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"La mort, je l’ai sentie tout de suite" : les soignants racontent le choc de l’épidémie

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Les soignants sont nombreux à le dire : s’ils ont l’habitude d’être confrontés à la mort, les décès à répétition auxquels ils font face depuis le début de l’épidémie de Covid-19, mais aussi les conditions particulièrement éprouvantes de ces morts (en l’absence de la famille, brutales…) ont un fort impact sur leur état émotionnel. Les étudiants en soins infirmiers sont tout particulièrement concernés, eux qui commencent leur vie professionnelle en pleine crise sanitaire, mais les professionnels aguerris s’estiment également fragilisés. Au point que certains ont même renoncé à exercer.

Les soignants racontent le choc de l’épidémie

Les soignants, durant cette épidémie, sont confrontés non seulement à des morts violentes, mais aussi récurrentes, qu’ils n’ont pas le temps d’intégrer.

Une enquête SPS menée en collaboration avec notre site entre le 17 et le 30 juin 2020 sur l’impact des décès sur l’état émotionnel des infirmiers, donne quelques précisions sur l’état d’esprit des soignants pendant cette crise sanitaire. 305 professionnels (tous secteurs confondus, hôpital, ville, Ehpad…) ont donné leur sentiment. On y apprend par exemple que la majorité des infirmiers était davantage touchés, lors de morts de patients, par l’absence de la famille (57,3%), par le traitement des corps de patients décédés (28,7%) et enfin par l’aspect répétitif de ces décès (14%). Au plus fort de l’épidémie, 8,5% des soignants disent même avoir eu des pensées suicidaires.

Affronter des morts "massives, violentes et à répétition"

Pour cette deuxième vague, considérée comme encore plus violente que la première en France, les équipes sont mieux préparées, mais les difficultés psychologiques subsistent. Moi je suis arrivée en stage il y a 2 semaines, en pleine 2e vague. La mort je l’ai sentie tout de suite parce que j’ai assisté à un décès durant mes premières heures de stage, raconte Sonia, 22 ans, étudiante infirmière de 3e année qui effectue en ce moment son dernier stage en réanimation dans un hôpital de Normandie. De cette manière, c’était la première fois. J’ai toujours vu des décès plutôt paisibles, raconte la jeune femme qui se souvient cette fois du cri des scopes, des alarmes à fond, de la famille prévenue qui entre en catastrophe dans la chambre et de la mort brutale. Les soignants, durant cette épidémie, sont confrontés non seulement à des morts violentes, mais aussi récurrentes. On a en moyenne un décès par jour dans le service, c’est beaucoup plus qu’à la normale, explique Sonia. Des décès qui concernent des personnes plutôt âgées (70-75 ans en moyenne) et qui interviennent un peu par vague dans ce service (trois jours d’accalmie puis des décès coup sur coup). La réanimation pourtant, est un lieu où les soignants ont l’habitude de la mort. Nous prenons en charge des patients qui sont en phase critique et que nous n’arrivons pas toujours à sauver, confie Sonia, qui évoque toutefois une brutalité nouvelle pendant cette crise sanitaire : Les morts par étouffement, ce sont des morts compliquées… On fait tout notre possible pour accompagner au mieux les patients, avec les sédations, mais en tant que professionnel c’est très inhabituel, ça nous heurte, assure-t-elle. Les conditions sont aussi très différentes de l’ordinaire à cause du contexte. Ça nous fait extrêmement mal de savoir que les patients vont décéder seuls. On s’efforce de les accompagner jusqu’au bout, mais le rythme est soutenu et on arrive parfois trop tard..., regrette Sonia.

Cette crise engage le rapport de chacun à la mort. C’est dur, c’est compliqué, on est tous des êtres humains, avec nos limites, nos histoires, notre relation à la mort explique l’étudiante. Les morts s’enchaînent et les soignants peinent à encaisser. On n’a pas le temps de s’en remettre. On a la tête dans le guidon. Quand viennent nos jours de repos, on y pense et c’est difficile à digérer, raconte Sonia. La jeune femme sent qu’elle n’est pas la seule à en souffrir dans son service. C’est très soignant dépendant. Certains sont fatalistes, ils disent qu’on a fait ce qu’on a pu. Pour nous, les jeunes infirmiers, c’est plus dur parce qu’on a moins d’expérience, on a moins été confrontés à la mort en général, et le fait que ça arrive pendant une crise sanitaire est d’autant plus dur.

Un point de vue partagée par Inès. Etudiante en dernière année de formation en soins infirmiers, elle est en stage pour 10 semaines en en Unité Médico Chrurgicale d’Hospitalisation (UMCH) devenue secteur Covid au CHU de Nîmes. Depuis le début de la deuxième vague, nous sommes confrontés quotidiennement à la mort des patients, un à deux décès par jour actuellement dans le service. C’est dur. Emotionnellement, cette gestion est très difficile pour moi. Elle l’est d’ailleurs pour l’ensemble de l’équipe soignante pour qui les expériences difficiles de la première vague refont surface, raconte l’étudiante. L’ambiance commence à devenir pesante. Le sentiment d’impuissance nous envahit. Voir les patients se dégrader, s’étouffer et s’angoisser, appeler leur famille régulièrement pour leur dire que l’espoir d’une amélioration s’amenuise, accueillir les proches (car oui, heureusement les visites restent autorisées sous haute surveillance, une personne à la fois et dans le respect absolu des mesures d’hygiène), tenter de trouver des mots face à la détresse d’une épouse, d’un mari, d’un fils ou d’un frère à qui on annonce que "c’est fini". Il faut aller chercher des ressources au plus profond de nous – même.

J’ai toujours vu des décès plutôt paisibles, raconte Sonia, qui se souvient cette fois "du cri des scopes, des alarmes à fond, de la famille prévenue qui entre en catastrophe dans la chambre et de la mort brutale" de certains patients.

L’impact des décès sur l’état émotionnel des infirmiers

Source : L’une des questions de l’enquête SPS menée en collaboration avec notre site entre le 17 et le 30 juin 2020 sur l’impact des décès sur l’état émotionnel des infirmiers.

"Dire notre souffrance"

En réanimation tout particulièrement, les équipes sont très soudées, très unies, souligne Sonia. On parle de la situation entre nous, on sait qu’on peut passer le relais si on sent qu’on n’y arrive pas. On évite aussi de garder le même patient trop longtemps, pour éviter de trop s’investir affectivement. Travailler en équipe c’est notre force. Pour l’étudiante infirmière, il est indispensable qu’un suivi psychologique soit au moins proposé en ces temps particulièrement pénibles. On est dans une société où l’on est très préservé de la mort, même pendant la formation. La prendre en pleine figure comme c’est le cas aujourd’hui peut être violent. Pour la jeune femme, membre du bureau national de la Fnesi, il y a besoin de revoir tout ce rapport à la mort, c’est un sujet encore trop tabou même en formation, ça peut être préjudiciable pour les ESI qui se trouvent confrontés à des choses très percutantes sur le terrain. On est très peu accompagnés psychologiquement. Nos formateurs sont des soutiens, bien sûr, mais ils ne sont pas psychologues. C’est une formation qui est prenante mais ce pan-là est trop laissé de côté. Quand on regarde du côté des chiffres, (cf l’enquête de la FNESI de 2017 sur l’état de mal-être des étudiants en soins infirmiers https://www.infirmiers.com/etudiants-en-ifsi/etudiants-en-ifsi/esi-il-faut-penser-et-repenser-notre-formation.html ) on s’aperçoit du nombre d’étudiants infirmiers qui sont en souffrance, ou sous anxiolytique. Dès la formation ces étudiants auraient besoin d’être accompagnés. Pour la jeune femme, si le sujet est abordé en formation (les étudiants parlent de la mort, ont des UE sur ce thème), personne n’est jamais assez préparé à voir quelqu’un décéder et à le prendre en charge. La première fois que j’ai vu un patient mourir, on ne m’a pas laissée faire la toilette mortuaire (c’était en première année). Aujourd’hui je me charge aussi de la toilette mortuaire, même si ça ennuie les équipes. Je leur ai dit : vous ne pouvez pas me protéger de tout.

Pour Inès aussi, l’échange entre collègue est primordial. Durant mes années de formation, des décès de patients, j’en ai vu et vécu à plusieurs reprises, bien sûr. Si ces expériences déroutantes et douloureuses font partie de la vie d’un soignant, celles que nous vivons actuellement n’ont rien de commun. Massives, violentes et à répétition, elles nous effraient autant qu’elles nous obsèdent. Certaines situations nous poursuivent parfois bien au-delà de l’unité de réanimation et, à l’extérieur, avec nos proches, notre famille, il nous est difficile d’en parler. De fait, il est important que nous puissions le faire, entre collègues et dire notre souffrance à devoir les vivre ainsi.

La pandémie a touché avec virulence certains établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, surtout lors de la première vague. L’établissement de Danny Forster, directeur adjoint d’un Ehpad de la région PACA, a été relativement épargné jusqu’à maintenant, mais la situation des personnels de son établissement n’a de cesse de le préoccuper. Les professionnels de santé ont parfois vécu des situations éprouvantes, notamment lorsque les décès de personnes âgées se succédaient. Un sentiment d’impuissance a pu les envahir, comme quand les médecins coordonnateurs arrivaient difficilement à faire hospitaliser des résidents dans un état grave, explique-t-il. Ce contexte totalement hors norme a nécessité un renforcement du management de proximité, les équipes de direction ont intensifié leur présence et ont veillé à améliorer leur communication interne. Le directeur adjoint insiste sur la nécessité de prendre le temps de remercier les équipes en ces temps difficiles.

Concrètement, il a aussi pris la décision d’augmenter le temps de présence de la psychologue : passée d’un mi-temps à un temps plein dans l’établissement. Une fois par semaine, des réunions permettent également aux professionnels de s’exprimer et d’échanger sur leur vécu, raconte le directeur adjoint d’Ehpad, qui a fait appel à une association extérieur pour soutenir les professionnels afin qu’ils puissent s’exprimer librement.

"Cette crise m’a fait changer de regard sur le métier"

41% des infirmiers sondés par SPS disent avoir changé de regard sur leur métier et entretenir aujourd’hui un rapport différent aux collègues et à la hiérarchie (sans précision) et 17,6% d’entre eux avouent ne plus trop savoir pourquoi ils font ce métier et n’avoir plus du tout envie de se rendre au travail. Ils sont 11,4% à révéler avoir du mal à se lever pour se rendre au travail et pour près de 3% d’entre eux, certains lieux, odeurs ou situations leur sont devenus insupportables. Concernant leur état d’esprit, près de 31% des infirmiers disent se sentir plus irritables, agressifs ou en colère et 21,5% des sondés évoquent des troubles du sommeil. Après la première vague, ils étaient 55% à dire avoir avant tout besoin de congés, 18,2% à éprouver le besoin de parler en équipe des situations vécues, 15% à désirer changer d’orientation professionnelle et 5,2% à estimer avoir besoin d’un arrêt de travail. Enfin, 49,2% des infirmiers sondés aimeraient se tourner vers une prise en charge médicamenteuse (EMDR, méditation, relaxation, hypnose…), 26,1% souhaiteraient davantage prendre part à des groupes de parole et 19,5% se tourneraient plutôt vers une prise en charge psychologique en face à face. 

Cette crise sanitaire a redessiné le rapport des professionnels de santé à leurs professions. En effectuant son dernier stage en réanimation, Sonia savait qu’elle irait en pleine 2e vague, mais ça ne l’a pas dégoûtée du métier, assure-t-elle. Une crise sanitaire c’est aussi la réalité du métier. La jeune femme dit en revanche avoir vraiment changé de regard sur sa profession. Je suis quelqu’un d’assez idéaliste, mais la crise du Covid ne fait qu’élimer mes idéaux : sur le manque de moyens, de personnels. C’est une réalité à laquelle on n’est pas préparé.

Plus d’un tiers des infirmiers estiment que la crise que nous traversons leur a donné l’envie de changer de métier et quatre sur dix ne savent pas s’ils seront toujours infirmiers dans 5 ans, affirme l’Ordre National des Infirmiers dans une enquête récente.

Pour certains professionnels, pourtant chevronnés, le choc a été trop fort. Sarah est infirmière coordinatrice dans un Ehpad de la région PACA. Après 17 ans de carrière, la première vague a eu raison de son équilibre et de son moral. Aujourd’hui, elle a préféré changer de métier, écœurée par la gestion de la crise sanitaire en Ehpad et elle-même très affectée par ce qu’elle a pris de plein fouet. Les personnes âgées ont été les oubliées de cette crise. Ça a été horrible pour moi. J’ai souffert, j’ai vu les équipes souffrir, je n’ai pas supporté. Cette professionnelle pourtant aguerrie (elle a exercé comme aide-soignante, comme infirmière puis comme cadre) a vu les conditions se dégrader dans son établissement : on a perdu presque un tiers des résidents de mon Ehpad, souffle-t-elle, encore visiblement éprouvée par ce qu’elle a vécu. Le premier cas suspect est apparu le 1er mars. A l’époque, les équipements manquent cruellement et les aides-soignantes arrivent avec des soutiens gorges cousus sur le visage en guide de masques. Tout est allé extrêmement vite, on a mis en place des protocoles très rapidement et on a fait des erreurs, évidemment. Il y a le sentiment d’impuissance et la culpabilité. L’hôpital m’a obligé à reprendre un résident, d’autres fois, on a refusé de prendre des patients qui se dégradaient dangereusement, se souvient Sarah qui s’est sentie terriblement démunie devant des situations inhumaines. Sarah raconte même avoir discuté avec des ambulanciers qui lui ont dit avoir reçu des ordres pour ne pas venir chercher les personnes de plus de 75 ans. Devant une situation qui la dépasse complètement, elle se débat avec les moyens du bord mais les drames s’enchaînent. Les décès sont brutaux, certains résidents s’étouffent, décèdent dans leur mousse, c’est ça la réalité - insoutenable. C’est très violent. J’avais 10 ans dans le même Ehpad et j’ai perdu des résidents que j’ai vu entrer dans cet établissement ! raconte l’infirmière coordinatrice qui se souvient de scènes irréelles : On n’avait pas le droit de faire des toilettes mortuaires. On boulonnait le cercueil dans la chambre en présence de la police. Un choc que l’infirmière coordinatrice ne parviendra pas à dépasser. J’avais très peu d’appareillage, en Ehpad, on n’est pas formés pour faire de la réanimation d’urgence. Votre patient, vous le regardez mourir. La professionnelle raconte avoir eu la sensation de se trouver en terrain de guerre. Les médecins traitants, submergés, ne venaient pas jusqu’à son Ehpad. Ça a été inhumain, pour les familles, pour nos équipes, pour la direction, affirme Sarah qui aujourd’hui essaye de tourner la page. Elle a complètement changé de parcours.

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Journaliste susie.bourquin@infirmiers.com @SusieBourquin

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