PORTRAIT / TEMOIGNAGE

Et puis un jour, le dernier "ta mère, la pute !" ne passe pas...

J’ai été Charlie. On a tous été Charlie. On a tous partagé cette Tour Eiffel en pleurs, ce Paris indigné, attristé et meurtri. On a tous été admiratifs devant ces soignants qui ont fait de la médecine de guerre pendant quelques heures. On leur a même donné une prime ! J’ai été Charlie… Mais qui est moi ? Qui est cette infirmière qui encaisse des insultes, des menaces, des coups, des crachats ? Qui est cette soignante qui vient travailler la peur au ventre ?

infirmière fatiguée

Une infirmière des urgences témoigne à coeur ouvert de sa souffrance face aux violences répétées subies au jour le jour...

Je suis cette infirmière. Nous sommes des milliers à être ces soignants. Et pourtant, nous sommes seuls. A la première insulte, on encaisse. On fait comme si de rien n’était… C’est normal, elle est âgée. A la deuxième, on excuse : il a mal et je ne suis pas venue assez vite poser la perf. La troisième fois, on sourit : il essaie de me mordre mais il a Alzheimer. La fois d’après, on en rit avec les collègues : « putain » qu’il a dit… « Non, monsieur, ici on soigne à l’œil ! ». Et on passe outre. Et puis un jour, le dernier « ta mère, la pute ! » ne passe pas… Allez savoir pourquoi… Et puis quand même, on en parle ! On fait remonter nos difficultés, notre souffrance. La direction, bienveillante et à l’écoute, nous propose alors….des groupes de travail. Depuis des années, qu’on en fait, des groupes de travail !

A la première insulte, on encaisse. On fait comme si de rien n’était… C’est normal, elle est âgée.

Un jour, au décours d’une énième déclaration d’événement indésirable dénonçant une agression, la direction de l’hôpital, bien compréhensive, répond simplement « enfin, madame, en allant travailler aux urgences, vous deviez bien vous douter que ça allait être comme ça… ». Ah… j’aurais dû me douter, alors.  Arrive encore une agression physique où on voit un collègue à terre, le visage déformé par des coups, ou une collègue en pleurs suite à des mots violents et des insultes incriminant sa mère… oui mais sa mère, elle vient de la perdre, la collègue. Et cette violence, on ne l’accepte plus. Regain de dignité oubliée au vestiaire ? Explosion de colère refoulée depuis longtemps envers un système qui maltraite les patients et les soignants ?  On ne l’accepte plus. C’est tout.

Et c’est comme ça que naît un mouvement de grève. Sauf que la grève, chez nous, soignants, ça ne veut pas dire grand chose. C’est comme ça quand on fait un métier longtemps exercé par des bonnes sœurs… ça laisse des traces ! Alors quand une grève ne gêne personne, que fait la direction ? Elle nous regarde, du haut de ses bureaux, nous agiter dans tous les sens, à distribuer des tracts, à faire signer des pétitions, à attendre que ça nous passe, et nous assigne à travailler. En faisant revenir des collègues pour remplacer ceux qui sont malades parce que vous comprenez, ils sont en train de manifester dehors, alors ils peuvent bien revenir travailler !

Il fera quoi, le « vigile », lorsqu’une dame nous insultera parce qu’on a laissé son papa dans sa merde pendant des heures ?

Mais finalement, la direction nous entend : la solution est toute trouvée, on va y mettre un « vigile », aux urgences ! Pour sûr, il va régler le problème, le « vigile », quand un allumé, en demande de soins psychiatriques, sortira une bombre lacrymo en salle d’attente, ou quand un enervé essaiera de retrouvé le mec qu’il a tenté de buter un peu plus tôt dans la journée, histoire de finir le boulot. Mais il fera quoi, le « vigile », quand un monsieur s’énervera parce que sa femme souffre le martyr depuis 5 heures et qu’on n’a pas encore eu le temps de s’occuper d’elle ? Il fera quoi, le « vigile », lorsqu’une dame nous insultera parce qu’on a laissé son papa dans sa merde pendant des heures ? Ah mais ce n’est pas faute de nous l’avoir dit, à nous, les soignants, que son papa était tout crotté. Au premier passage, on dit « oui madame, je vais venir », mais non, on a une urgence, ce n’est pas pour cette fois-ci. Au deuxième passage, on dit « je vous envoie ma collègue », sauf que la collègue n’est pas dans le service puisqu’il fallait emmener quelqu’un au scanner au plus vite. Au troisième passage, on sait qu’on ne pourra toujours rien faire simplement parce qu’on a d’autres priorités, alors on baisse la tête. On évite de croiser le regard de cette dame peut-être trop polie pour nous invectiver. Et même si cette dame ne nous insulte pas parce qu’on a laissé son papa se détériorer, c’est déjà une véritable violence, pour nous, soignants, de savoir qu’on est maltraitant, malgré nous.

Au troisième passage, on sait qu’on ne pourra toujours rien faire simplement parce qu’on a d’autres priorités, alors on baisse la tête.

Alors ils sont bien gentils, à la direction, de nous mettre un « vigile » en salle d’attente. Mais ça ne résoudra pas le vrai problème, loin de là. On continuera de faire attendre des patients impatients. On continuera de dire aux familles « je vais venir» pour les plus diplomates d’entre nous, ou « non, je n’ai pas le temps » pour les plus courageux. Et l’agressivité continuera de monter, encore, et encore.

A moins que… la direction n’entende réellement notre souffrance de ne pouvoir soigner correctement les usagers et qu’elle nous accorde le Graal : des moyens humains supplémentaires. Un tout petit effort, justifié par ailleurs par l’augmentation du nombre de passage au service des urgences depuis des années et suivant les recommandations de l’ARS. En voilà une bonne idée pour faire baisser l’agressivité aux urgences ! Et pis c’est quand même bizarre, parce que c’est un peu partout en France qu’on réclame des soignants supplémentaires dans les services d’urgence. C’est peut-être qu’il y a une raison, non ?

On ne se bat pas à armes égales, parce que nous, dans nos écoles, ce qu’on nous apprend, c’est l’empathie, le prendre soin, la souffrance du corps et le moyen de la soulager, la détresse morale et l’écoute...

On n’est peut-être pas si cons, nous les soignants quand on dit qu’on sait ce qui se passe dans notre service, là où on trime, où on sue sang et eau, où on court du matin au soir et du soir au matin, où on est confronté à la douleur, à la souffrance, et à la mort, à la pisse, au sang, au vomis, aux pleurs, aux cris et aux plaintes. On n’est pas sorti de Saint-Cyr, mais avec nos années d’expérience dans le service, on n’a peut-être pas tort de penser que des soignants supplémentaires nous permettraient de désamorcer bon nombre de situations d’agressivité.

Alors c’est certainement très intéressant pour nos dirigeants de gérer ce type de crise, parce que c’est ce qu’on leur apprend dans leurs grandes écoles. Et on ne se bat pas à armes égales, parce que nous, dans nos écoles, ce qu’on nous apprend, c’est l’empathie, le prendre soin, la souffrance du corps et le moyen de la soulager, la détresse morale et l’écoute pour l’apaiser, la maladie et les thérapeutiques pour la repousser, la mort qui rôde et les gestes pour ne pas la laisser emporter un fils, une mère, une amie, et même un inconnu.

J’aimerais que, l’espace d’un instant, la direction soit cette soignante.

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Commentaires (6)

execho

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#6

ailleurs;;;;

Google,El Watan:contributions;le calvaire des urgences

dino

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#5

Pour info...

...juste pour rappeler que le problème est aussi politique, les p'tits loups, et que nos choix électoraux ont une influence directe sur les conditions de travail...

Megy1

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1 commentaires

#4

Merci pour ce beau témoignage !

Je suis moi-même infirmière dans un service d'urgence et j'ai été très touchée en lisant ce témoignage car je m'y suis complètement retrouvée. En effet, on tâche de faire au mieux pour soigner nos patients, on encaisse la violence, la souffrance, les propos désobligeants mais à la longue, on se sent épuisé et surtout jamais entendu par notre direction qui nous laisse seuls face à tout ça. Lorsque les problèmes, erreurs et plaintes des patients arrivent, on vient nous demander pourquoi nous n'avons pas fait notre travail correctement mais jamais la direction ne se demande pourquoi nous n'avons pas été en mesure de le faire et ne se remet elle pas en cause. Alors, on met en place des protocoles on fait des réunions qui n'y changent rien et on repousse les problèmes plus loin. Mais au final, ce sont nos patients qui souffrent de cette situation et nous aussi les soignants qui rentrons le soir chez nous en ayant le sentiment d'avoir fait du mauvais boulot. La direction elle, rentre chez elle le soir et ne s'inquiète pas de savoir que la salle d'attente des urgences déborde de patients que l'on ne peut pas installer et qui se péjorent à chaque minute qui passe au risque d'y laisser leur vie. Peut-être que le jour ou ce sera leur mère, leur enfant qui gauge des heures à attendre dans la souffrance, leur vison changera enfin...

lisouk

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#3

tout le monde s'en fout.......

Comme tu as raison de hurler ton désespoir! sauf que tout le monde s'en fout! les personnes qui pourraient y faire quelque chose ont le pognon pour se faire soigner ou soigner leur proche dans des cliniques où il y a pléthore de personnel mais qu'on ne peut pas se payer nous pauvres lambda...
ce n'est pas aux soignants de faire bouger les choses mais aux patients qui n'ont plus le droit d'être soigné correctement non par la faute du personnel sur le terrain et qui lui trime comme un forçat mais par la faute de cette politique qui s'en met plein les fouilles. donner 3% au pôle santé sur un PNB français est ridicule.

Yul-b

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#2

B2M

Ah sacré Bronco ! J'ai la rate qui se dilate...

BRONCO

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#1

REALITE

Une des solutions serait peut-être d'expliquer aux patients la réalité de notre profession. Beaucoup encore se l'imagine par le prisme de ce qu'ils voient à la télévision : émissions dégoulinantes de bons sentiments, feuilletons bourrés de clichés. Ce site il y a quelques mois en a relaté les effets pervers. Mais il serait, à mon avis, judicieux que certains collègues ne fassent pas de mimétisme avec ces stéréotypes. Ou alors qu'ils postulent pour pour une "carrière" d'acteur. Mais cela ce n'est pas la réalité .