INTERVIEW

« Le mal-être des étudiants infirmiers n'a jamais été aussi intense»

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Publié le 19/09/2025

La Fédération nationale des étudiantes et étudiants en sciences infirmières (FNESI) pointe dans ses dernières enquêtes le mal-être de plus en plus préoccupant des jeunes en IFSI. Ilona Denis, sa présidente, invitée sur le plateau TV d'Infirmiers.com alerte sur ce constat et l'urgence de mettre en place des mesures efficaces pour pallier cette situation*.

Etudiante en IFSI

Les résultats de la dernière enquête de la FNESI sur le bien-être des étudiants en IFSI sont-ils particulièrement alarmants?

Oui, absolument. Notre enquête, qui fait un point d'étape 5 ans après la pandémie de Covid-19 auprès de 16 000 participants, montre que le mal-être des étudiants infirmiers n'a jamais été aussi intense. 93% des étudiants en sciences infirmières se considèrent épuisés mentalement depuis leur entrée en formation. C'est quasiment 100% des étudiants. C'est un chiffre énorme qui doit alerter. Et 70% d'entre eux ont pensé à arrêter la formation. C'est d'ailleurs une situation dont nous avons l'illustration au quotidien. En ce moment, nous recevons en moyenne 100 mails par mois et une dizaine d'appels par jour d'étudiants infirmiers en détresse, notamment lors des stages. Certains nous appellent parfois même des toilettes, effrayés ou en pleurs sur leur terrain de stage. 

 

Pourquoi les conditions de stages sont-elles à ce point pénibles ? 

Le problème aujourd'hui, c'est notamment que les étudiants sont trop nombreux en stage. Ce, du fait de l'augmentation des quotas. Dans un système de santé où les soignants peinent déjà à trouver le temps pour les patients dans leur exercice, le fait d'avoir plusieurs étudiants à accompagner est un vrai souci, malheureusement. Il n'y a pas d'accompagnement personnalisé possible et les étudiants se sentent comme un poids en plus pour les professionnels de santé. Il est nécessaire de dédier du temps aux professionnels pour qu'ils puissent encadrer les étudiants, les accompagner dans leur parcours. Parce que sinon, cela crée de réelles conditions de mal-être pour les étudiants et de tension pour les équipes.
Une étudiante nous a même raconté qu'une infirmière lui avait lancé des ciseaux à la tête dans un accès de colère. Certaines situations peuvent être réellement traumatisantes. C'est un réel danger pour l'avenir de la santé, du système de santé et de la profession que nos étudiants se sentent si mal, car ce sont eux les soignants de demain !

Il est essentiel que les soignants, les équipes, les services prennent conscience que certaines conditions de stage ne sont pas tolérables.

Quelles sont vos propositions pour changer la donne ?

Tout d'abord nous demandons la création d'une plateforme nationale d'évaluation systématique des lieux de stage. L'annonce en avait été faite par le gouvernement en 2023 et elle n'a pas été mise en place pour le moment. Alors que cela semble une véritable nécessité aujourd'hui. Cette plateforme pourrait permettre d'évaluer de façon objective chaque étudiant et chaque stage et lieu de stage. L'ensemble des données ainsi collectées pourraient alimenter une base nationale de référence et sur laquelle pourraient-être repérés les lieux de stage problématiques par exemple. À partir de là on pourrait envisager soit d'éviter ces terrains de stage, soit travailler avec les équipes en place pour les améliorer. Il est essentiel que les soignants, les équipes, les services prennent conscience que certaines conditions de stage ne sont pas tolérables.

Il y a des étudiants dans certains territoires qui doivent trouver eux-mêmes un terrain de stage. D'autres qui passent 10 semaines dans des services où il n'y a pas d'infirmiers. D'autres encore à qui on propose de faire des stages en clinique vétérinaire.

Dans ce cas, quels sont les recours pour un étudiant en souffrance durant son stage ? 

Malheureusement, c'est compliqué. D'après ce que nous racontent les étudiants, en cas de litige, les IFSI font souvent le choix de ménager les établissements et les équipes dans lesquelles se déroulent les stages car il n'y en a pas suffisamment face à la demande. Quand les étudiants entendent cet argument de la part de leurs équipes pédagogiques, cela les blessent énormément et leur fait perdre confiance envers le système de santé. De fait, cette situation de tension sur l'offre de stage tient à l'augmentation massive des quotas, depuis 2020, dans la volonté de former plus d'infirmiers mais sans avoir adapté les conditions de formation pour les accueillir. L'offre de stages est donc nettement insuffisante. Il y a des étudiants dans certains territoires qui doivent trouver eux-mêmes un terrain de stage. D'autres qui passent 10 semaines dans des services où il n'y a pas d'infirmiers. Ou d'autres encore à qui on propose de faire des stages en clinique vétérinaire.

Au-delà de la problématique des stages à quelles autres difficultés les étudiants infirmiers sont-ils confrontés dans le cadre de leur formation ?

C'est une formation très dense avec un très grand nombre de cours magistraux et cela peut vraiment être décourageant. Entre les cours, les travaux dirigés, la réalisation, il faut pouvoir s'organiser et trouver du soutien. La FNESI agit en accompagnant les tutorats au niveau local. Nous avons même créé une application de tutorat gratuite pour les étudiants sur laquelle ils peuvent faire leur révision et s'entraider entre pairs.

En dehors des conditions d'enseignement, quelles autres principales causes de mal-être ont été identifiées chez ces étudiants? 

Il existe des problématiques financières pour beaucoup d'étudiants infirmiers. C'est la troisième raison pour laquelle certains décident d'arrêter la formation. Beaucoup interrompent temporairement leur cursus, pendant un ou deux ans, pour gagner un peu d'argent pour pouvoir. D'autres travaillent en même temps, qu'aides-soignants ou autre pour pouvoir subvenir à leurs besoins. Certains sont dans une situation tellement précaire qu'ils sont obligés de travailler la nuit entre les jours de stage ou de cours et se retrouvent dans un état de fatigue intense.
Aujourd'hui, avec des indemnités de stage à un euro de l'heure en première année et un euro soixante-dix en troisième année, les indemnités sont bien trop basses pour les étudiants. Et là, je parle que de la formation socle, parce que pour les formations de second cycle, il n'y a pas d'indemnité, ce qui est intolérable. Aussi la FNESI demande qu'il y ait une indemnisation à quatre euros trente-cinq de l'heure. C'est 15 % du plafond horaire de la sécurité sociale.

Il y a aussi de grands enjeux dans le remboursement des indemnités kilométriques des étudiants. Lorsqu'ils doivent se déplacer de plus en plus loin à cause du manque de terrains de stage. Nous demandons également que les bourses des formations sanitaires et sociales puissent être gérées par le réseau des œuvres, pour systématiser ainsi les demandes de bourse et que cela soit automatique et qu'il n'y ait pas de retard dans les versements.

De quelles aides peuvent disposer les étudiants en situation de précarité ? En sont-ils suffisamment informés?

Malheureusement, ils sont très peu informés. C'est pourquoi, à la FNESI, nous avons conçu un guide des aides sociales accessibles et notamment des aides d'urgence. Et je recommande à tout étudiant de le consulter. L'autre principal conseil que je donnerais, c'est de contacter l'assistance sociale du CROUS. En fait, les étudiants infirmiers ne sont pas encore assez sensibilisés sur leur place au sein du réseau des aides universitaires.

*Propos recueillis et tournage réalisé lors du Salon Infirmier, le 27 mars 2025

Betty Mamane, directrice de la rédaction

Source : infirmiers.com