavant en bonne santé ne se sente plus aussi en forme. Certaines ne se sentent plus de conduire par exemple, argumente-t-elle.

Point positif, selon Peggy Obert, la fin du confinement a aussi stoppé les excès en matière d'alcool. En revanche, pour ce qui est de la dénutrition, cela peut aller vite. Il est donc nécessaire d'être vigilant. Même si on ne constate pas de perte de poids, la masse musculaire se réduit facilement avec l'âge, il est possible qu'elle ait été remplacée par de la masse graisseuse vu le manque d’exercice. Il faut faire attention à cela et ne pas hésiter à enrichir les repas avec des protéines, argue Virginie Van Wymelbeke. A savoir, si les personnes qui ont commencé "à glisser" pourront entièrement récupérer leurs facultés, cela dépend, si elles étaient déjà fragiles ou non, répond la chercheuse.

Pour accompagner une personne âgée, il a parfois fallu tellement de documents qu'on se serait cru en milieu carcéral

Des Français comme les autres

Pour l'ensemble des experts, il y a de nombreux enseignements à tirer de cette période. La première est de davantage écouter les aînés et de moins les contraindre car ils jouissent pour la plupart encore de leur liberté individuelle. Pourquoi ne pas davantage leur demander leur avis, on les infantilise beaucoup trop !, estime Marie de Hennezel. Si une deuxième vague ou une autre épidémie se profile, les spécialistes sont d'avis de prendre davantage en compte les points de vue des aînés. Ils ont proposé d'avoir leur repas servi par groupe de deux avec une distanciation sociale suffisante pour ne pas être seuls à table si jamais cela se reproduit. On mettra des protocoles en place pour essayer de satisfaire cette demande si cela s'avérera nécessaire, explique Peggy Obert.

Selon Marie de Hennezel, les soignants sont souvent plus à l’écoute des désirs des personnes âgées que les familles qui veulent souvent les surprotéger. Cela peut provenir d’un sentiment de culpabilité : la fille d'une résidente est venue la récupérer car elle jugeait que les procédures de confinement n'étaient pas assez strictes. Elle l'a ramenée, toujours pendant le confinement, parce qu'elle ne la supportait plus, se souvient Peggy Obert. Le mieux serait d'essayer autant que possible de faire du cas par cas. Une cadre m'a raconté qu'en EHPAD, certains résidents étaient contents de manger seuls au calme et plus dans le réfectoire où il pouvait y avoir de l'agressivité ou de l'agitation, précise Virginie Van Wymelbeke. Il faudrait davantage se projeter, se demander ce qui nous plairait si on était à leur place, quand nous-mêmes seront âgés.

Pour Jean-Marc Blanc, à présent, le plus important est de laisser les seniors profiter et d'organiser des événements afin qu'ils retrouvent du lien social car les EHPAD doivent être des lieux de créativité. Pour Peggy Obert, il faut aussi davantage respecter les anciens. J'ai vécu des instants extraordinaires, même si cela a été l'ascenseur émotionnel. On a vécu des grands moments de solidarité et de partage. De manière générale, je les trouve très courageux. On peut avoir 97 ans et avoir encore envie de vivre, et de profiter de la vie cela va sans dire...

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Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

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