SANTÉ DES SOIGNANTS

Santé des soignants : l’heure est désormais à l’action

Publié le 29/09/2026

Longtemps restée dans l’angle mort des politiques de santé, la santé des soignants fait désormais l’objet d’une feuille de route nationale. Philippe Denormandie, chirurgien et co-pilote du comité chargé de son suivi, veut dépasser le temps des constats pour entrer dans l’action. Prévention, santé mentale, risques professionnels, présentéisme : les chantiers sont nombreux.

soignants dans un couloir d'hôpital

Pendant longtemps, la santé des soignants est restée un sujet dont on parlait peu. Philippe Denormandie en convient volontiers. Chirurgien spécialisé en neuro-orthopédie et conseiller auprès de la Mutuelle nationale des hospitaliers, il est aussi engagé dans plusieurs travaux consacrés à la santé des professionnels de santé.

«Ce sujet, c’est globalement un sujet dont on ne parlait pas», constate-t-il aujourd’hui. Une situation qui commence toutefois à évoluer. Avec deux autres rapporteurs, Philippe Denormandie a participé à un travail nourri notamment par une enquête à laquelle 50 000 professionnels de santé ont répondu. L’objectif était de dresser un état des lieux et surtout de faire émerger des propositions concrètes.

Passer des rapports à l’action

Désormais, Philippe Denormandie co-pilote avec Nicolas Delmas, directeur d’hôpital à la Direction générale de l'offre de soins (DGOS), le comité chargé de transformer ces propositions en mesures opérationnelles, avec pour mot d’ordre de ne pas produire un énième rapport.

Les travaux ont été répartis entre 5 groupes chargés notamment de la formation et de la recherche, de la nutrition, de l’activité physique et du sommeil, de la prévention des risques professionnels ou encore de la santé mentale. Une attention particulière est également portée aux professionnels encore peu documentés dans la littérature, parmi lesquels fgurent les aides-soignants, les aides médico-psychologiques ou les intervenants à domicile.

Cette volonté s’inscrit dans une politique plus large. Le plan présenté par le ministère prévoit notamment de mieux orienter les professionnels vers les dispositifs d'aide, de développer la prévention, de renforcer la santé au travail ou encore d'améliorer l'accompagnement des étudiants. Il prévoit également un suivi de l’état de santé des professionnels par la DREES.

Des inégalités de santé encore mal connues

Encore faut-il savoir précisément de quoi souffrent les professionnels. Pour Philippe Denormandie, les témoignages et les constats de terrain ne suffisent plus :

Il faut arrêter de raconter l’histoire, il faut clairement avoir les chiffres.

Plusieurs travaux de recherche ont ainsi été lancés sur la grossesse des soignantes, les cancers, les addictions, la santé bucco-dentaire ou encore les risques professionnels. Les premières données évoquées par le chirurgien mettent notamment en évidence des différences importantes entre métiers.

Il cite le cas des aides-soignantes, chez lesquelles certains comportements de prévention seraient moins fréquents, y compris pendant la grossesse. Les travaux engagés sur les risques professionnels font également apparaître des expositions différentes entre aides-soignants, infirmiers, médecins ou personnels administratifs. «Les aides-soignants ont un risque biologique supérieur aux infirmières, aux docteurs», souligne-t-il, illustrant selon lui la nécessité d’objectiver des réalités parfois contre-intuitives.

Le présentéisme, autre visage de la mauvaise santé

Les travaux engagés s'intéressent aussi à un sujet encore peu visible : le coût de la mauvaise santé des professionnels. L’absentéisme en constitue la partie la plus évidente. Mais Philippe Denormandie insiste sur un autre phénomène : le présentéisme. Autrement dit, ces professionnels qui continuent à venir travailler alors qu’ils sont en mauvaise santé.

Selon les études auxquelles il fait référence, cette situation concernerait entre 20 et 30 % des soignants. Avec des conséquences potentielles sur la qualité du travail et la productivité. Des équipes d’économistes travaillent désormais à l’élaboration d’outils permettant aux établissements d’estimer ce coût.

L’enjeu est aussi économique : démontrer que prévenir la mauvaise santé des professionnels ne constitue pas seulement une dépense. « En faisant une vraie politique de prévention, on a vraiment ce qu’on appelle un retour sur investissement », défend Philippe Denormandie. Une manière de replacer la santé des professionnels au cœur même du fonctionnement des établissements.

«On a le droit de dire qu’on est en mauvaise santé»

La feuille de route ne se limite pas aux soignants hospitaliers. Elle concerne les professionnels du sanitaire comme du médico-social, les salariés, les libéraux, les étudiants, les personnels médico-techniques ainsi qu'administratifs.

Reste désormais à s’assurer que les annonces deviennent réalité. Le comité doit suivre l’avancement des mesures retenues avec des points d’étape deux fois par an, en présence des ministres. Philippe Denormandie promet d’y veiller : «on ne lâchera pas le morceau.»

Mais au-delà des politiques publiques, le chirurgien appelle aussi à un changement culturel au sein même des équipes. Oser demander à un collègue s’il va bien. Accepter de dire que l’on ne va pas bien. Et ne plus considérer la vulnérabilité comme incompatible avec le métier de soignant.

Oui, on a le droit de dire qu’on est en mauvaise santé, oui, on a le droit de se prendre la main, oui, on a le droit d’aller pleurer dans les bras de l’autre quand on ne se sent pas bien.

Un changement de regard qui, pour Philippe Denormandie, dépasse la seule santé des professionnels. Car prendre soin de ceux qui soignent revient aussi à prendre soin des patients : «Un professionnel de santé en bonne santé, il soigne bien, il accompagne bien.»

Corinne Pauline Nkondjock

Source : infirmiers.com