COURS IFSI

Le temps du prendre soin

Dans ce nouveau cours, Christine Paillard nous entraîne sur les chemins du temps, ce temps pluriel, pour soi, pour les autres, pour soigner dans l'instant ou dans la durée, pour entrer en relation et initier la confiance. Le temps : une espèce de contenant universel pour tous les événements en devenir.

Chaque mois, Christine Paillard, ingénieur pédagogique, propose d'analyser un mot, son étymologie et démontre son importance dans le domaine du soin ; un mot figurant dans son Dictionnaire des concepts en soins infirmiers - Vocabulaire professionnel de la relation soignant-soigné.

Il y a un temps pour l’autre, un temps pour soi, un temps pour le soin, un temps intérieur, un temps pour tout, le temps de rien, le temps de se poser les questions

Du latin tempus signifiant l’ensemble d’une durée, le temps est une notion qui semble  limiter les êtres et les choses entre le passé, le présent et l’avenir mais qui évoque aussi la question de l’infini, de la continuité, paradoxe qu’avait déjà soulevé Saint-Augustin (Confessions, livre XI, chapitre XIV) Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ?.

Pour Gaston Bachelard (L’intuition de l’instant, 1994), le temps est objectif, c’est le temps maximum ; c’est celui qui contient tous les instants. Il y a un temps pour l’autre, un temps pour soi, un temps pour le soin, un temps intérieur, un temps pour tout, le temps de rien, le temps de se poser les questions le temps médical. Le Dictionnaire de l’Académie de médecine consacre trois pages au temps en évoquant, par exemple, le temps de l’interaction médicamenteuse (chronergie) comme une variation liée au temps des effets des médicaments sur l’organisme, qu’ils soient désirés ou non désirés.

La notion du temps diffère selon que l’on soit en soins palliatifs, que l’on annonce une maladie ou que celle-ci doivent être suivie à vie. Le temps diffère selon l’individu, qu’il soigne ou qu’il soit soigné. Le temps varie selon l’âge (enfance, vieillissement), le lieu (domicile, hôpital), les objectifs (travail en équipe, temps de la toilette). Le temps fait appel à la rencontre (interaction culturelle), à la psychologie (temps intérieur), au physique (espace-temps), au mouvement. Pour Marcel Viallard (Le temps en soins palliatifs, 2004), le temps occupe une place singulière au sein de l’expérience humaine. Il rassemble les relations d’antériorité, de durée et de simultanéité entre les événements. Le temps est une espèce de contenant universel pour tous les événements en devenir.

Il y a un temps pour l’autre, un temps pour soi, un temps pour le soin, un temps intérieur, un temps pour tout, le temps de rien, le temps de se poser les questions.

Le temps contribue à la qualité du soin, au bon moment du soin. Il se définit alors comme le Kaïros. Ce mot d’origine grecque suggère qu’une rencontre opportune se réalise dans un espace spatio-temporel de façon déterminée. Pour Pierre Aubenque, le  kaïros désigne cette coïncidence de l’action humaine et du temps, qui fait que le temps est propice et l’action bonne. Le Kairos se distingue du chronos qui représente notre perception concrète du temps qui passe, alors que le Kaïros est comme un arrêt sur image, il est déterminé par son action plus ou moins brève. Pour les soignants, le Kaïros relève de l’art infirmier, du prendre soin dans son aspect le plus créatif. Pour Francis Prouteau (La temporalité et ses déclinaisons, 2012), l’agir soignant a beau être planifié, protocolisé, il nous faut garder ces espaces de liberté qui autorisent le soignant à se saisir du kairos. La décision est ce qui caractérise le Kairos, ce qui implique le choix de se saisir du moment opportun pour l’appliquer au bénéfice des patients.

Le temps, c’est le moment du soin, de l’agir avec des moyens techniques, les compétences relationnelles.

Pour Eric Fiat (1), À l’heure de la tarification à l’activité (T2A), la réduction du soin à sa simple mécanique est une menace permanente. Mais il existe heureusement dans le rapport au malade quelque chose qui empêche cette triste réduction. Parce qu’il est des moments où plusieurs gestes sont possibles, des moments où le soignant doit choisir, donc décider. La gestion du temps est aussi une affaire organisationnelle, surtout quand il faut gérer les imprévus, semblant désorganiser ce qui a été planifié. Des événements produisent  des situations incertaines et peuvent donner l’idée de perdre du temps, ou de gagner la confiance d’une personne soignée (ce qui peut être perçu comme un gain). Entre le futur et l’avenir, le présent semble jouer d’intentions imprévisibles pour basculer vers de nouveaux repères. Pour Jean-Pierre Boutinet (2), l’imprévu est un double lieu d’apprentissage et de désapprentissage que constitue la vie adulte qui va se manifester à travers les adaptations quotidiennes. Les apprentissages réalisés se concrétiseront dans l’apparition avec l’âge, parfois de façon imprévue, de nouvelles capacités ou compétences ....

Le temps est une espèce de contenant universel pour tous les événements en devenir

Le temps, c’est le moment du soin, de l’agir avec des moyens techniques, les compétences relationnelles.  Avec Frédéric Worms (3), le soin consiste aussi en une attention dédiée à autrui comme tel, à une personne perçue comme globale et autonome, comme on le voit dans les relations parentales, amicales ou amoureuses, qui prennent en charge une singularité, qui lui parlent (ou chantent) ou qui la bercent. Ce bercement de la singularité a sa technique aussi, mais différente du soin médical, qui est objectivant, isolant, ponctuel dans le temps et dans l’espace.

S’il est inscrit dans la durée, le soin peut se  mesurer dans le temps qui façonne l’agir des uns et des autres par ordre de priorité, par la qualité du soin apporté, par contrainte, par plaisir, par devoir, par habitude, par dessus tout, dans un espace infiniment limité par les aspects économiques (B.Friot, 2012), sociologiques, relationnelles, juridiques, philosophiques (P. Viveret, Le Monde, 2015).
D'où cette question : Doit-on se soumettre systématiquement aux impératifs temporels ou induire des changements pour la force des choses ?

Pour aller plus loin : Brigitte Greis. La temporalité dans le soin. Aniche : Sipayat. 2017.

Notes

  1. Fiat Eric. Décider : un dilemme philosophique. Soins Cadres. Vol 19, N° 76  - novembre 2010. pp. 16-18
  2. 2- Boutinet Jean-Pierre. Étapes, crises, transitions. Approche dynamique de la vie adulte. Psychologie de la vie adulte. Paris, Presses Universitaires de France. « Que sais-je ? », 2013, p. 50-65.
  3. 3- Worms, Frédéric. Du « soin ». Médium, 2013/2. N° 35. p. 44-51.
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Christine PAILLARDIngénieur pédagogiqueRédactrice Infirmiers.com christine.paillard@ch-nanterre.fr

L'auteur

Christine Paillard est docteure en sciences du langage, diplômée en ingénierie pédagogique et titulaire d'une licence en information et communication. Ingénieure documentaire, elle accompagne les étudiants infirmiers à l'acquisition de compétences informationnelles pour remobiliser une démarche documentaire dans une logique professionnelle et universitaire.

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