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Infirmiers et représentations sociales en milieu carcéral, un dernier jugement ?

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Psychologue

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Soigner en prison, c’est prendre en soin le patient dans un environnement qui ne fait écho à aucune expérience que l’on pourrait imaginer. Un lieu hors du commun, qui suscite toutes sortes de représentations, voire de fantasmes parfois éloignés de la réalité. La mission est à la fois complexe et insolite ; en tant qu’infirmier, nous n’y sommes pas toujours préparés.

En prison plus qu'ailleurs, l'infirmier confronte ses propres représentations et celles véhiculées par la société à la déontologie constitutive de son métier

Le milieu carcéral est un environnement spécifique qui met le soignant face à des épreuves morales et des interrogations éthiques : un lieu déstabilisant en raison des particularités de prise en soin et de fonctionnement mais riche d’expériences professionnelles et humaines du fait d’une collaboration pluridisciplinaire et pluriinstitutionnelle. Néanmoins, des questions peuvent très rapidement émerger, notamment lorsque le soignant est confronté à un paradoxe : comment prendre en soin une personne, tout en sachant qu’elle a commis des actes répréhensibles, voire qu’elle a porté atteinte à autrui en commettant peut-être des faits graves et lourds de conséquences ? Comment rester dans le même temps à sa place de soignant, en exerçant sa pratique avec professionnalisme, dans le respect de l’autre, tout en étant garant de la déontologie, et ne pas porter de jugement ?

Les représentations sociales : mythe ou réalité ?

Les représentations sociales sont propres à chaque individu, en fonction de son histoire de vie, ses expériences, sa culture… Elles ont une influence positive ou négative mais sont nécessaires pour pouvoir se projeter et appréhender une situation donnée, une personne, un objet, etc. Les représentations du travail dans les soins généraux des services hospitaliers sont proches de la réalité du terrain. Le constat est-il le même pour le travail au sein d’une unité sanitaire en milieu carcéral ? La connotation associée à la prison est généralement péjorative. Elle l’est d’autant plus que les différents moyens d’information (médias, réseaux sociaux, récits, fictions cinématographiques et télévisées…) ne cessent de véhiculer l’image d’une institution dégradée, qui progresse lentement, et dont les moyens sont toujours plus limités : une surpopulation carcérale, un manque d’effectifs et de moyens, des violences quotidiennes, notamment. L’ensemble de ces représentations peut générer un sentiment d’angoisse et de réticente pour un soignant qui œuvre dans un milieu perçu comme "hostile" pour soigner des délinquants et des criminels incarcérés, et ce malgré une justice considérée comme "clémente" aux yeux de la population. Dans ce contexte, comment ne pas s’interroger sur notre capacité à se sentir en sécurité face à un patient nous détaillant comment il est froidement passé à l’acte sur une victime ?

Du statut de détenu au statut de patient

En préambule, il est important de rappeler que la personne prise en soins est placée au sein d’une institution, pour une durée parfois incertaine ou inconnue, et en attente de jugement. Privée de sa liberté individuelle, elle mène une vie exclusivement régie par les règles de l’institution carcérale. Dès l’arrivée du détenu dans l’établissement, l’unité sanitaire réalise un premier bilan sur une personne qui se confronte à deux institutions distinctes : le milieu pénitenciaire, incarnation de la justice et qui prend en charge une personne incarcérée (un détenu), et l’unité sanitaire qui veille à la santé physique et mentale non pas du détenu, mais bien du "patient".

Selon l’article R4312-17 du Code de la santé publique, l’infirmier amené à examiner une personne privée de liberté ou à lui donner des soins ne peut, directement ou indirectement, ne serait-ce que par sa seule présence, favoriser ou cautionner une atteinte à l’intégrité physique ou mentale de cette personne ou à sa dignité. S’il constate que cette personne a subi des sévices ou des mauvais traitements, sous réserve de l’accord de l’intéressé, il en informe l’autorité judiciaire. S’il s’agit d’un mineur ou d’une personne qui n’est pas en mesure de se protéger en raison de son âge ou de son état physique ou psychique, l’accord de l’intéressé n’est pas nécessaire

Au même titre qu’un soignant au sein d’un EHPAD distribue un traitement, réalise des soins ou évoque des difficultés familiales lors d’un entretien, l’infirmier en milieu carcéral doit effectuer des soins et appliquer des protocoles soignants auprès de patients qui ont parfois commis des actes les ayant conduit en prison et pouvant être contraires – a priori - à ses valeurs personnelles et ses convictions intimes. Il est amené à côtoyer des patients tout le long de leur peine ;  l’enjeu est de savoir comment faire abstraction du passé du patient, comment canaliser la relation patient – soignant  et se concentrer uniquement sur le moment présent afin de développer un regard neutre et bienveillant, pour établir une relation de confiance. La question se pose dès lors sur la capacité du soignant à mettre à distance ses valeurs et ressentis personnels au profit des valeurs professionnelles et d’une interaction objective. Est-il recevable, voire concevable, qu’une personne ayant commis un délit ou un crime puisse être en détresse ? Et cette détresse ne devrait-elle pas être uniquement réservée à la victime ? Pourquoi structurer une relation de confiance alors que la personne a enfreint la loi, à peut-être porté atteinte à autrui ?

Le respect de l’autre et ses limites

En théorie, une prise en soins neutre et équitable passe tout d’abord par le respect de l’individu, peu importe les motifs d’incarcération du patient.

Selon l’article R4312-3 du Code de la santé publique, l’infirmier, au service de la personne et de la santé publique, exerce sa mission dans le respect de la vie humaine. Il respecte la dignité et l’intimité du patient, de sa famille et de ses proches. Le respect dû à la personne continue de s’imposer après la mort
Et
Selon l’article R4312-4 du Code de la santé publique, l’infirmier respecte en toutes circonstances les principes de moralité, de probité, de loyauté et d’humanité indispensables à l’exercice de la profession

En pratique, certaines situations peuvent plus ou moins affecter le soignant, qui reste un être de conscience et animé d’émotions. Par exemple, chacun peut s’accorder à dire que la prise en soins d’un patient pédophile peut être extrêmement compliquée,  tout comme – en miroir - la souffrance d’un enfant en soins dans un service de pédiatrie pourrait être inconcevable et extrêmement difficile à gérer. Aussi est-il primordial que le soignant connaisse l’équipe avec qui il travaille afin de pouvoir s’appuyer sur des rapports collégiaux, et ainsi ne pas souffrir d’isolement face à une épreuve ou une difficulté professionnelle et/ou morale, d’engager des rapports solidaires, et de pouvoir passer le relais dès que la prise de sur une situation donnée semble fragile ou compromise. L’objectif central est de ne pas mettre fin à une relation de confiance, et de savoir se protéger professionnellement et personnellement en instaurant avec le patient la juste distance nécessaire.

La non-discrimination, socle du rôle infirmier

Selon l’article R. 4312-11 du code de la santé publique, et le principe de non-discrimination, l’infirmier doit écouter, examiner, conseiller, éduquer ou soigner avec la même conscience toutes les personnes quels que soient, notamment, leur origine, leurs mœurs, leur situation sociale ou de famille, leur croyance ou leur religion, leur handicap, leur état de santé, leur âge, leur sexe, leur réputation, les sentiments qu’il peut éprouver à leur égard ou leur situation

Si, sur le plan judiciaire, il est possible de classifier les délits et les crimes et leurs peines applicables, sur le plan moral, chaque individu peut-il avoir son propre avis sur les sanctions encourues à la suite d’une infraction ? Le principe de non-discrimination, inscrit dans le code de déontologie infirmier dispose qu’il n’y a pas de distinction à faire, d’où l’importance pour le professionnel de se concentrer sur la prise en soins à l’instant précis et de ne pas se laisser submerger par les préjugés et le champ émotionnel. Le rôle de l’infirmier requiert à la fois des compétences techniques et des qualités humaines qui se développent et se renforcent tout au long de sa carrière, au travers de situations professionnelles et personnelles multiples. Cette expérience acquise progressivement se traduit par un accompagnement professionnel authentique et bienveillant, et d’un équilibre dans la relation à l’Autre.

Dossier médical ou casier judiciaire ?

Le dossier médical du patient doit initialement comprendre des informations médicales concernant des examens, prescriptions ou comptes-rendus. Ce dossier est un référentiel dont l’intérêt repose sur la mention des  observations rédigées lors de l’entrée du patient dans une structure qui permettent de mieux appréhender son état physique et mental. Elles contiennent généralement des informations concernant son mode de vie (métier, entourage, loisirs) ainsi que ses antécédents médicaux ou autres.

Article L.1110-4 du code de la santé publique (Droits de la personne) : toute personne prise en charge par un professionnel, un établissement, un réseau de santé ou tout autre organisme participant à la prévention et aux soins a droit au respect de sa vie privée et du secret des informations la concernant.

Pour autant, il n’est pas rare de trouver des antécédents médicaux, ainsi que des antécédents judiciaires, transmis par le patient lui-même lors de son entretien, ou intégrés dans son dossier par le biais d’autres professionnels. Dès lors, quelle serait la nécessité d’ajouter des informations autres et sans relation directe avec la santé et l’état psychologique de la personne qui pourraient impacter négativement l’image du patient et la prise en charge du soignant avec lui, en "transformant" un dossier médical en casier judiciaire ? Ne serait-ce pas, déjà, rendre possible une forme de discrimination dans l’accès essentiel aux soins ? Malgré de nombreux concepts étudiés en IFSI et les différents principes évoqués dans les textes déontologiques, il serait illusoire d’affirmer que les représentations sociales chez le soignant en milieu carcéral ne subsistent pas. Pourtant, cette peur, sans doute légitime, laissera progressivement place à une relation de confiance absente de jugement.

Pour aller plus loin
Code de déontologie des infirmiers


Infirmier diplômé d'Etat
Etudiant en Master 1 Santé Publique
Université François Rabelais, Tours

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