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Edito - « Quand il fêtera beau, quand il fêtera chaud ! », Maryse Honoré, infirmière, raconte la pédopsychiatrie

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Compétences infirmières

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Ecrire. Raconter pour témoigner, pour transmettre un savoir acquis au cours d'une vie professionnelle de soignante riche en expériences, en rencontres, en émotions. Car il est des histoires cliniques de joie ou de souffrance que l’on se doit de questionner, de partager, afin d’en tirer des leçons qui font grandir, qui élèvent. Maryse Honoré a passé l’essentiel de sa carrière d’infirmière au Centre médico psychologique infantile, à Quimper. De son engagement et de son humanité à prendre soin de ces enfants dont la construction s’avère complexe, elle en témoigne avec brio dans un ouvrage dont le titre reprend une parole de l’un deux : "Quand il fêtera beau, quand il fêtera chaud !"

enfant balançoire

Ce livre se veut un hommage à ce travail de tricotage, de fine dentelle, déployé jour après jour, pour maintenir le fil ténu de la relation avec ces enfants en mal de communication sociale, enfermés dans la psychose, et avec qui il faut sans cesse composer, nouer, dénouer, tisser pour dessiner un ouvrage que l’on souhaite toujours en mouvement, en devenir perpétuel.

La psychiatrie infantile est une discipline qui m’a intéressée dès le début de ma carrière d’infirmière, nous explique Maryse Honoré. Nous étions alors dans les années 80 et le secteur était en pleine effervescence. Il était en effet question de faire de la psychiatrie "hors les murs" afin d’éviter l’hospitalisation au long cours, de sortir d’une pratique « asilaire », d’initier des soins en ambulatoire. Il y avait beaucoup à faire pour décloisonner, ouvrir, donner de l’oxygène et imaginer des projets de soins en phase avec des projets de vie, d’autant chez les enfants avec qui l’accompagnement se fait au long cours et avec leur famille. C’était passionnant à vivre, à explorer, à mettre en œuvre et à évaluer. Au fil du temps, et c’est aussi pourquoi j’ai souhaité écrire ce livre, j’ai vu le secteur de la psychiatrie en souffrance par manque de moyens, notamment financiers, se déliter, régresser, alors que la dignité des prises en charge, et l’imagination au service des plus vulnérables doivent perdurer. 

Il n'existe pas de méthode toute faite pour soigner les maux de l'esprit, mais il existe des dispositifs à réinventer sans cesse qui, par les voies de l'écoute et de l'invention, permettent d'échapper à trop de souffrance.

Pour raconter son expérience, témoigner et transmettre les fondements d’une pratique soignante qui se vit à plusieurs - patients, soignants, familles - Maryse Honoré a choisi la voie de la fiction, telle une conteuse, celle qui permet de donner de la liberté au sujet, d’observer une prise de distance avec le réel mais aussi d’envisager la poésie pour transcender la souffrance et magnifier les émotions. Son fil conducteur s’appelle Danny, un enfant de cinq ans, entré dans l’existence douloureusement, et dont elle va nous raconter des moments de vie ; la vie à l’institution, la vie avec les autres enfants, la vie avec les soignants, mais la vie, toujours. Un héros qui conjugue plusieurs histoires et plusieurs traits de caractère croisés au fil du temps. La ligne de conduite de l’auteur est claire : restituer le positionnement éthique d’une équipe soignante qui, alors que les moyens pour le maintenir sont de plus en plus limités, lutte au quotidien, s’engage et réussit. Ce livre se veut également un hommage à ce travail de tricotage, de fine dentelle, déployé jour après jour, pour maintenir le fil ténu de la relation avec ces enfants en mal de communication sociale, enfermés dans la psychose, et avec qui il faut sans cesse composer, nouer, dénouer, tisser pour dessiner un ouvrage que l’on souhaite toujours en mouvement, en devenir perpétuel.

L’invention qui réjouit le plus Alice, infirmière de secteur psychiatrique formée aux contes et aux marionnettes, est la mise en place, le jeudi matin, d’un « spectacle marionnette » où sont conviés, sans exception, tous les enfants et les adultes présents. Cela demande beaucoup de préparation, mais elle se sent portée par l’énergie de ses collègues et l’engouement des enfants.

Ce travail avec les enfants, à visée psychique, contenant, rassurant, mais surtout thérapeutique, est particulièrement bien illustré dans le récit de Maryse Honoré qui relate les ateliers contes et marionnettes. Aujourd’hui, écrit-elle, Alice a préparé deux coussins et placé, au milieu, la grande boîte de marionnettes. Elle propose à Danny de venir les découvrir. Danny suit Alice avec beaucoup d’appréhension. Il n’a pas bien compris ce qu’elle lui a expliqué et ce qu’il redoute maintenant c’est de se retrouver derrière le rideau, là où vivent les marionnettes…

Ce travail de médiation particulier illustre parfaitement la dynamique d’équipe et le travail créatif à visée thérapeutique qui en résulte. J’ai eu la chance de suivre plusieurs formations à ce sujet. J’y ai certes gagné en compétences mais surtout en liberté d’actions en imaginant des outils particuliers qui aident les enfants à atténuer parfois leurs angoisses par des "sauts de côté" qui laissent libre court à leur capacité de se "déplacer", à éprouver, et à s’emparer de personnages imaginaires pour évoluer avec eux. Tirer parti de toutes expériences est la règle. En relatant ces séances, mon objectif était également de montrer l’importance de l’expertise que l’on acquiert en se formant. Aujourd’hui, les temps de formation ne sont plus la priorité des services qui fonctionnent à flux tendu. Se former devient un luxe pour le soignant alors que la nécessité à le faire est plus que jamais prégnante.

Elodie, étudiante en soins infirmiers, à l’issue de son stage en pédopsychiatrie : "Je n’aurai jamais pensé être intéressée par la psy un jour…. Je me sens idiote d’avoir eu si peur des enfants dits « fous » ou « handicapés ». C’est sûr, ils sont différents, ce n’est pas facile de les comprendre, il faut de l’empathie mais aussi beaucoup de distance… C’est grâce à Danny que je m’en suis aperçue. J’ai l’impression qu’il a bien progressé depuis le début de mon stage… mais c’est certainement le regard que je porte sur lui qui a changé…"

enfant, adolescent

On l’aura compris, Maryse Honoré, bien que jeune retraitée, reste très attachée à son métier et à son désir de transmission d’un savoir qui lui est propre mais qui a bénéficié à un grand nombre de patients, à leur famille, mais aussi à l’équipe soignante dont elle faisait partie et avec qui elle a tant partagé. Ce livre prend la forme d’un héritage professionnel à livrer au plus grand nombre. Il lève le voile sur un univers particulier encore trop stigmatisé, souvent par ignorance. A l’heure où la psychiatrie est en souffrance, où tout devient urgent alors que le temps est requis, le récit de cette soignante au long cours redonne du sens au travail thérapeutique mené en pédopsychiatrie et honore ses soignants. Pour le meilleur et pour l’avenir, on l’espère.

Quand il fêtera beau ! Quand il fêtera chaud ! Récit d'une soignante, Maryse Honoré, L'Harmattan, juillet 2020, 18 euros.

Bernadette FABREGASRédactrice en chef Infirmiers.combernadette.fabregas@infirmiers.com @FabregasBern

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