Le constat est brutal : en Italie, il manque actuellement quelques 65.000 infirmiers et d’ici 2030, ce chiffre pourrait atteindre les 100.000 transformant ainsi la carence de main d’œuvre en une véritable urgence sanitaire. La situation est d’autant plus préoccupante que selon certaines estimations, il faudrait jusqu’à 175.000 infirmiers pour permettre au pays de s’aligner sur les standards européens. À titre d’exemple, l’Italie compte environ 6,9 infirmiers pour 1000 habitants, une densité nettement inférieure à la moyenne européenne estimée à 9,1 par habitant. À cela s’ajoutent les disparités régionales allant de 3,8 infirmiers pour 1000 habitant dans certaines régions du sud comme la Campanie à 7,1 en Ligurie dans le nord-ouest du pays.
Des solutions tangibles
Dans les hôpitaux, la tension est désormais palpable. Les soignants à bout de souffle font face à une surcharge de travail liée au manque de personnel. Dans les régions les plus touchées par la crise, certains services doivent mettre la clef sous le paillasson et des lits sont supprimés.
Les régions italiennes ont opté pour un scénario pragmatique: le recrutement à l’étranger.
Le vieillissement progressif et inexorable de la population dans un pays considéré comme le plus vieux au monde juste après le Japon, aggrave encore la situation. Après avoir tenté de combler les manques par le recours à l’intérim médical, une pratique avec des résultats controversés notamment en Lombardie à cause du manque de préparation, les régions italiennes ont opté pour un autre scénario plus pragmatique: le recrutement à l’étranger.
Des régions en première ligne
C’est le cas de la Lombardie, le moteur économique du pays frappé de plein fouet par la pénurie de personnel. Les départs en retraite ne sont pas compensés, de nombreux infirmiers partent à l’étranger surtout en Suisse où les salaires sont nettement plus attractifs. La désaffection pour la profession infirmière en Italie se traduit également par une baisse significative du nombre de candidats aux concours d'entrée universitaires et un taux d'abandon élevé pendant la formation. Pour compenser la pénurie et contourner la crise des vocations, la région lombarde est partie à la découverte de l’Amérique du Sud notamment au Paraguay et en Argentine mais aussi de l’Ouzbékistan. Objectif: recruter quelques 3500 infirmiers d’ici 2027. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu, les propositions italiennes manquant de séduction pour les professionnels de santé sud-américains en matière de rémunération. «En Amérique du Sud, les salaires sont inférieurs de 30% à ceux de l’Italie, une différence insuffisante estiment les infirmiers sud-américains qui refusent de traverser l’Atlantique pour vivre seuls dans un contexte totalement différent du leur», reconnait Guido Bertolaso, conseiller régional à la santé.
La route de l’Asie
Toujours dans le nord du pays, dans le Piémont où 6000 infirmiers manquent désormais à l’appel, les autorités régionales ont opté pour l’Albanie et l’Asie. Un premier projet a été lancé l’an dernier à Tirana pour essayer d’intercepter une partie des 2500 infirmiers albanais diplômés chaque année mais confrontés à un manque d’opportunités professionnelles. Le programme proposé par les Piémontais prévoyait, des cours de spécialisation, l’apprentissage de la langue et une formation sur le terrain. Un projet ambitieux qui relève plus de la coopération médicale que du simple recrutement. En mars 2026 une deuxième mission s’est envolée cette fois-ci pour Tachkent en Ouzbékistan. L’objectif affiché de ce deuxième voyage n’était pas de recruter immédiatement mais de construire une filière de formation avec à la clef, des débouchés en Italie. Une solution intéressante mais construite sur le moyen terme ce qui ne permet pas de répondre dans l’immédiat à l’urgence.
Le gouvernement italien a décidé d’accompagner ce mouvement en révisant le décret migratoire 2026-2028. Ainsi, quelques 500.000 permis de travail sont prévus avec une priorité donnée aux secteurs en tension comme la santé.
Autour du monde
D’autres territoires comme le Latium, la Vénétie, les Pouilles dans le sud profond, jouent les globe-trotteurs et multiplient les missions de recrutement surtout en Amérique du Sud, au Chili, Pérou. Après avoir recruté 497 soignants en 2023 pour une période de trois ans renouvelables à Cuba via un accord avec l’agence gouvernementale cubaine Comercializadora de Servicios Medico cubanos (Csmc), la Calabre souhaite élargir ce dispositif aux infirmiers. D’autres régions vont encore plus loin et facilitent la reconnaissance des diplômes étrangers et les procédures d’embauche. En parallèle, le gouvernement italien a décidé d’accompagner ce mouvement en révisant le décret migratoire 2026-2028. Ainsi, quelques 500.000 permis de travail sont prévus avec une priorité donnée aux secteurs en tension comme la santé. D’autres mesures importantes ont été adoptées comme la reconnaissance simplifiée des qualifications, des formations linguistiques et l’intégration accélérée en milieu hospitalier pour renforcer la formation.
Un paradoxe persistant
Reste que cette politique d’importation des soignants ne s’attaque pas aux causes profondes de la crise qui frappe de plein fouet les hôpitaux d’un bout à l’autre du pays. Les salaires demeurent faibles et peu compétitifs, oscillant entre 1400 et 1900 euros brut par mois. Soit en dessous de la moyenne européenne dans la zone euro d’environ 35.300 euros par an soit 2940 euros par mois selon plusieurs données d’étude. Dans le privé, la situation est encore plus complexe avec des salaires plus bas. En pariant sur le recrutement international, l’Italie gagne du temps mais ne résout pas vraiment le problème. Mettre un pansement sur la plaie ne suffit pas, il faudrait agir à l’origine et intervenir sur les conditions de travail et les salaires pour enrayer les départs et le manque de nouvelles vocations. Sans de telles mesures, la pénurie pourrait bien s’installer durablement.
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