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Les 1 000 premiers jours, une période cruciale pour le développement des nourrissons analysée dans un nouvel ouvrage

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Le Grand livre des 1 000 premiers jours de vie, qui paraît ce 22 septembre aux éditions Dunod, s’attaque à cette période cruciale de la vie par le biais de l’impact des liens d’attachement et du stress sur le développement cérébral du nourrisson. Un ouvrage scientifique très pédagogique  et passionnant qui s’inscrit aussi bien dans une démarche d’information des professionnels de santé que de prévention.

Les 1 000 premiers jours, une période cruciale pour le développement des nourrissons

Les liens d'attachement sont cruciaux pour le développement des nourrissons.

C’est aujourd’hui que paraît aux éditions Dunod Le Grand livre des 1 000 premiers jours, un ouvrage collectif dirigé par la psychothérapeute Joanna Smith1, préfacé par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik2. Nourri des recherches en neurosciences, éthologie ou encore sur les théories de l’attachement et réunissant le travail d’une vingtaine de psychologues, psychothérapeutes et pédopsychiatres francophones et anglophones, l’ouvrage s’empare avec beaucoup de pédagogie de cette période cruciale des 1 000 premiers jours3 de la vie par le prisme neurologique. Plus largement, il s’inscrit par ailleurs dans un mouvement de reconnaissance de l’importance de cette période dans la vie d’un individu et dans une volonté politique de mieux la prendre en charge.

Une période de croissance majeure du cerveau

Les progrès récents des neurosciences ont permis de mettre en lumière l’impact des 1 000 premiers jours de vie sur le développement ultérieur d’un individu. C’est par ce constat que s’ouvre l’ouvrage, introduisant des concepts relatifs au développement des fonctions cognitives complexes et à l’épigénétique4.  À cette période de vie correspond un épisode de développement et de croissance majeur du cerveau, un moment où le tout-petit est particulièrement réceptif aux influences extérieures. Ce qu’on reçoit lors de cette période peut être soit un cadeau, une protection, soit au contraire représenter un facteur de vulnérabilité voire, dans le pire des cas, un facteur de risques, observe Joanna Smith. Car c’est lors de ces 1 000 premiers jours que se construisent le système de réponse au danger et les mécanismes de régulation des émotions, qui seront ensuite sollicités tout au long de la vie pour affronter les situations difficiles. Psychothérapeute intervenant auprès des adultes, et en particulier d’auteurs de violence, Joanna Smith a réalisé au cours de sa pratique que certaines psychopathologies pouvaient ainsi s’expliquer par des traumatismes survenus au cours de cette période dont il est complexe d’analyser les conséquences, ces traumas relevant d’expériences préverbales et donc de la mémoire implicite. J’ai constaté que travailler sur l’apaisement des expériences d’insécurité précoce permettait à mes patients de mieux se réguler émotionnellement que le fait de travailler sur les déclencheurs beaucoup plus tardifs de désorganisation, qui perturbent un équilibre en réalité déjà très précaire, confie-t-elle.

La mémoire préverbale peut se comparer à une ambiance de fond

De l’impact du stress et des liens d’attachement

Au cours de ses 4 parties et 15 chapitres, l’ouvrage s’intéresse essentiellement à l’impact que le stress et la construction des liens d’attachement entre le tout-petit et la figure du caregiver5 peuvent avoir sur le développement du cerveau, et s’applique surtout à démontrer que les deux sont étroitement corrélés. Parce que les liens d’attachement sont nécessaires à la survie du nourrisson et qu’ils stimulent ses fonctions cognitives complexes, assurant ainsi leur développement. La relation est capitale pour le bon développement de l’être humain, de ses compétences. Et la meilleure façon que l’être humain a trouvé pour que le petit reçoive cette stimulation, ce sont les liens d’attachement, explique Joanna Smith. Et enfin, parce qu’ils jouent un rôle essentiel dans la régulation des émotions de l’enfant qui, à travers eux, développe des stratégies d’apaisement face aux situations de danger et de détresse. Lorsque nous apprenons dans nos relations d’attachement à nous adapter à un environnement qui ne répond pas de manière optimale à nos signaux de détresse, nous avons ensuite tendance à utiliser le même type de stratégie quand nous sommes confrontés à des événements qui nous mettent en situation de danger, ajoute-t-elle. Or la nature des réactions parentales, leur adéquation ou inadéquation aux besoins exprimés par le bébé, détermine celle des liens d’attachement (secure, insecure, désorganisé), avec des conséquences parfois lourdes pour sa vie ultérieure (apparition de troubles anxieux ou dépressifs, de psychopathologies) car ils vont ensuite conditionner sa lecture du monde. Un enfant confronté à de l’agacement de la part de sa figure d’attachement lorsqu’il pleure mais qui reçoit de l’attention lorsqu’il est souriant, par exemple, tend à inhiber ses signaux de détresse, quitte à ne pas solliciter l’aide des autres une fois adulte lorsqu’il se retrouve en difficulté. La mémoire préverbale peut se comparer à une ambiance de fond, qui détermine les sensations très basiques que l’on va avoir de soi-même, des autres et du monde. C’est capital ; ça peut être remanié évidemment par des expériences ultérieures, dans un sens comme dans l’autre, insiste ainsi la psychologue.

Secure, insecure, désorganisé mais aussi expériences précoces, mécanismes du développement cérébral et rôle qu’y jouent certaines hormones, et en particulier donc celles du stress (cortisol)…, autant d’aspects et de termes que l’ouvrage s’attache à définir avec beaucoup de clarté malgré une approche scientifique qui pourrait, au premier abord, paraître aride. Les différents auteurs font preuve d’une grande pédagogie pour expliquer les processus à l’œuvre mais aussi pour y intéresser le lecteur, notamment via des exemples concrets. La psychologue Elisabetta Dozio délivre ainsi un chapitre passionnant sur la transmission intergénérationnelle des traumatismes non résolus des parents à l’enfant, qui s’effectue par le biais d’interactions non-synchrones, voire inadéquates. À noter toutefois que l’ouvrage laisse peu de place à la figure paternelle et à son rôle dans la construction de ces liens d’attachement, les différents chapitres tendant à offrir une lecture presque exclusivement par le prisme de la mère. Un choix, nuance Joanna Smith, qui s’explique par l’état des recherches actuelles sur le sujet : L’essentiel des données scientifiques dont nous disposons sont relatives à la relation entre l’enfant et la mère, tout simplement car les recherches s’effectuent avec les mères […], même si les recherches avec les pères commencent à se développer.

Trop de psychologues ignorent encore que certains troubles anxieux importants trouvent leurs racines dans cette période.

Information et pistes de réflexion pour les professionnels

Les deux dernières parties du livre proposent aux professionnels de santé des solutions d’intervention concrètes, d’une part pour aider parents et enfants à nouer des liens d’attachement de qualité, mais aussi pour prendre en charge les parents qui souffriraient de traumatismes liés à des expériences précoces traumatiques susceptibles de parasiter leur relation avec leur enfant (Intégration du Cycle de Vie, Theraplay…). Place est également faite à des approches pluriprofessionnelles, associant psychologues, infirmiers, pédiatres et sages-femmes pour une prise en charge globale des parents et de leur nourrisson. Là encore, les auteurs soumettent des fiches de cas cliniques pour mieux illustrer leurs propos et offrir pistes de réflexion et moyens d’application aux professionnels de santé. Si l’ouvrage s’adresse principalement à des psychothérapeutes, il s’avère néanmoins pertinent pour l’ensemble des acteurs amenés à intervenir auprès des nourrissons et de leurs parents. Ce que les professionnels tireront du livre dépendra de qui ils sont, car le public auquel on s’adresse est assez varié, indique Joanna Smith, l’idée étant de les sensibiliser à l’importance des 1 000 premiers jours de l’enfant et à les aider à décoder chez leurs patients les séquelles psychologiques qui peuvent y trouver leur origine.

Une démarche qui, pour elle, se justifie par l’état encore trop parcellaire en France des connaissances relatives à la théorie de l’attachement alors même qu’elle a pu constater dans sa pratique l’intérêt thérapeutique de certaines méthodes visant à régler les traumatismes vécus à cette période de l’enfance. Trop de psychologues ignorent encore que certains troubles anxieux importants que peut présenter un patient trouvent leurs racines dans cette période. Le Grand livre des 1 000 premiers jours s’inscrit donc aussi bien dans une démarche de prévention que de prise en soin des tout-petits et de leur figure d’attachement. Nous, psychologues, observons les dégâts ultérieurs que peuvent provoquer les expériences traumatiques durant cette période et mesurons l'importance des actions de prévention précoce.

  1. Psychothérapie de la dissociation et du trauma (2016), À la rencontre de son bébé intérieur (2018), chez le même éditeur
  2. Auteur de Un merveilleux malheur (1999), Parler d’amour au bord du gouffre (2004)
  3. Période de la vie comprise entre la 22e semaine d'absence de règles chez la femme et le 7e jour révolu suivant la naissance
  4. Etude des changements dans l’activité des gènes induits par des facteurs externes.
  5. Le caregiver est celui qui prend soin de l’enfant et répond à ses besoins relationnels, physiologiques…
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Journaliste audrey.parvais@gpsante.fr

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