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Les enjeux de la triade soignant/soigné/famille pour l’aide-soignant

Chacun sait lorsqu’il la pratique que la relation de soin est une relation singulière. Si, auparavant, nous étions censés représenter la relation de soin à travers la relation soignant/soigné, aujourd’hui, nous ne saurions exclure le rôle important que jouent la famille et les proches. Cette relation triangulaire, si importante dans le prendre soin, se doit d’être équilibrée pour être efficiente. Il faut, en permanence, rechercher cet équilibre pour éviter d’avoir "le tiers exclu" car celui-ci est générateur de tensions, de conflits, voire d’agressivité et de violence relationnelle.

Les enjeux de la triade soignant/soigné/famille pour l’aide-soignant

"Le soin est une fonction en partage, relevant de l’alliance dialectique, créative, des soignants, des soignés et des familles qui, ensemble, font éclore une dynamique singulière".

La plupart des problèmes relationnels qui mettent parfois en difficulté les équipes soignantes lors des prises en soin de patients viennent de notre système de communication qui se doit d’être, dans la relation de soin, à la fois unique et multiple. Compte-tenu du nombre des acteurs dans cette relation, il paraît évident qu’il est peu probable que les temporalités des uns et des autres soient au rendez-vous de la préoccupation du moment M.

La famille est une ressource pour le patient comme pour le soignant. Le patient et sa famille doivent être considérés comme une entité.

Le patient et sa famille doivent être considérés comme une entité

La maladie réveille l’angoisse et peut conduire à une vision passionnelle de la situation. N’oublions pas que chacun d’entre nous, comme chacun des membres d’une famille, nous nous construisons à partir de nos désirs et frustrations. La famille, confrontée à l’expérience de la maladie d’un proche, à l’expérience d’un placement, est confrontée à une expérience qui la confronte à ses valeurs, ses aspirations, ses connaissances, ses propres expériences. Souvent un sentiment de frustration est ressenti entre leurs attentes et leurs vécus. Le patient est certes un être humain à part entière mais est aussi membre d’une famille, d’une communauté. Le sortir de son contexte et ne pas tenir compte de son entourage lui serait souvent préjudiciable. La famille est une ressource pour le patient comme pour le soignant. Le patient et sa famille doivent être considérés comme une entité. En intervenant sur un de ces membres, c’est l’ensemble qui est affecté. La présence de la famille est rassurante pour le malade et chacun doit jouer son rôle.

Si la famille ne doit pas perturber la prise en soin du patient mais la prise en soin ne doit perturber le bon fonctionnement de la famille.

Des travaux menés par Chesler et Barbarin en 1987 ont permis de classer le stress des familles en quatre catégories :

  • les agents stresseurs sur le plan cognitif ;
  • les agents stresseurs sur le plan émotionnel ;
  • les agents stresseurs sur le plan des activités quotidiennes ;
  • les agents stresseurs sur le plan des relations interpersonnelles.

Toutes les études réalisées à ce jour montrent que la famille joue un rôle irremplaçable auprès du patient dès lors que celle-ci soit conditionnée pour être une Re-Source et non un stress supplémentaire. Le soignant ne doit pas se réfugier derrière son statut et, par là même, manquer à ce qui fait la vérité du soin, à savoir : écouter les malades et/ou leur famille raconter simplement leurs souffrances et la maladie qui les étreint, et construire avec eux un récit et une expérience du traitement et du mieux-être possible. Le rôle du soignant n’est-il pas de faire, à la place du malade, ce que celui-ci ferait s’il savait, s’il pouvait ou s’il voulait ? En aucun cas, c’est de faire au malade ce qui semble bon au soignant. Le soin n’appartient pas à une caste de soignants qui saurait ce qui est bon pour les autres alors que chacun d’entre nous est un être unique.

Le soin est une fonction en partage, relevant de l’alliance dialectique, créative, des soignants, des soignés et des familles qui, ensemble, font éclore une dynamique singulière.

Privilégier la vision holistique du soin à la personne

Soin et sujet(s) (malades, patients, résidents, familles) sont indissociables, et s’ils sont à l’inverse contraints à la dissociation, ils mettent en péril et le soin et les sujets. Le patient et sa famille doivent quitter le domaine de la chosification pour devenir acteur à part entière du soin.

Les patients, les familles et les soignants vivent des transitions qui réorientent leur projet de vie. A ces changements situationnels s’ajoutent des transitions développementales (rôle dans la famille) et organisationnelles les obligeant à mobiliser leurs ressources personnelles et celles de leurs environnements pour y faire face. La maladie ou le traumatisme signe une rupture car il arrache l’individu à son plan d’avenir, remettant en question ses projets, la planification et l’organisation de son existence, tels qu’il les avait envisagés.

Un grand nombre de difficultés qui interviennent dans les relations professionnelles proviennent soit d’opposition d’intérêts, soit d’incompréhensions. Il se produit alors une sorte de conflit qui empoisonne la relation, provoque l’agressivité des protagonistes et souvent bloque toute négociation. C’est cette fonction soignante en partage que nous devons inventer et diffuser l’enseignement.

Une vision holistique doit être privilégiée et dans laquelle la vulnérabilité du patient et de sa famille est prise en compte sans jamais la renforcer, ni la considérer comme synonyme d’incapacité. La vulnérabilité est une vérité de la condition humaine, partagée par tous, et pas uniquement par ceux qui font l’expérience plus spécifique de la maladie. La vulnérabilité qui fait l’objet d’un soin peut devenir capacitaire. Une communication réussie doit laisser, tant à l’émetteur qu’au récepteur, le sentiment d’avoir été écouté, voire compris, et créer le désir de poursuivre le dialogue.

Les obstacles à la communication tiennent à la nature humaine : chacun veut avoir raison et fait de sa vérité une règle universelle. Or, cette prédisposition mentale de l’individu est en contradiction avec le fondement de la communication.

Être communiquant, c’est un état d’esprit dans lequel on est capable d’accueillir l’information qu’on reçoit. Accueillir ne veut pas dire être d’accord mais être capable d’accorder à l’autre qu’il pense ainsi et que cela est important pour lui. C’est aussi être capable d’exprimer son propre point de vue différent, mais de telle façon que l’autre puisse le recevoir sans difficulté.  Aider, accompagner, c’est permettre à l’autre de trouver par lui-même ses propres réponses de santé, d’exprimer ses émotions, ses besoins et de réaliser des souhaits qui lui tiennent à coeur et qu’il estime d’emblée impossible à mettre en oeuvre.

Clarifier les rôles de chacun et les respecter…

A l’heure actuelle, dans les contextes socio-économiques et politiques qui sont les nôtres, la personne malade, déficiente et/ou handicapée, devient un co-participant à la gestion de sa problématique puisque rien ne peut se faire sans le consentement de la personne ou de son représentant. C’est pour cela qu’il est important que le rôle des soignants soit défini en préalable ainsi que ce qui est attendu de la famille. Ces définitions permettront d’engager une réflexion sur la répartition des rôles avec des réajustements si besoin (flexibilité des rôles). En cas de divergences non évoquées et/ou non réglées, la situation risque de générer des conflits.

La communication peut être perturbée par des « parasites » comme les mécanismes de défense psychologique, le travail de deuil, des ressentis négatifs comme l’impuissance, la honte, le dégoût, la peur... Il convient donc de prendre conscience des réactions émotionnelles que suscite en nous la prise en soin des patients (peur, colère, culpabilité, impuissance…), de les identifier, de chercher à les comprendre pour pouvoir mieux les maîtriser. Le soignant, comme la famille, peut alterner entre deux extrêmes :

  • l’identification maximale au patient : empathie maximale qui devient une source répétée de stress et d’émotions négatives ;
  • la distanciation (ou mise à distance) : tentative du soignant d’éviter pour lui-même une souffrance trop intense en mettant à distance le patient et ses souffrances.

La mise à distance des émotions négatives suscitées par le patient et/ou sa famille se manifeste à travers différentes attitudes appelées moyens de défense psychologique comme la généralisation, la réassurance parfois appelée fausse réassurance, l’évitement, la banalisation...

Chacun des membres peut avoir à faire également à un travail de deuil (les étapes de deuil définies par le Docteur Elizabeth Kubler-Ross).

Dire je pour exposer ce que l’interlocuteur pourrait discuter et nous pour montrer en quoi les deux parties sont en accord.

L’objectif d’une triade pertinente et efficace est de créer le mieux-être de tous les acteurs de cette triade. Pour cela, il est important :

  • d’avoir une communication bienveillante et circulaire, et non des postures de supériorité. Communiquer sainement, c’est pouvoir être entendu d’après ce que j’ai dit et rien de plus ni de moins. C’est aussi s’affirmer, cela veut dire se positionner par rapport à soi-même et non pas seulement par rapport aux autres. C’est être autonome. Communiquer sainement, c’est pouvoir :
    • demander sans réticence,
    • donner sans regret ni contrainte,
    • refuser sans culpabilité,
    • recevoir sans être redevable dans le ici et maintenant.
    • aucune attitude n’est en soi bonne ou mauvaise, elle est ou non pertinente en fonction du contexte.
    • l’assertivité est utile pour la prévention des violences car il évite des malentendus.
    • éviter les adverbes et les mots excessifs (jamais, toujours, incroyable, horrible, etc…).
    • dire je pour exposer ce que l’interlocuteur pourrait discuter et nous pour montrer en quoi les deux parties sont en accord.
  • d’utiliser une démarche éthique et une conception de soin humaniste ;
  • de développer ses capacités d’écoute individuellement et collectivement au sein d’une équipe ;
  • de développer une sensibilité au processus menant à l’agressivité, de savoir calmer le jeu en sachant calmer le je ;
  • de pratiquer les analyses de pratiques professionnelles et les évaluations de pratiques professionnelles ;
  • de s’inscrire dans une démarche de bientraitance.

Cet article est la restitution de la communication faite par l’auteur lors des Journées Francophones des aides-soignants (JFAS) 2020, les 23 et 24 janvier 2020 à l’Espace Charenton (Paris), à l’initiative de Trilogie Santé. Le thème des JFAS étant L’aide-soignant et les relations complexes avec les familles. Comment comprendre et se comprendre afin d’instaurer, voire restaurer la communication pour le bien de tous, Espace Charenton, Paris.

JFAS 2020

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