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Virginie, l'infirmière, est en grève...

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Je m’appelle Virginie, j’ai 27 ans et je suis infirmière. Aujourd’hui, c’est la première fois. C’est la première fois que je suis gréviste et que j’ai manifesté. Je n’ai aucune appartenance politique particulière, je n’ai jamais été une révoltée dans l’âme et j’ai toujours, me semble-t-il, été un bon petit soldat de la fonction publique. Nous sommes au mois d’octobre, par la véranda de ma maison, j’aperçois le soleil couchant sur les vignes, ma tasse de tisane fumante sur les mains, les écouteurs de mon MP3 vissé sur les oreilles et j’écoute  « Counting Stars » de One Republic. « Le cœur est humain, dans la mesure où il se révolte » nous dit Georges Bataille. 

mannequin manifestation 10 octobre 2017

Manifester pour défendre les valeurs au travail aujourd'hui bafouées...

Mon copain s’approche de moi et me serre dans ses bras. Au dîner,hier soir, je me suis énervée car il ne comprenait pas pourquoi j’irai perdre mon temps dans une manifestation qui comme d’habitude ne mènera à rien, à part quelques centimes sur ta fiche de paye. Il ne comprend pas. Il n’arrive pas à comprendre que ce n’est pas pour ça. Que je ne suis pas là pour me battre pour mon salaire, pour l’argent, ou pour l’allongement de la durée de ma pause café. Si seulement on en était là... Il ne comprend pas pourquoi j’ai parcouru aujourd’hui plus de cinquante kilomètres pour me mêler à une foule d’inconnus, qui sont mes pairs, et que nous sommes là pour défendre la même cause qui est, la dignité humaine. A l’hôpital, nous n’avons plus le temps de prendre soin de nos patients.

Le cœur est humain, dans la mesure où il se révolte »
nous dit Georges Bataille.

L’autre jour, je regardais le reportage de Cash Investigation sur une chaine de supermarchés dont je ne citerai pas le nom. J’ai dit à mon copain que moi non plus je n’avais pas le temps d’aller faire pipi et que moi aussi je restais debout pendant douze heures d’affilée. La journaliste a ensuite traité ces conditions de travail comme inhumaines. Mais moi aussi à l’hôpital, je fais ça tous les jours, et je n’avais pas réalisé que ce n’était pas normal. Mais je ne manifeste pas pour cela non plus.

Je manifeste car je ne comprends pas pourquoi j’ai dû laisser Mme X, 92 ans pendant 48 heures sur un brancard, parce qu’il n’y avait pas de lit pour elle dans l’hôpital.  Je manifeste parce que M.T a dû faire ses besoins devant tout le monde derrière un paravent de fortune dans le couloir. Je manifeste parce que je n’ai pas eu le temps de « prendre le temps » de savoir pourquoi Mme F. pleurait ce matin. Je manifeste parce que, je n’avais pas assez de draps propres pour changer le lit souillé de Mme C.  Je manifeste parce que je n’ai pas eu le temps d’avoir un mot de réconfort pour consoler la famille de Mme V. qui vient de décéder. Je manifeste, parce que je n’ai pas eu le temps de répondre aux questions de la maman de la petite Heloise, face à son inquiétude quant à l’hospitalisation de sa fille. Je manifeste parce que hier, à l’accueil des urgences, j’ai dû faire le tri de plus de cinquante patients, sans appui médical, à la limite du dépassement de mes compétences. Je manifeste parce qu’il m’est interdit dorénavant de réaliser les transmissions orales de mes patients à la collègue qui me relève pour que l’administration puisse me payer un quart d’heure de moins. Je manifeste parce qu’il y a quinze ans de cela, l’administration ne montait pas les soignants les uns contre les autres dans le but de diviser pour mieux régner.

Je manifeste pour toutes ces raisons, et mes collègues doivent en avoir tout autant. A cette pensée, une larme roule sur mon visage. Je serre plus fort les bras qui m’enlacent. Les mots de la chanson raisonnent dans mes écouteurs : I am just doing what we are told. Everything that kills me makes me feel alive.

Cet article a été publié le 10 octobre 2017 sur le blog de linfirmiereinsoumise. Merci de ce partage.

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