AU COEUR DU METIER

Le soignant face au deuil : s’y préparer pour mieux accompagner

par .

Cet article fait partie du dossier:

Compétences infirmières

    Précédent Suivant

Accompagner un patient ou une famille dans son deuil fait partie intégrante de la pratique infirmière. Qu’il s’agisse de la perte d’un proche, d’une fonction corporelle ou de l’espoir d’une rémission, nul n’y est véritablement préparé et le soutien du soignant représente une ressource indispensable dans l’épreuve. Quelle attitude peut-il adopter pour aider autrui à traverser une période de deuil ? Comment doit-il se positionner face à une famille endeuillée ? Margot Phaneuf, spécialiste de la relation soignant-soigné, décrypte la complexité du deuil et la conduite à tenir pour une meilleure relation d’aide.

homme triste

Pour accompagner l'autre dans son deuil, encore faut-il en connaître les mécanismes...

Si le deuil peut se décrire comme un processus, personne ne le vit de la même façon. De fait, les multiples manières dont peut se dérouler cette période éprouvante complexifient la tâche des soignants, généralement premiers « compagnons de douleur » dans une telle situation. Pour les aider à prendre en charge au mieux les personnes confrontées à une perte, Margot Phaneuf , Professeure de sciences infirmières (cf. encadré  « Margot Phaneuf : l’intelligence relationnelle au service des sciences infirmières ») propose aux professionnels de santé un outil pédagogique intitulé « L'infirmière et le deuil : éléments théoriques ».

Mieux comprendre le processus du deuil

Largement décrit dans la littérature, le deuil se définit par des étapes qui se chevauchent ou se succèdent de façon non linéaire. Il s'agit en effet du choc, du déni, de la colère, du marchandage, de la dépression et de l'acceptation. Cette dernière pouvant se diviser en deux phases : la reconstruction et la sérénité. Moins bien connus, des mécanismes de défense peuvent être mobilisés par la personne endeuillée au cours de ces différentes étapes pour mieux gérer les conflits internes qui en résultent. Margot Phaneuf en dresse une liste exhaustive :

  • le déplacement consiste à transférer une angoisse de deuil sur quelqu'un d'autre afin de réduire la charge émotive. Ce mécanisme peut s'observer lors de la phase de colère, lorsque par exemple une mère endeuillée surprotège ses enfants ;
  • la projection, très souvent constatée durant la phase de colère, consiste à rendre tout le monde responsable de la situation (un proche, un médecin…) ;
  • le repli sur soi, qui peut se manifester à toutes les étapes du deuil, est une façon de se déconnecter de la réalité trop difficile à supporter, en se réfugiant dans le sommeil ou un monde irréel ;
  • l'isolement, observable à n'importe quelle phase, pousse l'individu à parler de l'événement tragique en détail et de façon détachée sans émotions apparentes ;
  • le stoïcisme est une manière de se déculpabiliser en se dépassant et en acceptant la situation avec courage ;
  • la régression, qui s'observe principalement pendant la dépression, est une incapacité à faire face à la situation. Ne sachant comment réagir, la personne endeuillée manifeste un comportement immature.

Il existe bien d'autres mécanismes tels que la sublimation, l'idéalisation, le refoulement, la rationalisation et l'identification au défunt. Mais, quel que soit celui mobilisé, l'infirmière joue un rôle déterminant dans ce moment de détresse, à condition d'adopter l'attitude adaptée.

Le deuil est pour l'infirmière le temps fort de la relation d'aide.

L’empathie : une réponse adaptée à toutes les étapes du deuil

Pour Margot Phaneuf, la présence de l'infirmière aux côtés de la personne endeuillée lui procure un réconfort inestimable. Elle contribue au travail du deuil, ce processus qui aboutit au retour à la normale. Mais surtout, le deuil est pour l'infirmière le temps fort de la relation d'aide. Plusieurs facteurs psychologiques peuvent exercer une influence sur le soin relationnel : un attachement profond pour le défunt, un lien parental proche, une dépendance économique ou psychologique ainsi que des relations conflictuelles ou difficiles avec la personnes décédées. Les identifier permettra donc à l'infirmière d'adapter judicieusement sa relation d'aide pour apporter le réconfort approprié. Mais quel que soit le soin relationnel privilégié, il est une réponse adaptée à tout type de situation : l'empathie. Elle garantit en effet un comportement chaleureux et réconfortant de la part du soignant. Et s'il peut parfois être tentant de fuir cette situation difficile, l'empathie poussera l'infirmière à y faire en portant une attention particulière à la personne endeuillée.

Pour Margot Phaneuf, la relation d'aide est un savoir-être professionnel indispensable pour aider l'autre à traverser une période de deuil. Outre faire preuve d'empathie, il s'agit d'une utilisation thérapeutique de soi impliquant une qualité de présence, une acceptation inconditionnelle de la personne, de sa situation et le respect de sa manière de vivre son deuil. Rencontrer les proches, prendre le temps de les écouter et de les informer, les amener à exprimer leurs émotions… autant de choses qui relèvent du rôle de l'infirmière. Les réactions psychologiques et physiques pouvant prendre des formes diverses (agressivité, colère, pleurs,...) le professionnel de santé tâchera de faire preuve de patience, calme et compréhension. Et puisqu'il peut lui-même traverser une période de deuil après le décès d'un patient, nul besoin de cacher ses émotions de peur de paraître « faible ». Car en effet, l'accompagnement d'une personne en fin de vie, son décès et le soutien de ses proches fait vivre aux infirmières des émotions très fortes [qui] ne doivent pas se voir comme des superfemmes capables de tout affronter sans en ressentir les contre coups. Or, la relation d'aide ne se destine pas qu'aux patients. Parler aux membres de son équipe peut aussi être une source de grand réconfort.

Margot Phaneuf : l’intelligence relationnelle au service des sciences infirmières

Margot PhaneufProfesseure de sciences infirmières et auteure québécoise, Margot Phaneuf est une véritable référence. Depuis plus de 40 ans, elle contribue au développement de l’exercice infirmier. Particulièrement reconnue comme une enseignante hors pair, elle partage ses enseignements universitaires au Canada et dans plusieurs pays d’Europe et du Moyen-Orient. Ses méthodes pédagogiques et ses écrits contribuent encore aujourd’hui à améliorer la formation des soignants

Margot Phaneuf écrit régulièrement sur l’aspect relationnel de la profession infirmière (cf son site internet « Prendre soin »). Elle a publié de nombreux ouvrages qui ont été traduits dans plusieurs langues, ces derniers étant considérés comme des outils de référence pour la pratique infirmière. Elle a également élaboré des logiciels adapté à la planification des soins, la formation en pharmacologie et l'évaluation des performances infirmières. Aujourd’hui, elle travaille à titre de consultante dans les domaines de la santé et de la formation partout dans le monde. Elle a entre autres été conférencière à hôpital universitaire de Coimbra au Portugal et elle est très connue en Europe pour les séminaires qu'elle donne depuis de nombreuses années sur la maladie d'Alzheimer, la relation d'aide, le diagnostic infirmier, la pédagogie et la méthodologie de la recherche.

En 2002, elle a reçu l’insigne du mérite de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, la médaille du mérite du Conseil interprofessionnel, ainsi que l’Ordre du Canada en 2004.

L'infirmière ne doit pas se voir comme une superfemme capable de tout affronter sans en ressentir les contre coups.

Creative Commons License

Gwen HIGHT Journaliste Infirmiers.com gwenaelle.hight@infirmiers.com@GwenHight

Retour au sommaire du dossier Compétences infirmières

Publicité

Commentaires (0)