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Soignants en Ehpad : le travail sous tension de personnels engagés

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Dans un rapport paru en septembre 2016, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) souligne l'engagement des soignants en établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) malgré des conditions de travail difficiles. Explications.

ehpag personne âgée

Les soignants en Ehpad font face à des conditions de travail difficiles mais restent malgré tout très engagés pour le bien-être des résidents.

Quelles sont les conditions de travail des personnels exerçant au sein des établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) en France ? La Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) fait le point sur la question dans son dernier dossier paru le 22 septembre 2016 intitulé Des conditions de travail en Ehpad vécues comme difficiles par des personnels très engagés1. Le titre est révélateur, mais le tableau n'est pas si noir que cela.

Un travail pénible sur les plans physique et psychique

Pour bien des raisons, le travail est jugé pénible par les professionnels travaillant au sein des Ehpad. Le travail de soignant se caractérise en effet par de nombreuses contraintes d'ordre physique comme la station debout prolongée, la manutention de personnes, les mouvements répétitifs, les déplacements ou encore les postures inconfortables. Pour la majorité des personnels, les risques professionnels sont inévitables. Ainsi, pour Martine, aide-soignante de 58 ans, avoir mal au dos, ça fait partie du métier.

La notion de « travail empêché », définie comme un travail qui ne peut être mené à bien du fait des contraintes de l'organisation, permet de restituer le ressenti de frustration des professionnels.

Les professionnels soulignent également que les moyens humains manquent alors que la prise en charge des patients est relativement lourde et demande un temps accru. Les soignants doivent ainsi travailler vite tout en étant interrompus régulièrement par les sonnettes tout au long de leur journée de travail. On a le sentiment de ne pas avoir le temps et la possibilité de faire bien les choses, déplore Marine, 28 ans, aide-soignante. C'est autant frustrant que décourageant. Les résidents se rendent bien comptent du stress et du manque de temps qu'on a à leur consacrer, ce qui détériore parfois la relation qu'on a avec eux. Certains professionnels avouent d'ailleurs qu'ils sont maltraitants. On refuse des mises aux toilettes, témoigne Lucie, aide-soignante âgée de 49 ans. Ça pèse sur nos épaules mais c'est pas qu'on veut pas, c'est qu'on peut pas !.

Par ailleurs, comme l'indique la Drees, l'organisation du temps de travail est source de fatigue. Les professionnels peuvent être amenés à travailler selon quatre ou cinq types d'horaires différents dans le cadre de leur roulement s'il est organisé sur plusieurs semaines. D'autant que les temps de repos ne sont pas toujours suffisants en raison des roulements ne permettant qu'un jour de repos par semaine pour les professionnels travaillant en 7h ou en 7h30, de l'alternance jour-nuit ou du travail en 12h (en continu ou journées de travail coupées). Je commence tous les matins à 7h et finis le soir à 20h30, avec une coupure dans l'après-midi de près de 4 heures. J'habite à 40km, ça représente des frais d'essence élevés et je n'arrive pas à me reposer, indique Dominique, aide-soignante de 56 ans. À cela s'ajoute la crainte permanente d'être rappelé pour remplacer un collègue absent. Quand je vois que c'est le travail qui m'appelle, je ne réponds plus, mais ils nous harcèlent véritablement, parfois toute la journée, souligne Pascale, aide-soignante de 48 ans.

L'absentéisme est un facteur important pour l'encadrement et l'organisation des équipes. Il est perçu comme relativement important au regard d'autres secteurs, que ce soit du fait d'accidents du travail ou pour raisons de santé.

À cela s'ajoutent les nombreuses situations de stress auxquelles sont confrontés les soignants : perte d'autonomie, gestion des fins de vie... De plus, les professionnels font face à des résidents présentant des maladies neurodégénératives ou des démences parfois difficiles à gérer, mais aussi à des « usagers-consommateurs » exigeants qui usent des sonnettes de manière intempestive. Les résidents disent je paie, j'ai droit. Qu'est-ce qu'on peut répondre ?, demande Marie, aide-soignante de 33 ans. À cela peuvent s'ajouter des relations de conflits avec les résidents mais aussi avec leurs proches. Brigitte, aide médico-psychologique (AMP) estime qu'il y a de plus en plus de violence. Les coups, c'est terrible, c'est pire que les insultes, parce qu'on est atteint. Un coup de poing dans la figure, on sait qu'on n'a pas le droit de le rendre. Mais c'est très difficile de ne pas réagir.

Peu de professionnels souhaitent se tourner vers l'hôpital sauf les infirmiers

La Drees souligne également le faible nombre de trajectoires de mobilité professionnelle entre Ehpad et hôpital. Les professionnels exerçant en Ehpad indiquent qu'ils seraient réputés peu techniques ou performants par le secteur hospitalier. Ils revendiquent également le caractère « familial » de leur établissement, contrairement à l'hôpital qui représente une « machine inhumaine ». En revanche, pour les infirmiers, l'affectation en Ehpad peut parfois être subie plutôt que choisie. C'est notamment le cas pour une première prise de poste. De fait, les jeunes infirmiers sont généralement plus mobiles que les autres professionnels.

Des personnels engagés

Malgré le travail pénible rencontré par les soignants en Ehpad, une grande majorité des professionnels affirment aimer leur métier. Je suis venue en Ehpad après avoir passé du temps à l'hôpital, je n'avais pas un réel contact avec les patients, raconte Virginie, infirmière diplômé d'État de 49 ans. Les soins sont très techniques en réanimation mais finalement on ne connaît jamais les gens. En Ehpad, les résidents et les familles nous connaissent, ils ont besoin de nous. Ils sont déracinés donc ils ont besoin de repères. On est leurs repères. On se sent efficace et utile. Les équipes soignantes sont particulièrement fières d'accompagner les personnes âgées. Elles mettent également en avant la solidarité qui demeure l'un des piliers de leur manière de travailler.

Les situations de conflit sont particulièrement présentes dans le cadre des relations avec les proches et les familles. Les familles renvoient une charge de culpabilité liée à l'institutionnalisation que les équipes ont parfois du mal à gérer.

Le travail collectif en Ehpad, gage de solidarité et d'entraide, est très important mais entraîne des glissements de tâches qui ne font pas l'unanimité. Pour Émilie, aide-soignante de 25 ans, c'est inadmissible que l'institution laisse des personnes sans formation auprès des résidents : ça fait prendre des risques à tout le monde. De son côté, Juliette, AS âgée de 31 ans explique : ici, c'est pas comme dans les autres Ehpad où les ASH ne font pas de soin. Mais c'est historique, parce que les AS se sont battues pour que les ASH continuent à faire du soin. On ne fait pas de différence, l'idée c'est de s'entraider. Les ASH ne se voient pas faire que du ménage. Et puis on ne pourrait pas faire autrement de toute façon, il n'y a pas assez d'AS. Reste que la charge de travail en EHPAD devrait augmenter de plus en plus et les établissements tendent à se médicaliser ce qui inquiète particulièrement les professionnels qui souhaitent privilégier le « care », l'accompagnement global, la relation humaine, à la technicité des soins. D'où la nécessité de trouver des réponses concrètes pour éviter la détérioration des prises en charge des personnes âgées.

Les Ehpad en chiffres

Le nombre d'Ehpad s'éleve à 8 000 structures environ en France qui accueillent 574 000 personnes2. 361 000 professionnels assurent la prise en charge des résidents dont des infirmiers diplômés d'État, des aides soignants, des aides médico-psychologiques, des auxiliaires de vie sociale ou encore des agents de service hospitalier.

80 % des résidents sont âgés de 80 ans ou plus. Leur niveau de dépendance est relativement élevé : la part des GIR 1-4 est de 89% et celle des GIR 1-2 de 55 %. et la prise en charge se spécialise vers un accompagnement à la fin de vie pour de plus en plus de personnes. La durée de séjour moyenne s'élève quant à elle à 2 ans et demi.

Notes

  1. Étude menée au sein de 30 Ehpad auprès de 340 personnes entre septembre 2015 et février 2016.
  2. VOLANT S. (2014), « 693 000 résidents en établissements d'hébergement pour personnes âgées en 2011 », Études et Résultats, DREES, n°877, février 2014.
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Aurélie TRENTESSE  Journaliste Infirmiers.com aurelie.trentesse@infirmiers.com  @ATrentesse

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