LIVRE

« La musique vivante permet à la personne malade, au cours du soin douloureux, de rejoindre un noyau identitaire, profond, sain et vivifiant »

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Douleur

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Un petit air de rien peut faire beaucoup, la preuve. Claire Oppert le constate tous les jours quand elle fait vibrer les cordes de son violoncelle pour les résidents d’EHPAD, les personnes en fin de vie ou les jeunes autistes. Pour raconter son parcours peu commun, ses rencontres, et évoquer ses travaux sur l’art-thérapie elle a décidé de changer d’instrument, de poser son archet pour saisir un stylo. A la lecture de son livre, on constate que la concertiste sait aussi manier la plume avec une certaine virtuosité.

claire oppert violoncelle

Crédit Bénédicte Defilipi - Claire Oppert est violoncelliste et art-thérapeute. Dans un livre, elle se remémore les rencontres qui l’ont marqué avec certains patients, avec certains soignants et raconte ce que la musique leur a apportés mais essaie aussi de transmettre ce qu’ils lui ont appris de la vie.

Dans un coin de l’espace, une femme hurle et se débat. Deux infirmières s’agitent autour d’elle. Elle doivent absolument refaire le pansement de Mme Kessler. La plaie de son bras droit est purulente. Je peux deviner son visage caché par le profil des infirmières aux sourcils froncés, aux gestes tendus. Quand elle cesse de crier elle tente de les mordre. Je ne sais pas ce qui me pousse à m’arrêter devant elle. Je m’assieds et lui joue au violoncelle le thème de l’andante du Trio Op. 100 de Schubert. Il se passe trois secondes à peine, deux mesures peut-être, et son bras se détend. Les cris cessent, le calme revient dans la pièce. C’est plus qu’une surprise, comme un prodige. Je vois les infirmières sourire à leur tour, l’une d’elles rit même et me dit : "Il faudra absolument revenir pour le pansement Schubert".

Ainsi débute le récit et c’est ainsi que l’expression est née et a été adoptée : celle du "pansement Schubert", le recours à la musique pour apaiser les patients douloureux, pour atténuer les souffrances des personnes âgées atteintes de maladies neurodégénératives ou des personnes en fin de vie. Un langage universel pour parvenir à communiquer avec les jeunes autistes. Claire Oppert, violoncelliste et art-thérapeute, a passé presque autant de temps auprès de personnes malades qu’en salle de concert. Elle vient d’écrire un livre pour témoigner de l’impact de la musique sur la prise en charge de la douleur qu’elle soit physique ou mentale. Ecrire a été pour elle un moyen de partager son expérience acquise au fil de ses rencontres et de son parcours universitaire.

Son récit se veut heureux ou du moins positif. Tel un enchaînement de portraits évoquant des personnages parfois haut en couleur dont la musique a apporté un soulagement, un réconfort, a pu tantôt leur redonner du courage, tantôt les stimuler. La concertiste a notamment remarqué un regain « des capacités mnésiques » chez les personnes atteintes de maladies neurodégénératives. La musique s’adresse à la partie saine, vivante, la part non touchée par la maladie. Quel que soit le niveau de vigilance ou l’avancée de la pathologie, on observe toujours une réaction, explique l’auteure. En parcourant l’ouvrage, on fera la connaissance d’Elle et lui le couple inséparable depuis près d’un demi-siècle où Elle a encore l’esprit vif mais son corps ne lui obéit plus et Lui arrive toujours à danser en suivant le rythme, mais son cerveau ne marche plus aussi bien que ses jambes. Celle de Dîlan, la fine musicienne autiste, qui devine quand la violoncelliste va arriver pour lui jouer son morceau de prédilection, celle de l’ancien boxeur à l’étonnante douceur atteint de sclérose latérale amyotrophique ou encore celle de la dompteuse de fauves dont le mari a été retrouvé assassiné dans le coffre d’une voiture. Choisir quelles rencontres coucher sur le papier n’a pas été évident : j’avais déjà une base importante car je retranscris par écrit chaque séance avec les patients. Faire le tri a été ardu. J’ai voulu mettre en lumière des personnes qui m’ont frappé par leur force dans des moments difficiles, souligne-t-elle.

CP : Constellaction

Les résultats de ses recherches cliniques parus en 2016 démontrent une diminution de la douleur de l’ordre de 10 % à 50 %. Les effets positifs sur l’anxiété sont évalués à près de 90 %

Un livre musical

Mais ce livre ce n’est pas qu’une suite d’anecdotes et d’entrevues avec des patients. C’est un agencement harmonieux entre les instants de partage de l'auteure avec les personnes souffrantes et des passages autobiographiques qui retracent son parcours professionnel et évoquent les raisons, plus personnelles, qui l’ont poussé à prendre soin avec son instrument. Ce livre, je le porte en moi depuis longtemps. J’avais le désir de transmettre ce que j’ai appris. Alors, au lieu de dérouler les événements de manière purement chronologique, j’ai eu l’idée d’un livre à la structure musicale. Je voulais une alternance entre mon histoire et celles des patients, entre le récit et des passages plus poétiques. La musique classique repose sur un thème, qui se développe dans d’autres tonalités mais ce thème principal ressurgit toujours à la fin. J’ai voulu garder dans mon écriture une inspiration musicale.

Défi réussi, si plusieurs tonalités s’entremêlent, le thème principal, le fil conducteur, reste incontestablement la musique et son impact sur les personnes malades. Le titre de l’ouvrage ne laisse, d’ailleurs, pas de doute :  Le pansement Schubert, en hommage à Mme Kessler (la patiente atteinte de démence mentionnée au début) mais pas seulement, c’est aussi le nom que la professionnelle a donné à ses recherches effectuées notamment dans l’Unité fonctionnelle douleurs chroniques et soins palliatifs de l’hôpital Sainte-Périne (Paris) avec l’aide précieuse des équipes soignantes. C’est notamment grâce à cette étude qu’elle a pu prouver l’intérêt de la musique lors des soins douloureux. En mesurant des paramètres cliniques précis, le bien-fondé de cette thérapie a été démontré scientifiquement : on observe, par exemple, un soulagement des symptômes des patients, une détente musculaire. La musique offre aussi la possibilité au patient de renouer le contact avec son entourage car elle n’a pas besoin de mots pour exprimer la complexité des sentiments.

Ce qui a pu pousser la musicienne que je suis vers le soin n’est pas une démarche morale, mais quelque chose de naturel, d’instinctif, de sauvage même...

Un point d’équilibre

Comment une concertiste a-t-elle soudainement pris l’initiative de faire de l’art-thérapie ? Un peu par hasard peut-on croire de prime abord car cela a débuté par une rencontre fortuite avec Howard Buten, psychologue clinicien connu pour son travail auprès des personnes autistes. J’ai eu une intuition très forte que j’avais quelque chose à faire avec cette personne, raconte Claire Oppert. Elle va donc lui demander si elle peut travailler avec lui. Ce que je trouve incroyable c’est que lui soit venu vers moi et m’ait accordé tout de suite sa confiance. Je suis restée près de 7 ans par la suite au centre des jeunes autistes Adam Shelton à Saint-Denis. Mais son désir d’aider, d’apporter du réconfort, est bien plus ancien. Enfant, avant de privilégier la musique, Claire Oppert voulait être médecin car c’est de famille : Mon père était un généraliste original qui jouait du piano pour ses patients et ma mère était artiste. Ces deux influences se retrouvent dans mon parcours où j’essaie de réunir le monde du soin et de l’art, précise la violoncelliste qui désirait partager sa musique hors des salles de concert.

Elle a également voulu faire connaître ses idées dans le milieu scientifique et médical. C’est pourquoi elle a pris l’initiative de faire des études en art-thérapie après ses années passées auprès des jeunes autistes. Je voulais être capable de m’exprimer sur mon expérience et pouvoir discuter de mon travail au sein des facultés de médecine, où j’enseigne d’ailleurs aujourd’hui. Mes études n’ont rien changé à ma pratique mais elles m’ont permis de savoir comment la protocoliser pour défendre mon point de vue sur la musique à visée thérapeutique. Cette formation lui a permis d’analyser ce, qu’auparavant, elle faisait par intuition, comme si elle avait réuni deux faces d’une même pièce. Ces deux manières de voir les choses ne s’opposent pas, elles sont comme deux rayons d’une même roue : le centre, l’intérêt reste le même. En quelque sorte, la musicienne et art-thérapeute est parvenue à conjuguer ses deux aspirations atteignant ainsi un point d’équilibre. C’est peut-être cela que représente ce livre.

En tout cas les projets fleurissent toujours, et la concertiste entame de nouvelles recherches sur le souffle chez les patients en état de vigilance réduite. Ils sont soit dans le coma soit sédatés. Le but de ses nouveaux travaux est de démontrer les changements dans leur respiration suite aux vibrations musicales. Cela démontre aux familles que la personne est encore là, toujours présente. Ce temps est très important même s’il s’agit de quelques instants très courts, ils sont plein de sens.

L’étude clinique ne sera pas publiée avant 2022. Est-ce que d’ici là Claire Oppert va ressortir sa plume pour écrire un nouveau livre. J’aimerais bien, répond-elle mais ce ne sera pas avant un moment, quant au sujet il demeure incertain mais, pour sûr, il sera dans ses cordes !

Note

Le Pansement Shubert,

Claire Oppert,

Editions Denoël,

Février 2020, 16€

Journaliste infirmiers.com roxane.curtet@infirmiers.com  @roxane0706

Bénédicte Defilipi

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Commentaires (1)

Mary2112

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1 commentaires

#1

identitaire ?

"rejoindre un noyau identitaire", quelle drôle de formule, a t'elle un sens ou c'est juste pour placer "identitaire" ?