À la veille des élections municipales, l’accès aux soins s’impose comme un sujet phare de la campagne. En première ligne sur ces enjeux, des infirmières et infirmiers ont choisi de briguer un mandat de maire.
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Pour Emmanuelle Barlerin, infirmière libérale et maire de Saint-Just-en-Chevalet, dans le Loiret, l’engagement fait partie de l’histoire familiale: «Mon père était adjoint à la mairie, je l’ai toujours vu évoluer dans les sphères municipales et je trouvais son engagement très chouette», confie l’élue. Engagée très tôt dans le milieu associatif, elle souligne l’aspect concret de son rôle: «Les gens comprennent l’intérêt de notre action, c’est sur le pas de leur porte.»
« Un militantisme du quotidien »
Infirmière à la Pitié Salpêtrière depuis plus de 30 ans, Marielle Saulnier décrit «un militantisme du quotidien», à l’hôpital comme dans les quartiers. Celle qui mène la liste Lutte Ouvrière (le camp des travailleurs) dans le 13e arrondissement de Paris se souvient avec enthousiasme: «Mes idées communistes et révolutionnaires sont nées à la fac, durant le mouvement étudiant contre le projet de loi Devaquet, en 1986.»
La santé est une compétence de l’État, mais nous avons notre rôle à jouer.
Anthony Mussard, maire de Loué (Sarthe)
« Citoyen !» C’est ainsi qu’Anthony Mussard, maire de Loué dans la Sarthe, qualifie son engagement. «Quand je me suis présenté en 2020, la commune n’allait pas bien, se souvient-il, nous avions la volonté de faire bouger les choses.» Infirmier anesthésiste en bloc opératoire, pompier volontaire et ancien secouriste à la Croix-Rouge, il résume: «C’était une prolongation logique de mes engagements.»
Des atouts pour l’accès aux soins
Selon une étude de France Assos Santé publiée en novembre 2025, l’offre de soins et l’accès aux services de santé arrivent en première position des attentes des Français vis-à-vis de leur municipalité. Préoccupation clairement identifiée par les infirmiers lorsqu’ils envisagent l’exercice du mandat de maire. «Aujourd’hui c’est le rôle numéro un!» confirme Anthony Mussard.
Il dresse un bilan positif de son premier mandat: «C'était notre priorité absolue et nous avons réussi. Nous avons construit une maison médicale et aidé trois médecins à s’y installer. Deux dentistes viennent de les rejoindre.
Emmanuelle Barlerin, maire de Saint-Just-en-Chevalet (Loiret)
L’approche globale de l’infirmier
Emmanuelle Barlerin relate une histoire similaire. L’élue vient d’accompagner l’installation d’une kiné et de sa famille à Saint-Just-en-Chevalet. «La santé est une compétence de l’État, mais nous avons notre rôle à jouer », affirme-t-elle. Un rôle qui bénéficie, selon elle, de l'expertise soignante et de la connaissance de l’écosystème de santé. «Au niveau local, il s’agit de gestion du territoire et nous sommes des facilitateurs pour l’installation», poursuit-elle. Elle insiste sur une approche globale: logement, accès à l’emploi du conjoint, accueil petite enfance: «C’est très transversal!»
Être infirmière sert ma façon d'appréhender les choses. Nous savons évaluer l'urgence et la gravité.
Ce sont justement ces qualités transversales que les soignants mobilisent pour l’exercice de leur mandat. «Soignant, pas médecin, précise le maire de Loué, dans l’organisation des soins, l'infirmier est au milieu.» Il poursuit: «Quand vous êtes en haut de la pyramide, vous voyez les choses du haut. Quand vous êtes au milieu, vous regardez en bas et en haut, c'est un atout majeur!» Un quotidien qui s’appuie aussi sur les compétences de hiérarchisation des problèmes.«Être infirmière sert ma façon d'appréhender les choses, explique Emmanuelle Barlerin. Nous savons évaluer l'urgence et la gravité.» Ce qu’approuve Anthony Mussard: «Le métier d’infirmier anesthésiste, c’est l’anticipation. Le rôle de l’élu, c’est d’anticiper.»
Des compétences précieuses pour la commune
Les trois infirmiers s’accordent sur l’importance de leurs savoir-faire humains. Pour Marielle Saulnier, qui porte l’idée d’amener les travailleurs à se saisir des problèmes pour aller vers l’autonomie: «Il y a un travail d’éducation, ce qu’on fait justement en militant». Elle fait le lien avec l’éducation thérapeutique qu’elle a pratiquée, en cancérologie notamment.
Des savoir-faire relationnels soulignés par Anthony Mussard: «Les outils d’annonce que nous, soignants, utilisons, sont très aidants.» Une expertise précieuse, par exemple lorsqu’il intervient sur accident de la route sur sa commune.
Marielle Saulnier, candidate à la mairie du 13e à Paris
L’œil de l’infirmier nourrit le projet politique
Alors que l’association Élus, Santé Publique & Territoires, qui regroupe des élus locaux délégués à la santé, qualifie le maire «d’acteur de santé remarquable», le prisme infirmier semble être un atout pour aborder les enjeux de santé, mais aussi plus largement. «À l’hôpital, à domicile, nous voyons des situations terribles», confie Marielle Saulnier. Elle souligne le rôle de vigie des élus locaux pour nourrir les luttes.
Nos compétences infirmières nous permettent d’aborder les blocages avec un regard constructif, car nous avons l’habitude de chercher des leviers.
Nourrir un projet et élaborer des solutions, ce dont témoigne la maire de Saint-Just-en-Chevalet: «Nos compétences infirmières nous permettent d’aborder les blocages avec un regard constructif, car nous avons l’habitude de chercher des leviers.»
Devenir élu municipal : les conditions
Se présenter aux municipales nécessite de remplir des critères stricts.
• Être français ou ressortissant de l’UE
• Avoir 18 ans révolus au jour du scrutin
• Être électeur de la commune (ou le devenir au 1er janvier de l’année)
• Être candidat dans une seule commune
• Inéligibilités : Personnes déclarées inéligibles par jugement et majeurs sous tutelle
Certaines règles s’appliquent spécifique selon la taille de la commune. D’autre part, un professionnel exerçant au sein d’un CCAS ne pourra siéger au conseil municipal de la commune qui l’emploi. Source : Vie-publique.fr
Comment tout concilier ?
Alors qu’il est difficile de recenser le nombre d’infirmiers engagés dans un mandat d’élu local, leur quotidien met en lumière le défi de conjuguer continuité des soins, exercice du mandat et immersion dans la campagne. « L’organisation », c’est le maître mot d’Emmanuelle Barlerin lorsqu’elle décrit son quotidien: «J’ai structuré mes activités, c'est la clé pour gérer ces multiples casquettes.» Elle salue la flexibilité de ses collègues au sein du cabinet où elle exerce.
Un esprit d’équipe sur lequel compte également Anthony Mussard: «L’équipe accepte la contrainte que vous portez et qu’elle va, de fait, un peu porter», explique celui qui, par exemple, ne peut pas travailler les jours de commémoration. Pour faciliter l’exercice de son mandat, le maire de Loué a réduit son temps de travail à l’hôpital. «Le temps partiel est nécessaire. On a des jours de détachement, mais les hôpitaux sont sous tension donc au dernier moment ils peuvent être annulés.»
Oser l’engagement
Une difficulté également rencontrée par la candidate parisienne pour sa campagne: «Je n'ai pu poser que 5 jours sur les 20 qui me sont accordés.» Dès lors, l’équilibre ne se joue plus seulement sur le terrain professionnel, mais aussi avec la vie personnelle.
Les deux infirmiers-maires, en campagne pour un second mandat, notent l’importance de pouvoir compter sur un entourage familial en accord avec leur projet, capable d’absorber un rythme de vie exigeant. Un appui qu’ils trouvent aussi, selon eux, auprès des équipes municipales.
Notre métier d’infirmier, c’est un bon tremplin pour être maire.
Ces contraintes n'entament pas la conviction des trois soignants lorsqu’il s’agit de transmettre leur appétit d’engagement. «En tant que travailleurs, on fabrique et on gère tout, il n'y a pas de raison qu'on ne puisse pas décider», explique Marielle Saulnier avec détermination.
Une confiance en soi que porte aussi Emmanuelle Barlerin, dans un esprit d’ouverture à tous les enjeux de la politique locale: «Il ne faut pas limiter nos compétences aux questions de santé.» Des témoignages qui ouvrent la voie de l’engagement politique local. «Notre métier d’infirmier, c’est un bon tremplin pour être maire!» conclut Anthony Mussard.
Combien d’infirmiers maires en France ?
Recenser les maires infirmiers reste complexe. Contactée, L'Association des Maires de France (AMF) confirme n'avoir aucune donnée précise sur les infirmiers élus maires. Le Répertoire national des élus (RNE), consultable en ligne, classe les maires par catégories socioprofessionnelles. Mais les infirmiers y sont dilués : professions intermédiaires de la santé, libéraux ou cadres de la fonction publique. Des pistes restent à creuser pour améliorer la visibilité des infirmiers portant l’écharpe tricolore.
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