Si le rôle du médecin du travail est bien identifié, celui de l’infirmière de santé au travail l’est beaucoup moins. Pourtant, ses missions se sont progressivement élargies, aussi bien dans le suivi individuel de l’état de santé des travailleurs que dans les actions menées en milieu de travail.
Un rôle qui dépasse largement la consultation
L’IST est avant tout une infirmière diplômée d’État, qui dispose d’une formation spécifique en santé au travail définie par décret en Conseil d’État. Elle exerce ses missions propres, mais peut aussi s'en voir confier par le médecin du travail dans le cadre de délégations. Elle participe ainsi au suivi individuel des salariés comme aux actions collectives de prévention.
Elle peut travailler au sein de l’équipe pluridisciplinaire d’un service de prévention et de santé au travail interentreprises (SPSTI), qui suit les salariés des entreprises adhérentes, ou dans le service autonome d’une entreprise.
Du libéral en santé au travail
Ancienne infirmière libérale, Pascale, alors fatiguée par son activité, entend parler de la santé au travail par l’intermédiaire de son fils, après une visite qu’il a lui-même passée. Elle échange avec une IST et décide de se lancer.
Recrutée à la Mutualité Sociale Agricole (MSA), elle y est ensuite formée. Son activité se partage entre les consultations et les actions de prévention sur le terrain, avec une particularité liée au secteur agricole : aller au plus près des adhérents répartis sur l’ensemble de la Gironde. Les consultations peuvent ainsi se dérouler dans des centres fixes, des mairies ou d’autres locaux mis à disposition.
Dans ce secteur, les risques sont parfois très spécifiques : machines, outils, tracteurs, mais aussi périodes de récoltes ou de vendanges. Pascale allait ainsi sur le terrain avec les conseillers en prévention, au coeur du quotidien des travailleurs.
Cette double approche, individuelle et collective, est au cœur de la santé au travail. Dans les services de prévention et de santé au travail interentreprise (SPSTI), l’offre socle couvre trois grands champs : la prévention des risques professionnels, le suivi individuel de l’état de santé des travailleurs et la prévention de la désinsertion professionnelle.
La consultation permet justement de faire émerger des difficultés qui ne sont pas toujours formulées spontanément. Adeline, infirmière de santé au travail (IST) depuis début 2026 au sein d’un SPSTI, l’a constaté quelques mois seulement après son arrivée. Infirmière depuis 2010, elle a exercé pendant quinze ans en cancérologie. D’abord en oncologie médicale, de l’annonce du diagnostic jusqu’à parfois la fin de vie, puis en recherche clinique autour des essais précoces. Elle devient ensuite coordinatrice et participe à la mise en place de ces protocoles.
Après quinze ans dans la même structure, elle commence à avoir « l’impression de tourner en rond », notamment face à certaines problématiques organisationnelles. Revenir vers un poste infirmier hospitalier classique, avec les week-ends et les horaires décalés, ne l’attire plus. Une amie IST lui propose un « vis ma vie » pour découvrir son service le temps d’une journée. Aujourd’hui, elle suit des entreprises issues de secteurs très différents, notamment dans le tertiaire et l’industrie. «Je vois plein de métiers différents et j’en découvre même certains.»
À chaque nouvelle entreprise, il faut comprendre l’activité et ses contraintes, identifier les risques professionnels et déterminer ce qui peut être proposé aux salariés comme à l’employeur. L'infirmière accompagne les personnels. «On a un rôle de conseil.»
Une étude de poste réalisée auprès d’un salarié bénéficiant d’une reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) lui a notamment permis de mesurer cette dimension. Lors de la consultation, le salarié ne formule pas de plainte particulière. Au fil de l’échange, Adeline identifie néanmoins des améliorations possibles concernant son équipement. Une fois sur place, elle constate que plusieurs adaptations matérielles et organisationnelles pourraient améliorer son quotidien, mais aussi celui de ses collègues. «Il y avait du matériel qui pouvait être mis à disposition pour lui faciliter la vie et celle de ses collègues.»
Des difficultés auxquelles les salariés eux-mêmes finissent parfois par ne plus prêter attention. «Les gens travaillent parfois dans des environnements qui pourraient être améliorés.»
La consultation devient ainsi une porte d’entrée vers le travail réel. Les équipes pluridisciplinaires des SPSTI peuvent d’ailleurs intervenir directement sur les lieux de travail dans le cadre de leurs actions de prévention.
Écouter, prévenir et maintenir en emploi
Le passage à la santé au travail suppose toutefois de s’éloigner du soin technique. «Il faut avoir fait le deuil du soin», estime Pascale. Son expérience d’infirmière libérale reste néanmoins précieuse.
Le fait d’avoir fait des soins amène une certaine connaissance des pathologies qui permet après de mieux comprendre certaines situations.
Pour Adeline, c’est notamment la capacité d’écoute propre au métier infirmier qui trouve une nouvelle place. «On est des infirmières avant tout.» Lorsqu’un salarié va mal, la consultation permet d’entendre ses difficultés, de le conseiller ou de l’orienter.
Pascale fait le même constat. Pour elle, les gens ont besoin de parler car le monde du travail est de plus en plus difficile et ils ont besoin d’être entendus, conseillés et orientés.
À la Mutualité Sociale Agricole (MSA), le maintien en emploi occupait également une place importante dans son activité. Dans le milieu agricole, Pascale dit avoir rencontré de nombreuses situations où poursuivre son activité devenait difficile, notamment avec l’avancée en âge. «Malheureusement, des inaptitudes, on en voit beaucoup à partir de 50, 55 ans.»
Elle travaille alors au sein d’une cellule de maintien en emploi, avec les assistantes sociales, les médecins du travail et les médecins-conseils. Cette prévention de la désinsertion professionnelle fait aujourd’hui partie des missions essentielles des SPST.
Ce qui me plaît, c’est l’humain, rencontrer des personnes, connaître leur état de santé et faire au mieux pour qu’elles continuent leur activité.
Une utilité qu’elle n’avait pas forcément anticipée en quittant le libéral. «Au début, j’avais peur de ne servir à rien en santé au travail.» Quelques années plus tard, son regard a changé, selon elle : «On peut faire de ce métier quelque chose d’intéressant et de complet.»
Une façon de porter un autre regard sur la santé
Julie, aujourd’hui responsable IST au sein de l’AHI 33 (un service de santé au travail en Gironde), est arrivée en santé au travail après plusieurs années dans le soin. Pendant près de dix ans, elle exerce en hospitalisation à domicile, essentiellement en cancérologie et en soins palliatifs. «J’étais très épanouie dans mon travail et passionnée par ce que je faisais.»
Après la naissance de ses deux enfants, les horaires décalés deviennent néanmoins difficiles à concilier avec sa vie familiale. La charge émotionnelle de certaines prises en charge commence aussi à peser. «Être confronté à la mort au quotidien était devenu trop dur pour moi.» confie-t-elle.
Elle cherche alors un poste avec des horaires de journée. Une patiente, qui travaille elle-même en santé au travail, lui parle de son activité. Julie se renseigne puis postule à l’AHI 33. Elle y retrouve ce qui l’attirait dans son ancien métier : rencontrer et accompagner les personnes. Après avoir passé des années à prendre en charge des pathologies graves, elle souhaite intervenir plus en amont.
Dans un premier temps, elle s’intéresse notamment aux expositions susceptibles d’augmenter la probabilité de cancer dans le BTP. Puis elle développe ses connaissances autour des problématiques d’addiction et affirme avoir été «nourrie intellectuellement.» Pour elle, c’est un savoir qu’on peut appliquer et décliner dans la vie courante.
Prévenir suppose aussi de trouver la bonne façon de transmettre l’information. «Notre discours doit s’adapter à la population que l’on souhaite sensibiliser».
Adeline le constate notamment lorsqu’elle reçoit de jeunes apprentis de 15 ou 16 ans. «Quand je reçois des mineurs en visite de santé au travail, je les fais réfléchir à ce qu’il pourrait y avoir comme risques.»
Pour Julie, le message doit surtout être adapté à la personne. «Il ne faut pas être trop insistant face à quelqu’un qui se montre fermé aux conseils de prévention. Il va falloir trouver une petite porte, planter une petite graine.»
Avec une différence importante par rapport au soin : les effets de la prévention ne sont pas nécessairement visibles immédiatement.
Dans le soin, de manière générale, on est là pour guérir. En santé au travail, la reconnaissance immédiate, on ne va pas l’avoir de la même façon.
Aujourd’hui responsable IST, Julie a également découvert d’autres facettes de la santé au travail : management, ressources humaines, droit du travail, relations avec la direction, partenaires extérieurs ou encore enjeux réglementaires. «J’ai pris conscience de l’importance du bien-être au travail sur la santé des travailleurs, je souhaite que mes équipes se sentent épanouies dans leur travail.»
Le GIT fêtera ses 40 ans à Paris
Du 13 au 15 octobre 2027, les Journées nationales d’études et de formation (JEF) du Groupement des infirmiers de santé au travail (GIT) se tiendront à Paris, à l’occasion des 40 ans du groupement.
Au programme : évolutions de la profession infirmière et impacts sur les pratiques en santé au travail, prévention de la désinsertion professionnelle et risques psychosociaux.
Cette diversité se retrouve dans les trois parcours. «Aucune journée n’est identique», souligne Adeline, qui apprécie «la variété des profils rencontrés et des entreprises suivies».
Pour Julie, le métier peut ainsi s’adresser à des infirmiers qui ne recherchent pas uniquement le soin technique, mais qui sont curieux et aiment s’intéresser aux autres. « Cela nécessite notamment des compétences relationnelles» conclut-elle.
Sources :
PRATIQUES INFIRMIÈRES
Zoom sur les actes des infirmières en centres de santé
ONCOLOGIE
A l'hôpital Paris Saint-Joseph, un accompagnement au plus près des patients atteints de cancer
BAROMÈTRE
Carrières infirmières : 87 % des IDE envisagent une évolution professionnelle
PLAIES COMPLEXES / TÉLÉMEDECINE
Dispositif Domoplaies : une expérimentation réussie en Occitanie ?